‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 195 sur 478 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Oocâsion de cette dissertation.

Le fond du Budget de Henri III, ou plutôt cette pièce elle-même s'est rencontrée entre les événements historiques de i576^ dans les séances des premiers états de Blois^ au milieu des dissensions prétendues religieuses qui ont fatigué le seizième siècle^ entre la quatrième paix et la cinquième guerre qu'on suppose avoir eu lieu entre les catholiques de France et les huguenots. C'est le tableau fidèle de ce qui s'est passé aux états généraux concernant le calvinisme^ à Foccasion des demandes d'argent que leur fit Henri m^ ou du budget de Henri II L On y voit en regard la cour et la nation : la cour^ représentée par Henri III, Catherine de Médicis sa mère, le duc de Montpensier; la nation, représentée par plusieurs députés notables, tels que Bodin : tous dans la situation et dans les sentiments où les monmnents historiques les présentent à l'époque dont il s'agit.

Lorsque Henri III convoqua les premiers états de Blois, il était dans un extrême embarras; et, au lieu d'y être intéressant comme tous les rois dans la peine, il était fort ridicule, parce qu*il s'y était mis lui-même par sa dissipation» par sa vanité, par un libertinage sans nom, par des profusions inouïes, et surtout par une incapacité que relevait sa merveil^ leuse confiance dans son talent pour gouverner. Entouré de perroquets, de singes, de mignons.

épuisé par ses dépenses, manquant du nécessaire, sans crédit , sans ressources, son premier besoin était d'avoir de l'argent. Venait ensuite celui d'abaisser Henri, duc de Guise, qui, sous le titre de grand maître de France, s'essayait au pouvoir de maire du palais sous les yeux de ce nouveau roi fainéant . et s'était mis audessus des atteintes du pouvoir royal.

Une autre contrariété pesait encore sur sa petite âme : c'était l'ascendant de Catherine de Médicis, sa mère ; il en était d'autant plus fatigué que c'était lui-même qui, par son ineptie et ses extravagances, le lui avait attribué en dépit de son sot orgueil, toujours prêta contester les avantages qu'il avait été forcé de lui reconnaître. Il augmentait cet ascendant de jour en jour par ses fautes, et chaque jour s'en indignait davantage, comme d'une usurpation et d'une offense. Enfin, le duc d'Anjou, son frère, qui, à la mort de Charles IX, avait intrigué potu" empêcher son retour de Pologne, où il aurait été bien aise de le confiner pour monter à sa place sur le trône de France; ce frère, à qui Henri III avait pardonné, mais qui ne lui pardonnait pas de régner, l'inquiétait profondément. Ambitieux et tracassier, il s'était récemment rangé du parti des mécontents; sa mère et Marguerite, sa sœur, avec qui il était dans une liaison plus que fraternelle, venaient de le ramener à l'obéissance et de le réconcilier avec le roi , sans rassurer le monarque sur les sentiments du transfuge. Mais c'était son frère, c'était l'héritier de la couronne. Après lui venait le roi de Navrre, chef du parti op-

DISSERTATION SLR LES GUERRES

posé à la cour, gouverneur, à peu près viceroi de la Guyenne : il était dangereux de l'approcher trop près du trône; le duc d'Anjou était nécessaire contre lui , tous deux ensemble Tétaient contre le duc de Guise : mais Fobligation où le roi était de les ménager ne faisait qu'ajouter aux motifs de les haïr et au besoin de les humilier. Telle était la situation de Henri III lorsqu'il convoqua les premiers étals de Blois, en 4576.

Il avait conçu Tespéranoe de les amener par son habileté, quelle que put être leur malveillance, à le délivrer de tous ses embarras à la fois. Il supposait que la France entière était partagée entre le culte catholique et les protestants, et que l'exaltation religieuse était extrême des deux parts. Il s'était persuadé que les catholiques étant les plus nombreux , la ferveur du catholicisme serait un moyen dont il pourrait se servir pour gouverner la nation , disposer de toutes les bourses et de tous les bras. Remarquant aussi que le duc de Guise avait conçu les mêmes espérances, qu'il était au moment de se faire proclamer chef du parti catholique, que des trésors lui étaient ouverts pour faire la guerre aux protestants, il pensa que s'il parvenait à se faire solliciter par les états généraux d'opérer de gré ou de force la réunion des protestants au culte catholique, il obtiendrait d'eux de l'argent pour la guerre, il se mettrait en possession des contributions volontairement amassées pour le duc de Guise, il l'écarterait du commandement des catholiques en se mettant lui-même à leur tête, et en montrant que son ^èle pour la religion n'avait besoin ni d'être excité, ni d'être aidé, ni surtout suppléé par celui du duc, qui était tout à fait superflu. Outre ces avantages importants, il avait la satisfaction de voir dans des dispositions de guerre un moyen de s'assurer de son frère par l'appât d'un commandement d'armée, et de le compromettre avec les mécontents par ce commandement même. Il se flattait aussi d'imposer au roi de Navarre par l'aspect d'une guerre imminente, d'une guerre entreprise d'après la volonté nationale, exprimée par les députés des trois ordres aux états généraux. Enfin, il espérait couronner son œuvre par un coup de maître : c'était de négocier la paix aussitôt qu'il tiendrait l'argent destiné à la guerre. Il se croyait sur d\ ame-

ner le roi de Navarre en vertu de la frayeur même qu'il lui aurait causée par son appareil de guerre, et se proposait d'employer à ses profusions habituelles Targent qu'il aurait rendu inutile à la destination marquée par les états généraux; se moquant, au reste, de la stérile politique de sa mère, qui ne lui aarait pas donné un écu.

Malheureusement ce système reposait sur une fausse supposition : celle de l'irritation de la Frantee aytiire le culte protestant. Une trèsfaible partie de la France prenait part aux querelles religieuses, et n'y prenait qu'une faible part. L'université, le parlement, les grands corps de l'État, s'opposaient à ce qu'elles se vidassent par la guerre. Les députés des trois ordres aux états généraux furent en vain sollicités par la cour de proclamer la guerre contre les calvinistes ; ils ne voulurent pas y entendre; ils ne votèrent pas une obole de subside, et se moquèrent de l'avidité du monarque, et surtout de celle des courtisans, auxquels était promis le subside demandé.

Les premiers étals de Blois ont été réellement une comédie, où l'on voit, d'un côté, la cour prendre une peine infinie pour persuader aux états généraux que la nation est furieuse contre les protestants, qu'elle veut absolument leur faire la guerre, que c'est son devoir, et par conséquent qu'ils doivent fournir au roi l'argent nécessaire pour la faire; et où l'on voit, de l'autre côté, les députés de la nation pénétrer l'intention du prince, se jouer du prince et des courtisans quand ils croient se jouer d'elle. C'est cette comédie que j'ai rédigée.

L'assemblée des états de 1576 confirme solennellement deux vérités déjà établies par ceux de 4 560, et confirmées à la suite par ceux de 1588 : la première, que la religion n'est entrée pour rien , je ne dis pas dans les guerres du seizième siècle, mais dans les causes qui les ont excitées ; qu'elle a principalement ser\i à les colorer ; qu'elle n'y a concouru que faiblement, et uniquement comme moyen accessoire. La seconde, que ces guerres n'ont jamais été générales en France, ni par rapport au territoire, ni par rapport à la population, mais particulières à une petite classe de personnes, et ambulantes et cantonnées conrnie elles. Ces vérités ont été la principale raison pour

DITES DE RELIGION

laquelle j'ai cru bon de reproduire sous la forme dramatique ce qui s*est passé aux états de ^576. Le drame met en saillie et en mouvement ce qui , dans l'histoire, n'est clair parfois que pour des yeux attentifs et exercés. Je ne crois ni juste ni utile de laisser exclusivement sm* le compte des religions catholique et protestante, ou de la religion en général , des calamités dont elle ne fut point cause, et auxquelles elle n'a concouru qu'accessoirement. L'erreur la plus utile a cela de funeste qu'elle tient la place d'une vérité, et lui ferme l'accès. Qui osera prononcer ici que la Vérité inconnue dont la place est usurpée, ne serait pas bien plus utile que l'erreur accréditée? S'il se trouvait que les guerres du seizième siècle sont nées de la cupidité et de l'ambition de quelques grands de la cour, que cette cupidité et cette ambition ont été excitées par la faiblesse etrindolence d'une royauté absolue de fait, sous des rois aussi incapables d'exercer le desr potisme que le gouvernement légitime; que l'infirmité de ces rois est provenue d'un système de cour essentiellement corruptrice et corrompue; et enfin, que la corruption de cette cour elle-même a été une conséquence de l'isolement et de l'indépendance absolue d'un pouvoir parvenu à se rendre arbitraire, par le dégagement de toute opposition, de tout contrôle, de toute responsabilité : pourrait-on dire que ces vérités ne sont pas aussi utiles que les erreurs qui imputent au fanatisme et aux intérêts des prêtres exclusivement toutes les calamités du seizième siècle? et aussi serait-il sans utilité de faire perdre aux prêtres l'orgueilleuse persuasion que la nation s'est battue pour eux , que la cour même a fait massacrer pour leur plus grande gloire? Cette opinion très-fausse sur le passé ne pourraitelle pas favoriser de funestes espérances pour l'avenir? Et remarquez que les prêtres, pour n'avoir pas été causes et mobiles des guerres, n'en ont pas pour cela été innocents. S'ils ne les ont pas allumées, ils les ont attisées. Il importe de noter cette différence essentielle entre la vérité et Terreur dans ce point d'histoire, qu'en accusant uniquement les prêtres, on excuse les rois et les grands, bien plus coupables qu'eux; au lieu qu'en accusant en première ligne les grands et les rois, on ne justifie pas les prêtres. Ici le résultat des faits

historiques bien entendus est de prémunir les peuples contre la domination des prêtres, la cupidité et l'ambition des cours, l'arbitraire des rois; il est bon de ne rien perdre de cette triple instruction.

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