CHAPITRE II
La régente tâche de rapprocher les esprits. — Brigandage des prolestants et des catholiques. — Rouen pris par la reine.
Catherine conjure, autant qu'il est en elle, Ih guerre qui s*est déclarée. Elle a une confétence à Tboury avec le prince de Condé, et lui oppose le roi de Navarre, son frère, qui espère toujours de PEspagne sa réintégration dans son royaume : elle n'obtient rien. Autre conférence sans résultat à Talfy, entre Oriéans et Chàteaudun. A la conférence de Thoury entre la reine et le roi de Navarre d'une part, et le prince de Condé de l'autre, a les gentilshoma mes. des deux partis, que Pon tenait éloignés a de huit cents pas, de peur de querelle, ne « purent s'empêcher de courir aux embrassaa des, pleurant de jcne de se revoir, et de doua leur d'être sur le point de se couper la a gorge (1)» » Quels fanatiques , et quelle inimitié!
Les deux armées marchent, mais ne se rencontrent point. L'armée de Condé pille Beaugency ; celle des Guises pille Blois et Mer, village du Blaisois. Des deux parts les excès sont affreux dans les villes de leur passage : d'un cêté , la cour avait chargé les gouverneurs de provinces d'exercer toute sorte de persécutions sur les protestants, et ces gouverneurs avaient délégué à des agents abominables l'accomplissement de leur mission ; de l'autre, le prince de Condé avait rempli les provinces où il était le maître d'affidés redoutables. C'étaient Mebretin, à Angers; Louis de Lannoy de MorvillierSy à Rouen; Montgolnmery , en d'autres, parties de la Normandie; Yvoy, à Bourges; Dupuy-Montbrun , à Chàlon&-sur-Sa6ne ; Maçons, le baron des Adrets, à Lyon, à Gre-
(1) Mézeray, p. 1023.
noMe , etc. Tous pillaient et excitaient au pillage (i).
Il parait, par ce que Lanoue dit de cette époque, que ce furent les troupes protestantes, ou plut6t du parti de Condé, qui commencèrent les dévastations, et cela n'est point étonnant : elles n'avaient pas pour subsister les mêmes ressources que les troupes du goilvernement. Elles s'étaient conduites pendant les deux premiers mois d'une manière tout édifiante. Leur*régularité allait jusqu'à faire des prières communes tons les jours le matin et le soir, et à chanter des psaumes dans la journée. Plus de jeux , plus d'ivrognerie, plus de jurements. « Mais, dit Lanoue, cet ordre ne devait cr pas durer , et Coligny avait prédit que ces a gens^i jetteraient toute leur bonté à la fois. a J'ai commandé, disaitril, à l'infanterie longer temps, et la connais. Elle accomplit souvent et le proverbe qui dit : Déjeune ermite^ vieux (c diable. L'expérience nous fit connaître qu'il a avait été prophète.
« Le premier désordre c|ui arriva fut à Bota gency y qui fut emporté par les Provençaux... a Là ils exercèrent plus de cruauté et de pille- «r rie sur ceux de la religion habitants d'icelle a qui n'avaient pu sortir, que contre les soldaU a catholique» qui la défendaient : mêmement
(1) Allard , Vie du baron des Adrets, p. ib et 26 , cite une lettre de Catherine de Médicis au baron des Adrets pour l'engager à détruire en Dauphiné Tantorite du duc de Guise : « Vous pouvez prendre, lui dit- • elle, parmi les protestants des forces pour lui oppo- « ser; ce n'est point ki une (affaire de reUgkon, maïs de « politique, »
Bayle parle de cette lettre au mot Beaumont des Adrets, et dans le supplément à ce mot.
On lit, dans les Mémoires de Tavannes, que la reine se joignit aux huguenots contre le triumvirat : nonseulement elle écrivait à des Adrets de la servir contre Guise, à Tavannes de tout sauver, quand Guise écrivait de tout tuer ; mais elle écrivait aux gouverneurs de livrer les villes aux huguenots. « Orléans pris, Poitiers, Lyon , Bourges , Romans, Valence et autres se jettent du parti des huguenots par des lettres secrètes ^ commandements de ta reine faites aux gouverneurs. Elle était extrêmement irritée de se voir sans autorité entre les mains du roi de Navarre , de M. de Guise, du connétable, et du maréchal Saint-André. > Page «3.
Voir, dans les Mémoires de Castelnau, les lettres de la reine au prince de Condé , de 1 562 à; 1 570.
a il y eut des forcements de femmes. Cet exem- « pie servit de planche aux Gascons , qui mon- « ttërent quelque temps après qu^ils ne vou- « laient pas être surmontés à jouer des mains. « Mais le régiment de M. d'Ivoy^ qui était tout « de FrançaiSy s'escrima encore mieux que tes a deux autres^ comme $Hl y eût eu prix pro- « poéé à celui qui pis ferait. Ainsi perdit notre « infanterie son pucelage.*, d'où s'ensuivit la « procréation de mademoiselle la Picorée, qui « depuis est si bien accrue en dignité » qu'on « l'appdle maintffliànt madame; et ri la guerre tt civile c(»itinue encore, je ne doute pas qu'eBe « ne deviemie princesse* Cette perverse cou- « tume s'alla incontinent jeter au milieu de la 0 noblesse^ une partie de laquelle ayant goùlé « des premières firiandises qu'die administre^ 0 ne voulut plus se repaître d'autre viande; et 0 en cette manière le mal de particulier devint « général; et alla toujours plus en infectant le « corps universel. » ( Mémoires de Lanoue , p. 118 et 449.)
LAnoue nous apprend plus loin^ p. 420, que « les bandes catholiques étaient aussi à ce « commencement bien policées et peu malfai- « santés aux peuples, entre lesquelles la no- « blesse reluisait. Mais de dire combien de «temps elles persévérèrent, je ne sais pas « bonnement. Toutefois j'ai entendu qu'elles a mirent tout incontinent les voiles au vent, et « prindrent la même route des autres. »
Lanoue dév<Mle, comme on voit, le secret motif de ces excès qu'on a imputés au fanatisme, et auxquels en effet une basse hypocrisie donnait des apparences de zèle religieux. Ce motif était Favidité de l'argent, la passion de la picorée qui dominait les grands et les petits, les catholiques comme Uss protestants. Dans son dix-neuvième discours politique, il revient encore sur ces pillages et vilains saccagements du pauvre peuple. « Quand il est « question de paroles, dit-il, on n'oyt résonner « que pour maintenir l* honneur de Dieu, pour « le service du roi, pour la religion catholique, « pour r Évangile y pour la patrie. Mais on voit a ensuite la plus grande partie prendre du tout aie contre-pied... soûler sa vengeance, son a ambition, sa cupidité, son avarice... Or, toute « la coulpe de ces désordres ne doit pas être « jetée sur les petits , dont les nécessités re- 0 muent la malice; il y a les grands qui doi-
ÉBAUCHE HISTORIQUE
a vent en avoir leur port , lesquels ne se soa- « cient de les modérer ni de les réprimer, o
Ailleurs encore Lanoue fait le portrait des amateurs de la guerre dans les deux partis. Certes, ce n'étaient pas des gens entichés d'(^ nîonsreligieuses, ni passionnés pour le triom|Âe de Tune ou de l'autre des religions contendantes : c'étaient ou des hoomies d'Église ou de robe longue, qui concluaient à la paix dis qulon leur parlait de bailler la moitié de leurs renies pour payer les gens de guerre, au des gens avides de buHn qui aimaient la guerre pour le pillage. Lanoue ni Famiral n'étai^t dupes du langage que la plupart de ces braves tenaient. Ceux du parti cirtholique disaient : C est chose indigné et injuste défaire patx avec des rebelles k&étiques. Parmi ceux de la religion, plusieurs rejetaient toujours la paix , disant que ce n*éiaient que trahisons. Mais si l'on ordonnait aux premiers d'aller à un asstmt ou à une rencontre pour occire ces méchante huguenots y ils concluaient à la paix; les seconds en eussent dit autant des plus solides paLx, pour ce que la guerre était leur mire nourrice et leur élément. (Mémoires , p. 322 et 323.)
Le prince de Condé avait donné l'exemple ou plutôt le signal du pillage des ^ises. A Orléans il avait envoyé à la monnaie les reliquaires, les croix, les calices, tous les ornements d^or et d'argent consacrés au culte ca* tholique ; mais ses partisans franchirait tontes les bornes, et mirent le comble aux excès.
Dans ces circonstances, le pariement de Parris fut îomé d'intervenir. Le roi et le diance» lier allèrent dans son sein y requérir un arrêt contre les Colignys, et contre les troupes dites de protestants qui avaient conunencé le brigandage. Cet arrêt n'est pas tel que plusieurs historiens, dont je ne citerai qu'Anquetil, l'ont présenté dans leurs ouvrages : il n'est pas vrai qu'il ordonnât de courre sus aux caluinistes, et de les tuer partout où on les trouverait. Toutefois, je n'ai pu découvrir le texte de cet arrêt ; mais Davila en parle avec détail, et l'on peut en prendre une idée sur celui que le parlement de Toulouse fit quelque temps après, à l'exemple de celui de Paris (4). Cet arrêt ne
(I) Les noms donnés aux partis bdligénmtSf de
DES GUERRES DE COUR, mettah pas indistmcieinent tout îmfividu protestant hors la loi , mais seulement les rebelles qui avaient pris des villes, avaient marché ou marcheraient en troupe et à main armée. Il n^autorisait pas tout catholique à tuer un protestant, mais les communes à sonner le tocsin et à marcher en armes, à tuer ct»ux qu'on ne pourrait prendre, à saisir et à livrer à la justice ceux qu'on pourrait faire prisonniers: c'est amsi qu'en parle Mézeray. Les Colignys sont déclarés rebelles, criminels de lèse-majesté, et leurs biens confisqués. L'arrêt ne parle pas du prince de Gondé. La cour, qui avait provoqué Vmét, voulait que le prince fût considéré comme retenu malgré lui. Il était pourtant bien coupable : non-seulement c'était lui qui avah suscité tant de Français à prendre les armes et à former des partis, il avait de plus négocié en Allemagne et en Angleterre pour obtenir des secours étrangers, et il avait résolu de «vrer le Havre, Dieppe et Rouen aux Anglais (\ ) ; mais les grands étaient épargnés par Catherine de Médîcis.
Catherine, qui n'a pu rien obtenir de ses négociations avec le prince de Condé, se décide à lui enjoindre authentiquemeni de poser les armes, et à le menacer de punitions sévères s'il persi^ dans la révolte. Le prince répond qu'il a pris les armes par ordre de la reine. A la fin de juillet, un édit est publié contre ceux qui ani pris les armes à Orléans , excepté contre le prince de Condé, que l'on suppose tou-
jours privé de sa liberté; la loi porte contre eux la peine du aime de lèse-majesté, s'ils ne rentrent dans lobéissance.
Quand les triumvirs parlaient ainsi , leur armée venait d'être renforcée d'Allemands et de Suisses; d'un autre côté, trois mUle Anglais étaient arrivés en Normandie, à la demande du prince de Condé, et occupaient Rouen. Les étrangers, dit Lanoue, ouvraient les yeux, et /rétillaient (Pentrer en France. Le roi d'Espagne, le pape même, étaient du nombre.
La régente fait le siège de Rouen en personne, ayant sons ses ordres le roi de Navarre, qui est atteint d'un coup mortel. La vîHe est prise d'assaut.
La Rochefoucauld'et Dandelot rassemblent les débris de l'armée de Condé en Normandie, et vont renforcer celle d'Orléans. Condé marche sur Paris.