‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 133 sur 478 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Premières attaques du duc d'Anjou contre Famiral de Coligny.

L'intérêt commun du duc d* Anjou, de la reine mère, des princes lorrains et des grands de leur parti, l'intérêt que tous s'attachèrent à faire prévaloir, parce qu'il pouvait se couvrir de l'intérêt public, c'était d'éviter la guerre avec r£spagne, de laisser la révolte des Pays- Bas à la destinée qui prononcerait entre la liberté du pays^t la cruauté du duc d'Albe, et de rendre inutiles au roi les talents et le zèle de Ck>ligny.

Le roi demanda à Ck>ligny un exposé de ses raisons, pour le faire discuter dans son conseil; il y fit répondre par son garde des sceaux, de Morvilliers, qui était dans les intérêts de la reine et du duc d'Anjou.

Le mémoire de Coligny assurait que la guerre serait juste, facile et honorable.

Juste, comme vengeance et des injures reçues de l'Espagne pendant la minorité du roi, et de l'envahissement de la Navarre et d'autres provinces, et de la persécution exercée dans les Indes occidentales, et des massacres de la lloride, et enfin de la préséance enlevée aux Français à la cour d'Autriche.

Facile, parce que la France entière était exercée aux armes et aguerrie; parce que la paix avait dissipé les semences de division entre les soldats; qu'ils se réuniraient de tous les partis pour marcher contre un ennemi étranger, comme ils avaient fait en courant avec une ardeur égale à la reprise du Havre,

ÉBAUCHE HISTORIQUE

un moment après s'être battus les uns contre les autres. Facile encore, parce que l'Espagne avait ses troupes loin d'elle, et que les troupes delà France ne s'éloigneraient pas de ses frontières; que les troupes allemandes et italiennes, auxquelles TEspagne devait sa renoDunée, ne faisaient plus partie de ses forces; que les troupes qui lui restaient faisaient la guerre aux Turcs; que plus le duc d'Albe prenait de villes en Flandre, et plus les garnisons diminuaient les combattants.

Avantageuse, parce que la France gagnerait im grand accroissement et empêcherait celui de l'Angleterre, qui prendrait les Pays-Bas si la France ne s'en emparait.

Morvilliers, chargé de répondre à ce mémoire, laisse de côté la question de justice ; il examine ce qu'on doit penser de la facilité ou de la difficulté du succès.

11 ne doute pas que les Flamands, excédés des tyrannies de l'Espagne, ne tendent la main à un libérateur; mais 1® il doute qu'ils soient disposés à prêter serment de fidélité au roi; leur haine naturelle pour les Français, leiu* inconstance, leur esprit de révolte même, justi- . fient ses craintes. L'Artois et la Fkindre ont fait partie de la France, ils n'ont jamais obéi de bon cœiu*, et ont été souvent en révolte. Pour garder les villes, il y faudra mettre de fortes garnisons; et poiu* payer les garnisons, des impôts qui porteront toujours plus à la révolte. Il sera peut-être facile de conquérir, mais difficile de conserver.

2® Il faut s'attendre à la guerre avec Hiilippe; or, les forces de l'Espagne depuis Charles V ne sont pas diminuées, ni les nôtres augmentées.

y On ne peut se fier au prince d'Orange : son armée, qu'on dit si florissante, s'arrête sur la frontière sans oser rien entreprendre; le bruit se répand qu'elle est prête à se débander; et, en efiet, le prince d'Orange vous demande cent mille florins à emprunter pour la retenir.

Â"* Est-il sans danger de donner des secours à des sujets révoltés contre leiu* prince légitime? N'est-ce pas im exemple pernicieux?

5<' Le roi, en s'établissant en Flandre, aurait à craindre la reine d'Angleterre, et surtout l'empereur, qui regarde la Flandre comme son patrimoine. Qu'on retire le duc d'Albe du pays^

DES GUERRES DE COUR

que les Espagnols en sortent, qu'on leur donne un prince de la maison d'Autriche, ou qu'on y envoie l'impératrice sœur de Philippe, ces peuples rentreront incontinent dans le devoir. PhiUppe alors s'emparera du marquisat de Saluées, peut-être de la Provence, qui n'est pas en état de défense.

6"" Les finances de France sont épuisées; la guerre est un gouffre. Si Fon emploie la violence pour lever des impôts, quelle différence y aura-t-il entre les Français et les Flamands?

0 est temps que le roi songe à payer ses dettes; il doit vingt millions aux Suisses; il a répondu de cinquante millions pour les protestants; il doit de grosses sommes à la cavalerie allemande. Ses dettes, en somme, montent à quarante millions d'écus d'or.

Il faut rendre aux lois leur force, à la justice son cours, et se mettre en état de résister à Philippe s'il atteque la France. Voilà le parti le plus sage.

Telle était en substance la réponse de Morvilliers, ou plutôt du duc d'Anjou, au projet de Tamiral. Lequel des deux avis était le plus conforme aux intérêts de la France? C'était sans contredit celui qui tendait au maintien de la paix.

Mais lequel était le plus dégagé dlntérèts personnels et d'intérêts odieux? De quel côté étaient les vues les moins criminelles, le moins de projets de haine et de vengeance? C'est ce qu'il n'est pas facile de dire, et c'est cependant ce qu'il faudrait savoir pour prononcer avec justice entre le duc d'Anjou et l'amiral, qui se firent à la suite une affaire personnelle et violente du projet de la guerre de Flandre. Coligny voulait-il seulement se mettre en position de se défendre contre la malveillance des Guises, de la reine et du duc d* Anjou, ou profiter de l'ascendant que la guerre lui donnerait sur le roi pour les opprimer tous? Le duc d'Anjou voulait-il seulement défendre son rang, ses dignités et le commandement des armées, ou exterminer Coligny et son parti tout entier? On peut croire que, dans le principe, les deux partis ignoraient eux-mêmes jusqu'où ils pourraient aller par la suite; mais en général on croit sentir dans l'amiral de Coligny plus d'ambition , et dans le duc d'Anjou plus de férocité.

Page 1