CHAPITRE in
Débats aa conseil sur la guerre de Flandre. — Agitation des intérêts impliqués dans la question. — Attaques personnelles et réciproques entre Coligny , le duc d'Anjou et Tavannes, chefe de Topinion opposée à Coligny. ~ Réclamation de l'ambassadeur d'Espagne contre l'embarquement de Strozzi. — Incident malheureux qui décrédite le projet de Co> ligny. — Appui de la reine mère, et nouvelle démarche du duc d'Aujou en faveur de Tavannes contre le projet de guerre. — La querelle des deux partis s'envenime.
La réponse de Morvilliers au mémoire de l'amiral fut remise au roi dans le mois de juin. Les deux pièces forment ensemble un volume in-^^" d'environ vingt-cinq pages fort serrées.
La discussion s'ouvrit dans le mois de juillet au conseil*
Tout concourait à la rendre vive et éclatante. Le pape, le roi d'Espagne, le duc de Savoie, le duc de Montpensier qui s'était attaché aux Valois, les princes lorrains et tous les grands qui s'étaient dévoués à leurs intérêts, étaient fort inquiets de ce qui se passait à la cour. Bientôt le parti qui s'était éloigné et dispersé s'y trouve rassemblé, le duc d'Aumale, Henri de Guise et son neveu, les ducs de Nemours, d'Elbeuf, de Nevers, de Montpensier, y reparaissent tous, avec une suite nombreuse de gentilshommes affidés.
Coligny était à sa terre de Châtillon-6ur- Loing. Téligny, son gendre, Briqua^naut et Chavannes, ses amis et ses conseils, allaient alternativement lui rendre compte de ce qui se disait, de ce qui se passait
Tavannes rédigea, sous le nom du duc d'Anjou, un avis, qui fut lu au roi, contre la guerre.
n en présenta un autre en son propre nom.
Jusque-là on se tenait de part et d'autre dans les termes de la question politique. Tavannes et le duc d'Anjou ménageaient l'amiral, non-seulement par égard pour les préventions du roi, mais aussi parce que la reine s'était laissée aller au projet d'embarquer à Bordeaux, sous les ordres de Strozzi, son parent et son protégé, dix mille hommes formant la meilleure partie de l'armée française, et qu'il les avait déjà embarqués, dans la double vue de les porter sur le point de la France où des troubles pourraient l'exiger, ou de tourner vers la Flandre, si l'occasion se présentait:
ÉBAUCHE HISTORIQUE
laissant l'Espagne en doute si ce serait pour profiter des défaites du duc d'Albe, ou pour y secourir Tautorité de Ferdinand. La reine regardait cette armée, confiée à son parent, comme un moyen de crédit pour elle et de sûreté. L'amiral la regardait comme destinée à sou entreprise contre TEspagne, du moment que le roi l'agréait, et Strozzi comme un de ses coopérateurs; mais ni Tavannes ni le duc d'Anjou ne pouvaient attaquer les dispositions de l'amiral sans offenser la reine^ et sans dévoiler au roi d^Espagne une intention qui le mettait en droit de faire la guerre à la France. L'ambassadeur d^Espagne demande le rappel de Strozzi et la révocation des ordres qu'il suppose lui avoir été donnés contre la Flandre. La reine mère s'inquiète > le duc d'Anjou et Tavannes s'expriment avec une égale véhémence contre la guerre; mais l'amiral combat violemment dans le conseil contre les opinions qui lui sont opposées. Il y domine, se sentant fort de la faveur du roi, avec qui il tient des conseils secrets^ et dont il prononce impérieusement les résolutions. « Entre espoir et désespoir, dit Tavannes, il violentait les conseils, sans considérer que c'est un mauvais moyen de faire redouter son maitre, avec lequel il tient des conseils secrets. x>
Dans un de ces conseils secrets, l'amiral promet au roi dix mille hommes pour l'exécution du dessein, dans lequel il veut le confirmer. Le roi, dans un entretien particulier avec Tavannes, lui dit : « On m'offre dix mille hommes pour la guerre. » Tavannes ne peut se contenir : « Sire, dit-il, celui de vos sujets qui vous porte de telles paroles, vous lui devez faire trancher la tête. Gomment vous offre-t-il ce qui est à vous? c'est signe qu'il les a gagnés et corrompus, et qu'il est chef de parti à votre préjudice; il a fait de ces dix mille hommes, qui sont vos sujets, des hommes à lui, pour s'en aider au besoin contre vous. »
Tavannes ne crut pas avoir fait impression sur le roi par ce discours, car il rapporte que le roi, passionné et aveugle, le redit à l'amiral; mais l'avoir redit à Tamiral prouverait une inquiétude que le roi avait voulu celer à Tavannes, et que celui-ci ne devina point. Le maréchal de Retz et le secrétaire d*État de Sauve, hommes dévoués à la reine, étaient présents aux conseils secrets du roi avec Famiral^ et en
faisaient connaitre toutes les particularités à Catherine et au duc d'Anjou. Us leur rapportèrent, ainsi qu'à Tavannes, ce que le roi avait dit à Coligny, et sans doute aussi les répliques de CoUgny, qui n'étaient probablement pas propres à inspirer jdus de modération au maréchal. La reine et le duc d'Anjou dissimulèrent; mais Tavannes avait jeté le gant, et n'était pas homme à reculer.
Cependant l'ambassadeur d'Espagne insistait sur la révocation des ordres de Strozzi, qui était à Bordeaux avec huit mille hommes, et avait fait tous les préparatifs maritimes propres à faire soupçonner par les Espagnols une expédition hostile. « Divers bruits, dit Tavannes, courent de cet embarquement, en effet préparé pour la Flandre et non pour le Pérou, et encore moins pour la Rochelle. » L'ambassadeur d'Espagne demande qu'on lui donne congé si Strozzi met à la voile.
Le conseil est assemblé; Tavannes ouvre l'avis de donner satisfaction au roi d Espagne, de rappeler Strozzi, et néanmoins de placer les troupes qu'il commande en observation sur la frontière, et de tenir les vaisseaux armés, équipés et munis de vivres, parce que la prudence conseille de se tenir armé quand on voit des armées étrangères à côté de soi.
Le roi n'est pas déterminé; il veut entendre Coligny en conseil secret. Coligny s'emporte contre Tavannes : il dit au roi que c'est son ennemi; qu'il lui est nécesswrement contraire, comme partisan de M. d'Anjou; que les conseils de Tavannes tendent à l'exaltation de M. d'Anjou et à l'abaissement de Sa Majesté. Le roi ne tient pas contre ces raisons. Les sorties de l'amiral reviennent à la reine, au duc d'Anjou, à Tavannes, par de Sauve et de Retz, qui ne manquent pas d'ajouter leurs remarques §ur l'impression funeste que le roi en a éprouvée.
Cependant l'avis de Tavannes se trouve tout à coup fortifié par les nouvelles de Flandre : le duc d'Albe a chassé les Français de Valenciennes, et bloque Mons à l'étroit. Mais Coligny a obtenu la permission de lever autant de troupes qu'il jugera nécessaire; il a envoyé, sous les ordres de Genlis, trois mille hommes au secours de Mons.
Malheureusement « les Espagnols, bien avertis, dit Tavannes, les rencontrent à trois
DES GUERFIES DE COUR
lieues de Mons... et les défont. Demeurent sur la place plus de deux mille , tant morts que prisonniers... Genlis et plusieurs signalés sont pris. Cette défaite vole en cour, change cœur et conseils... L'audace augmente aux pacifiques (aux partisans de la paix) , tout tonne dans la cour. 0
Le parti d'Anjou s'écrie de toutes parts : Voilà ce que c'est que de faire la guerre à l'Espagne ! Coligny et les siens s'écrient de leur côté : Voilà ce que c'est que de ne pas avoir déclaré la guerre à l'Espagne ! Les Français seraient en force en Flandre, et les Flamands tendraient les bras à leurs libérateurs.
La reine mère , effrayée , voit déjà le roi d*Espagne , son ami , son appui , entrer en France en vainqueur irrité; elle se déclare contre la guerre; les intérêts de Strozzi ne la touchent plus.
Charles, affligé, écrit au roi d'Espagne pour lui demander la liberté de ses gentilshommes prisonniers. Cependant il n'a point encore abandonné le système de l'amjral. « L'amiral^ qui possède le roi, ne perd pas courage; il fait une nouvelle levée de trois mille hommes de pied sous Villars et autres. Emporté d'audace, le sang et les yeux troublés des prospérités passées et des adversités présentes, ne considérant ni quel il est, ni où il est, sur l'assurance qu'il met dans le roi outrecuidé , il déclare guil ne peitt plus tenir ses partisanSy gu il faut une des deux guerres, espagnole ou eivi'e (1). »
Cette alternative d'une guerre avec l'Espagne, ou d'une guerre entre le parti de Coligny et le parti de la cour, émeut tous les esprits. «Chacun y dit Tavannes, demeure en garde sur la pointe de la résolution. » (Sur la résolution qui poindra ou proviendra de cette alternative.)
Mais le duc d'Anjou, mais la reine enfin, bien décidée contre une guerre où son protégé Strozzi n'a plus rien à espérer, mais Tavannes et tous leurs adhérents ont acquis, par la défaite de Mons et par l'audace de Coligny, un avantage dont il est difficile de comprendre que le malheureux amiral n'ait pas senti les conséquences.
(I) Tavannes. <.^