CHAPITRE ir
Observatioqs géDérales sur ce qti'oQ appelle guerres de religion.
Si l'on examinait attentivement l'histoire des guerres de religion de tous les temps et de tous les pays, soit de nation à nation, soit entre les partis d'une même nation , on n'en trouverait peut-être pas une seule qui n'eût été excitée par des intérêts fort étrangers à la religion, aucune qui fût justement nommée guerre de religion.
Sans parler des guerres de nation à nation , voyons ce qu'il faut entendre par ce mot, guerre civile de religion.
On pourrait appeler ainsi celle que des hommes d'une même société politique, pénétrés de sentiments religieux pour des objets de cultes différents, ou imbus de doctrines ou de croyances différentes pour le culte d'un même Dieu , se feraient réciproquement par zèle pour leur culte et par haine pour le culte opposé, dans la vue de renverser celui-ci, et d'établir le leur à la place, sans autre intérêt que ce triomphe.
Ce serait encore une guerre de religion, quand un des deux cultes seulement voudrait prévaloir sur l'autre, et que celui-ci se bornerait à se défendre, sans avoir l'ambition de renverser le culte rival. Cependant on pourrait dire en ce cas-ci que le parti attaqué ne fait que défendre une liberté sacrée, et qu'il pourrait justement combattre pour elle, quand il n'aurait aucun zèle pour son culte. Toutefois admettons, sans chicaner, que, dès qu'un des deux partis combat pour établir sa religion sur la ruine d'une autre, la guerre s'appellera justement guerre de religion.
On peut encore souscrire à appeler de ce nom celle qui serait allumée entre les ministres d'un culte et leurs affidés, sans participation du corps des citoyens, non par zèle pour leur croyance, mais parce que les uns voudraient envahir les biens^ les honneurs et les
DISSERTATION SUR LES GUERRES
pouvoin dont les autres seraient investis, ceuxci parce qu'ils voudraient les conserver. A proprement parler, ce serait une guerre d'intérêts privés, et non celle de deux croyances sincères et désintéressées; ce serait la guerre des prêtres, non celle des cultes ou communions. Mais passons encore à celle-là la qualité de guerre de religion, car la religion en est au moins l'occasion.
Mais qu'un gouvernement, par un criminel abus de son autorité, repousse ou proscrive une religion (fait fort différent d'une guerre allumée entre citoyens) ; qu'il mette hors la loi, qu'il persécute, qu'il poursuive par les armes ou par des commissions, qu'il livre à l'échafaud, au bûcher, les sectateurs d'un culte différent du sien; que ceux-ci se révoltent, s'arment et combattent pour leur défense : ceci n'est pas une guerre de religion; c'est celle du pouvoir arbitraire, dans toute sa violence et sa cruauté, contre la liberté de conscience, et de la liberté contre l'oppression. Elle ne peut même être appelée qu'improprement guerre civile, car elle n'est pas de citoyen à citoyen : c'est la guerre du prince contre une portion de ce qu'il appelle ses sujets; aussi ne lui donne-t-on pas même le nom de^ guerre. Quoiqu'il soit évident que Caire marcher des troupes contre des citoyens pour les opprimer, est un acte de guerre contre lequel la défense est de droit naturel, il est convenu que la guerre des rois contre leurs peuples ne s'appelle ni guerre civile, ni la guerre : c'est un acte de vigueur, de juste et salutaire sévérité, quand les rois sont les plus forts; c'est de la tyrannie, quand la révolte, la rébellion , l'insurrection , l'emportent , prennent leur nom, et donnent au tyran le sien.
J'ai dit que les gueires de religion proprement dites pourraient bien être des chimères. En effet, les sentiments religieux sont, par leur nature, fort opposés à toutes les passions hostiles. Ils font partie des relations de l'honmie avec la Divinité. Ils se composent de respect, d'admiration, d'amour, et sont encore audessus de ces sentiments. Ils tendent à se communiquer, comme toutes les affections élevées, douces et heureuses. Toute passion haineuse leur est antipathique. Os sont , si on peut le dire, un état de passion et d'étonnement continus. La guerre est impossible à la ferveur
religieuse, conune la haine est impossible à des cœurs pleins d'amour.
Bien que la liberté de conscience soit la plus sacrée et la plus chère des libertés . il est de fait qu'elle est plus endurante que les libertés civiles et politiques, parce qu'elle réside dans le for intérieur on rien ne peut l'atteindre, parce qu'elle se nourrit de contrariétés, parce que la conscience se plaît à défier ou à ccmtempler avec un mépris mystérieux les obstacles que la tyrannie oppose au culte extérieur, qu'elle aime à se recueiUir en ellemême, et qu'enfin la ferveur de son culte intime s'accroît de sa résignation.
On ne peut pas rendre aux croyances ni aux opifUonn religieuses le même témoignage qu'aux sentiments religieux. Les croyances, les opinions sont des modifications de l'esprit, qui peuvent se mêler aux plus honteuses superstitions, aux plus détestables préjugés, aux plus malveillantes préventions, exciter les passions haineuses et malfaisantes. C'est ainsi que les opinions des manichéens étaient hostiles pour les païens. Ils étaient persuadés que les dieux de ceux-ci étaient des démons déguisés, c'est-à-dire des ennemis de Dieu et du genre humain. Ils regardaient les prêtres attachés aux autels de ces dieux et leurs adorateurs comme des ennemis remplis de l'esprit du démon contre tous les individus de Tespèce humaine. Ils devaient donc être toujours en disposition d'inimitié à leur égard. Mais cette disposition était particulière à leur croyance. Dans nos temps modernes, où des superstitions semblables sont impossibles, où les novateurs en matière de religion ne travaillent que sur de faibles accessoires d*un fond qui est commun entre eux et leurs prédécesseurs, les disputes théologiques sont de trop légère importance pour armer les citoyens. Je ne parie pas seulement du temps où nous vivons; ce que je dis s'applique aux guerres delà réforme, c'esi-à-dire de trois siècles ou environ.
Ce n'est pas que les théologiens ne soient irascibles, que leurs discussions ne dégénèrent aisément en disputes, en querelles, en guerre de plume, en assaut d'injures; mais ce sont là de vaines agitations d'amour-propre, qui s'apaisent aussitôt que les spectateurs en détournent leurs regards et y refusent leur attention. Au fait, les agaceries de la controverse se ré-
DITES DE RELIGION
id&
duîâent à piquer la vanité, lorsqu'elles sont dégagées de tout intérêt étranger.
Si de grandes jouissances temporelles, si des honneurs, des pouvoirs, des richesses n'étaient attachés aux fonctions du culte régnant, si seulement il n'y avait d'autre revenu attaché à ces fonctions que les offrandes des fidèles, en un mot, si les prêtres n'avaient que la pauvreté et la considération à se disputer, leurs querelles ne seraient ni plus vives, ni plus fréquentes, ni plus durables que celles des médecins et des procureurs qui se disputent leur clientèle. Mais les charges ecclésiastiques de la cour, les pensions, les archevêchés et les évêchés, les abbayes et les canonicats, Jes cures et les vicariats, sont des bénéfices bons à conserver et bons à acquérir; les chaises même et les bancs des paroissiens dans l'église paroissiale, les dignités des notables, les honneurs qu'ils reçoivent dans l'œuvre , au vu et su de tous les assistants, ont aussi leur importance. Qu'il se trouve des hommes pressés d'un vif désir de les acquérir; que, voyant ces avantages reposer sur le crédit acquis par la profession d'une croyance publique, ils conçoivent l'idée d'en substituer une autre dont ils saront les chefs; qu'ils se présentent en réformateurs et décrient le culte établi : alors ceux qui possèdent doi* vent s'élever avec une violente irritation contre les opinions qui tendent à prévaloir sur les leurs, accuser celles-ci de fausseté, les attaquer par le ridicule, en un mot, défendre leurs titres, leurs droits, le fondement de leur existence sociale. Ainsi, le désir d'acquérir, Tinté* rêt de conserver, disposeront des deux cêtés à l'inimitié, aux querelles, aux emportements, aux vengeances. On ne peut nier cette vérité, et cependant il faut se garder de confondre ces dispositions avec des résolutions positives de gu^res, ces haines et ces colères avec des motifs de guerre, les rixes qu'elles entraveront, flissent-elles sanglantes, avec la guerre. La colère et la haine ne suffisent pas pour la vouloir, et encore moins pour la faire : il faut, en outre, des qualités guerrières. Or, les prêtres ni les dévots, tout favorisés du ciel qu'on peut les supposer, n'ont pas, en général, reçu ces qualités en partage.
Remarquez, d'ailleurs, que le culte assaillant n'aurait rien à gagner à l'envahissement des biens du clergé établi, et que le culte régnant
n'a rien à faire pour s'en défendre, parce que l'autorité publique doit protection à celui-ci. C'est peu d'envahir, il faut pouvoir se maintenir dans l'invasion, garder le terrain envahi, avoir une garantie de sa possession. Or, la loi refuse cette garantie à l'envahisseur. Le culte régnant n'a besoin, pour se défendre, que du secours des lois. Les propriétés, les honneurs de ses ministres sont sous leur sauvegarde; ces ministres n'ont nul besoin de se hasarder dans des combats périlleux : la justice veille pour eux. Dès que le culte envahisseur attaque avec d'autres armes que celles de la doctrine, qu'il s'empare des églises et des manoirs ecclésiastiques, il est dans la classe des malfaiteurs qui encourent des peines affiictives. Que si le clergé dominant veut, dans son impatient orgueil, aller plus vite et plus loin que la loi, si l'inquiétude l'agite, si la colère l'emporte, et qu'il excite ses dévoués à devancer la justice des tribunaux, ou à la suppléer et à fondre sur l'ennemi, il entre lui-même dans la classe des malfaiteurs et mérite châtiment. La puissance publique est là pour l'arrêter et le punir. 11 n'y a donc dans tout cela aucun motif de guerre civile.
Quand on supposerait des deux parts des emportements extrêmes, ce ne seraient encore que des mouvements indélibérés, irréguliers et de courte durée,* ce serait seulement la guerre des prêtres, des sacristains, d'un petit nombre d'habitués, d'affidés, de clients, de bénéficiers : ce seraient des combats semblables à ceux de la Sainte-Chapelle, si plaisamment décrits par Boileau..Un grand nombre de spectateurs resteraient témoins fanmobiles et muets de ces rixes indécentes. La plupart ne s'en occuperaient nullement, et resteraient paisiblement à leurs affaires.
Toutefois s'il arrive, pendant la chaleur de ces démêlés, que des ambitieux puissants, des intrigants mus par des intérêts étrangers à la religion, contraires même à ses préceptes, imaginent, comme un heureux artifice, d'appeler à leur secours les querelleurs de la paroisse, et que leur faction prenne le nom du parti théolegique qu'ils s'adjoignent, quils se battent sous le titre et avec la bannière qu'il leur apporte : leur guerre aura sans doute une fausse apparence de guerre de religion, et cependant elle n'en aura nullement le caractère.
DISSERTATION SUR LES GUERRES
Ce ne sera autre chose qu'une espèce de guerre civile odieusement déguisée. Je dis une espèce de guerre civile, parce que les grands se tenant pour supérieurs aux citoyens, ne les appelant dans leurs querelles que comme leurs créatures, ces querelles sont celles d'une classe isolée de la société générale ; de sorte que la guerre des grands entre eux, comme celle des prêtres entre eux, n'est pas proprement une guerre civile. Les guerres du dix-huitième siècle n'ont pas été autre chose que des chocs d'ambition entre des grands aussi peu affectionnés au culte catholique ou calviniste qu'au roi et à la nation ; mais assez avisés et assez hypocrites pour avoir impliqué dans leurs affaires ces deux cultes qui étaient en dispute, et se présenter à leurs contemporains comme animés d'un dévouement sans réserve pour leur religion, quand ils sacrifiaient sans foi ni loi à leur intérêt personnel.