‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 2)Chapitre 92 sur 110 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

Paris, le 19 mai 1835.

... Tu me demandes ce que valent des livres du magasin de Bruxelles; c'est selon les éditions. Je ne sais au reste sur cela que ce que m'apprend le livre de Brunet. Je t*en envoie un extrait relatif aux trois ouvrages que tu demandes. Le Bayle avec le carton de David a seul de la valeur.

Tu devrais te procurer leilfanu0/c(» Libraire^ de Brunet, la dernière édition, en quatre ou cinq volumes. Tous les prix y sont marqués pour toutes les difTérentes éditions d'un même ouvrage.

Mon rhume a beaucoup rabattu de mes forces, et surtout il m'a rebrouilié la vue.

M. Miot part pour les Élat&-Unis, où il va voir son ancien ami.

M. de Girardin a toujours un fond de nuiladie qui inquiète ses amis.

Lerminier me demande souvent si j'ai fait sa paix avec toi. Cela lui tient au cœur...

Bois-Roussel, juin 1835.

Mon cher Toni , je ne t'ai rien dit , je crois.

de ton Commis voyageur. Tu étais dans les délices de Francfort quand on me l'a lu, et moi dans l'aveuglement on à peu près. 11 m'a fort amusé ; cependant la fin traîne, parce que c'est une troisième répétition d*un même tour, U fallait enchérir de difficultés et d'habileté à chaque. vente et à chaque acheteur pour que les dernières scènes fussent piquantes. Au reste, je n'ai pas entendu aussi parfaitement cet ouvrage que si on me l'avait bien lu.

Je ne sais si Grueber t'a envoyé mon livre ; je crains que non, parce que j'ai remis la compagnie au moment de notre réunion; mais pour cette époque même je désire que tu Taies lu, afin de pouvoir en parler ensemble. U y a un sujet de comédie dans le séjour de Chai'les- Quint. Le diamant de la Pisseleu, son intrigue, la fausse générosité de François I" qui fait craindre sous main à son hôte de se voir arrêter quand il le comble de fêtes, et cela mêlé d'anecdotes du temps, ferait une pièce de caractère et d'intrigue...

SOiS

te 4 juin 1835.

Je réponds à une lettre de toi que reçoit Grueber. M. de Girardin, sans être alitéi est malade; il aurait besoin des eaux de Cauterets ( Pyrénées )> mais il n'ose aller si loin dans la crainte que la santé de sa femme ne l'oblige à rebrousser chemin ou à interrompre sa saison des eaux. Us sont loin de songer à une partie de plaisir, et d'ailleurs il faut à Girardin les amusements du salon , c'est-à-dire du jeu , pour le distraire de sa situation physique. C'est d'ailleurs toujours le même homme , le même citoyen, le même ami.

6 juillet 1835.

. . . Lerminier presse M. de Girardin d'aller aussi aux eaux d'Aix et de partir avec moi. Il est fort ébranlé; cependant encore rien de décidé; mais, s'il vient, ce sera avec Ernest, son fils aîné, et non avec madame, qui parait vouloir profiter de l'absence de son mari pour se faire opérer : c'est ce que craint Girardin.

Je t'informerai de la résolution de M. de Girardin aussitôt que je la connaîtrai...

CORRESPONDANCE DE FAMILLE

Aix-la-ChapeUc, le J8 juillet 1826.

Nous sommes arrivés avant-hier à midi, mon cher fib, après avoir passé la nuit en voilure, ayant été relardés six heures à Huy et trois à Liège, faute de chevaux. J'étais bien fatigué, et Polîcle Etienne bien piqué de ce que le service des postes me paraissait moins agréable qu'en France.

J'ai trouvé tout en descendant de voiture madame de Coigny, M. et madame de Beauvau, et madame de la Grange, leur fille; j'ai été le bienvenu. Mais M. et madame de Beauvau sont partis hier...

n y a une nouvelle salle de spectacle trèsbelle à Textérieur, très-originale en dedans. Ce qui forme ailleui-s le rang des premières loges est un mur tout nu , de sorte qu'au-dessus de la galerie il n'y a que les secondes loges. Cela est au reste du meilleur goût : colonnade ionique en avant, avec une inscription qui a l'air d'une énigme et en est une pour qui ne sait pas parfaitement ou a oublié sa mythologie. L'oncle Etienne a été stupéfait. La voici :

Musagetœ Heliconiadumque choro.

Cela veut dire tout simplement à Apollon et aux Muses, ou au chœur d'Apollon Musagèle et des neuf sœurs de rHélicon. Je ne sais quel pédant s'est avisé d'une telle inscription. Le coniadum semblait à Etienne devoir dire

autre chose. M. D fils a pAli sur ces

mots latins, et, quand je les ai expliqués à son père, le père n'a pu s'empêcher de me croire plus :savant que son fils. Le Musagefx l'embarrassait, et voici ce que c'est : quand Apolson tenait conseil ou était en assemblée de compagnie avec les neuf sœurs, par respect pour leur chasteté reconnue, il n'allait pas là tout nu comme ce vilain Apollon du Belvédère; il s'habillait aussi en muse, en femme, et alors il était Apollon Musagèle, et pour les savants Musagète tout court. Où ai-je appris cela? au Muséum défunt, où nous avions ainsi un Apollon avec les neuf Muses et vêtu comme elles.

Voilà toutes les nouvelles que je te puis dire d'Aix-la-Chapelle; ce sont des nouvelles

de l'ancienne Grèce. Celles que nous avons de la nouvelle ne sont pas gaies.

Le médecin des eaux me promet guérison ; mais il croit, et avec raison, que je n'a! jamais été guéri au fond du mal qui m'a attaqué et qu'il juge un rhumatisme.

Je t'embrasse, et madame Rœderer, et Sandrine, et Louise^ et Pauline, etÉlisa. Ton frère t'a sûrement appris qu'il venait de me donner une sixième petite-fille. Mes ahiis, vous aurez des gendres et vous lirez la comédie de Dupuis et Desronais. Bonjour.

Aix-la-Chapelle, probablemeol du 17 ou du 18 août 1825.

Mon cher Toni, je me propose de rester ici jusqu'au 24, et d'aller ce jour-là coucher à Liège. J'ai acheté iei deux chevaux pour 25 louis, tant poiu* mon séjour que pour ma roule, que je veux faire à petites journées pour tuer le temps et éviter la fatigue. Cela m'a fait remarquer que, |x>ur aller d'Aix-la-Chapelle à Bruxelles par Namur, il y a 40 lieues, au lieu que par Liège il n'y en a que 21. Cela mérite d'être considéré par un malade. D'ailleurs je voudrais voir, et cela te conviendra sans doute aussi, la fonderie de M. Coquerel, qui fait, dit-on, de si prodigieuses machines et qui surpasse la fabrique anglaise de Charenton. Je te donne donc rendez-vous à Liège le 24 au soir pour souper et coucher. Si ce voyage amuse Sandrine, nous lui trouverons bien une petite place malgré l'embarras de mes couchers; mais je crains que la visite des manufactures ne l'amuse guère...

J'ai été cinq jours à mon arrivée avant d'être jugé en état de me baigner. Cela va passablement depuis que je me baigne. Je suis même bien depuis trois jours, aux yeux près. Je passe ici ma vie entre trois marquises: madame de Coigny, madame de Déranger et madame de la Grange, fille du prince de Beauvau. Elles ont pour moi des attentions qui prouvent leur respect pour la vieillesse et les infirmités La belle madame de la Grange m'a demandé de remplacer un maître de langue que je faisais venir pour me faire une lecture d'une heure par jour. Nous avons eu Irois jours le prince de la Trcmouille, le pur

LETTRES DE M. RŒDERER A SON FILS PUÎNÉ, ANTOLNE-MARIE

des purs ; il ne s'est pas effarouché de ine voir dans celte société.

Ce qui est ici fort remarquable, c'e$t que jamais je n'ai entendu prononcer un titre ^ ni marquis» ni comte, ni prince, ni duc. Madame de Coigny dit les d'Aremberg, les Beauvau Jamais autrement. La Révolution a gagné tout ce monde-là. Au reste, ces trois dames-ci n*ont jamais été ultra.

Cvoiras-tu que j'aie deux jolis chevaux pour i5 louis? Le plus vieux a douze ans, le plus •jeune neuf. Tu les verras. Du reste ces eauxci sont fort chères en comparaison de Plombières.

J embrasse madame Rœderer et tes enfants. Je souhaite que mon observation ne détourne pas Sandrine du dessein de l'accompagner. Je me propose d'être deux jours à' Bruxelles pour voir le spectacle , les églises cl quelques-uns de nos amis, y compris le marchand de bas anglais.

Adieu, mon cher Toni; au revoir.

Aix-la-Chapelle, le 2 septembre 1825.

Je no suis heureusement ni de la société, ni

du voisinage de madame de T « Celte

maison oii je suis en est juslemeul l'antipode. Ma voisine immédiate est madame de Déranger, femme du pair, qui est de Topposition^ amie de Lavallelte. M. de Déranger, qui est ici depuis trois jours, est un hon^me très-éclairé^ très-bon citoyen; madame de T. . . .'. est une vieille bigolte , fameuse par la conversion de La Harpe, et tout à fait capable de dire ce que Ton t'en a rapporté. Je saurai aujourd'hui si le fait est vrai; car s'il est vrai il doit être connu.

Depuis le moment de mon arrivée, je suis ici sans domestique. Mon cuisinier est pris d'une fièvre qui parait être intermittente; et

Tautre d'une

, si bien qu'il ne peut remuer. Si tu

avais à nie préler une espèce de cocher pour me ramener à petites journées au Dois-Roussel, je te le demanderais pour le là ou même le 11, comptant |)artir le 13. 11 est probable que je laisserai ici mes deux hommes jusqu'à ce qu'ils soient en état de revenir par la diligence. Je partirai précisément le 13 pour

Liège. Je pourrais me faire conduire d'ici-là par le cocher qui me mène ici, et trouver là ton homme. Au reste, s'il ne se trouve pas sous ta main, ne cherche pas et ne prends aucune inquiétude; je m'arrangerai. M. de Déranger a fait coucher son valet de chambre à côté de moi à la place de Louis; je n'ai jamais été mieux servi que depuis que je n*ai plus de domestiques; je le* suis môme trop.

Je m'arrangerai pour arriver de bonne heure à Liège et visiter le magasin de ton bouquiniste. Ton Le Yassor et ton Lamarlinière à 3 fr. le volume, je crois que c'est le prix ancien des quais, où l'on ne vend plus rien d'ancien, parce que quatre maisons l'ont raflé pour en faire le monopole.

Je me porte moins bien ici qu'à Spa. Je ne sais si c'est l'air et le plaisir d'être avec loi qui m'avaient si bien remonté. La vérité est qu'ici on est toujours dans Paction du remède , et le malade doit souffrir du combat du remède contre la maladie. Je ne prends ici les bains qu'à la même température de Paris: 37 degrés; c'est le degré des femmes et des vieillards par tout pays. Pour les rhumatismes les hommes prennent à 28 et les Russes à 30.

J'espère que j'aurai fini avant mon départ mes notes sur La Druyère. Je serais jaloux d en donner une bonne édition. 11 y a plus d'histoire du siècle de Louis XIV dans son livre que dans Voltaire.

8 septembre 1825.

Je te remercie du domestique que tu m'as envoyé ; je le le rendrai à Liège, où je désire trouver un cocher pour me mener jusqu'à Paris. Je fais partir demain mon ^ Louis par la diligence. Je garde mon Allemand Alt, qui fait l'office de valet de chambre au besoin. S'il était encore malade le 13, jour de mon départ, et qu'il fallût le laisser ici pour revenir plus tard par la diligence, je pourrais garder ton Louis jusqu'à Paris, si tu peux l'en passer le temps nécessaire pour le voyage.

Ainsi, mardi 13 je pars d'ici pour Liége^ où j'arriverai de bonne heure à la même auberge où nous étions; là nous réglerons notre marche ultérieure.

J'ai fail la revue de La Dniyère, c'est-à-dire

CORRESPONDANCE DE FAMILLE

une lecture suivie et l'extrait de tout ce que j'y ai trouvé de relatif aux mœurs de Pépoqne ; mais je n'ai fait que le tiers des notes que je me suis proposé de faire.

N'as-tu pas oublié le paquet de madame de Mirepoix pour madame de Laval, sa mère?

... La belle et spirituelle madame de la Grange est partie hier. Le reste de la société d^Aix-la-Cbapelle se dissout demain ; elle s'é* tait accrue de M. Déranger (pair patriote): cette fomille part demain, à mon grand regret ; M. et madame de Mirepoix aussi demain ; il ne reste que madame de Coigny. Mais il est arrivé depuis deux jours un célèbre Espagnol, le général Alava, proscrit, mais ami de Wellington et très-protégé du prince d'Orange. Nous avons édiangé bien des paroles 'depuis qu'il est ici. 11 m'a appris qu'en Espagne on avait remis à Wellington un coffre de pièces originales concernant le fameux duel proposé et ensuite décliné par François 1^' à Charles^ Quint. Alava m'a dit : a Quand vous auriez vu les manuscrits, vous n'auriez pas mieux qualifié la conduite de François \" (1). »

Le roi de Prusse passe ici le 14 ou le i5 pour aller à Bruxelles, Je te remenie et t'em-

P. S. Au lieu de deux chevaux j'en aurai trois, dont une jument; je la mettrai entre mes deux hongres bais, où elle figurera très-bien avec sa robe rohati^neux clair. J'irai en limonière. Ton homme, s'il a conduit deux chevaux, en peut conduire trois. L'essentiel est qu'il ménage les botes, ne les fasse courir qu'àpropos et leur tme manger l'avoine, attention que mon maître Jacques tenait pour au-dessous de lui.

su

Aix-la-Chapelle, le 9 septembre lS2â.

Mon cher Toni , il faut que tu me donnes une nouvelle marque d'amitié : c'est de recevoir M., madame et mademoiselle de Déranger, avec deux domestiques et une femme de chambre, à Dînant, pour souper et coucher le jeudi 45 du courant. Je te renvoie pour cela ton cuisinier. Il était convenu que tu viendrais le

(I) (Note de l'éditeur.) Plusieurs lettres du général Alava seront insérées ci-après.

13 à Liège; puisque je vais chez toi le 15, il vaut mieux que tu restes pour faire préparer les logis. Voici noire marche, qui s'est accordée sans avoir été concertée : M. , madame et mademoiselle de Béranger parlent en ce moment pour Spa. Ils en partent lundi 12 pour aller à Argentcau, deux lieues au delà de Liège. Ils y passent le mardi i3* Ils vont coucha* à Huy le mercredi 14. Là je les retrouve , et je couche aussi à Huy : c'est la journée de mes chevaux. De Huy nous allons le lendemain de conserve à Dinant. Je n'ai point promis de femmes pour les recevoir, mais un bon lit, et, pour régal, de voir faire du verre. M. de Béranger est un homme de cinquante ans, bien portant, gai, ouvert, libéral et d'un ton excellent. Madame de Béranger est une femme de quarante-cinq ou quarante-six ans, grande comme moi, droite ; belle tenue, figure noble, douce, malade. Sa maladie est la même que la mienne* C'est un modèle de la politesse du bon temps, avec une expression très-affectueuse et beaucoup d'esprit. Elle est la sœur du comte de Mérode, et fort recherchée du prince royal, comme Belge et comme femme d'esprit.

Ce sont, elle et son mari, des personnes passionnées pour les mêmes principes que nous en matière de liberté.

Mademoiselle de Béranger a treize ans, est fort jolie, fort bien élevée; il serait possible, si cela réussit à Dinant, de faire prendre gîte ensuite à Monthermé.

Cette famille est l'idole de Lerminier, qui la dirige de^Paris par une lettre de tous les deux jours.

Je suis fort pressé d*aller à Séchelles , pas loin de Saint-Gobin: cela dépendra de ma santé.

Je pense que si Sandrine veut venir à Dinant cela serait bien, madame Rœderer encore mieux ; mais aussi une femme malade comme madame de Béranger peut craindre la gêne qui accompagne une première visite de femme à femme; il se peut que, ce dont elle aura le plus besoin en arrivant , ce soit son lit Figure-toi que pour la santé c'est moi-même. Et puis il serait nécessaire, si nous allions à Monthermé, que ta famille y reste à nous attendre. Si nous n'y allons pas, ce qui est probable, tu diras, à notre arrivée, que ta femme et ta famille nous attendent le lendemain ou le surlende-

LETTRES DE M. RCEDERER A SON FILS PUfNÉ, ANTOINE-MARIE.

main à Monthermé. C'est là ce qui me paraît le plus convenable pour tous.

Je ne puis trop te dire^ et je t'ai pourtant assez dit, que j'ai à m'acquitter envers toutes ces personnes d'attentions aussi affectueuses que si j'eusse été dans ma famille. Ils ont voulu unir leur dîner avec le mien , et depuis huit jours j'ai leur société dans mon appartement depuis quatre heures jusqu'à dix. Je t'ai dit que nous avions ici le général Alava ; il reste un mois ici. Je Taurai avec madame de CkMgny pour mes soirées.

Soit que nous allions à Monthermé ou non, nous pourrons faire notre course de Bruxelles: je suis prêt à tout ce que la santé me permettra.

Mon Louis se trouve valide et me suivra. Mon cuisinier est très-malade ; il prendra la diligence quand il sera guéri. Je me ferai conduire d'ici à Dinant par le cocher qui me sert ici, qui est un homme de mon pays, qui a émigré avec un M . de Latour, de Metz, oflicier au régiment du Roi, et qui s'est établi sur la liste des indenmités pour un champ qu'on lui a vendu.

Si tu veux venir coucher à Huy mercredi, tu seras le bien venu; mais cela n'est point nécessaire, et tu feras bien de nous attendre à Dinant le jeudi. — A Dinant donc jeudi, vers quatre ou cinq heures.

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