CHAPITRE III
Le luthéranisme, depuis son introduction en France jusqu'au massacre deVassy^ou depuis là20 jusqu'en 1562, a produit des querelles entre les sectaires, des persécutions de la part du gouvernement contre les protestants, et non la guerre civile.
Depuis 1520 jusqu'au massacre de Vassy en 1562, que voit-on dans l'histoire du luthéranisme en France ? Une doctrine nouvelle en opposition avec la doctrine reçue; des querelles de prêtres qui, d'abord, se disputent l'attention et la confiance des personnes religieuses, qui, ensuite, se disputent les chaires, les églises, les bénéfices ecclésiastiques, les cures, les évéchés, les abbayes, les charges de cour, les pensions. On voit des rixes entre les partisans de la nouvelle doctrine et les persomies attachées à l'ancienne; entre les afHliés des évéques, des curés et des moines, et ceux des ministres du culte réformé. On voit des processions dérangées, des chantres hués, des lutrins, des chaires renversées, des bancs brisés, quelquefois môme du sang répandu. Rien de plus extraordinaire dans ces querelles de cultes opposés qu'entre celles de différentes sections d'un même culte , de diverses confréries , de couvents de différents ordres, des moines noirs et des moines blancs, des dominicains et des
cordeliers (1). Ce sont des querelles semblables à celles qui, dans les villes d'université, s'élevaient entre le^ écoles de droit et les garnisons ; dans d'autres villes, entre les étudiants de différents collèges, entre diverses corporations d'arts et métiers, comme celles qu'on voit fréquemment en Angleterre entre les ouvriers de certaines manufactures et les entrepreneurs» Tout cela n'est pas la guerre civile, parce que la grande masse des citoyens est étrangère à ces querelles; parce qu'elles sont sans suite, sans conduite, sans chef, sans plan, sans armes de guerre, sans accord et sans lien entre les combattants, en un mot, sans principe de durée; parce qu'aussi il n'y a rien, dans les rixes qu'elles occasionnent, qui ne soit entre les accidents naturels d'un état social plus ou moins imparfait, rien qui s'élève au-dessus du gouvernement, de l'atteinte de la loi, du magistrat, de la force publique : au lieu que, dans la guerre civile , la révolte est organisée , et assez forte par le nombre et l'organisation pour résister à la force légale, et obliger le gouvernement à en employer une extraordinaire, et à exercer une action plus rapide que celle des lois et des magistrats. -Jusqu'au massacre de Vassy, nous voyons intervenir, dans les querelles religieuses, des conmiissions royales; l'inquisition, la persécution du gouvernement, les supplices les plus aflfreux, tout ce qui provoque et autorise la révolte des peuples, semblait les inviter à se réunir en corps d'armée pour se défendre ; en un mot, tout poussait à la guerre civile, et la France n'avait pas la guerre civile. Le gouvernement brûlait, rouait, écartelait, en toute sécurité et tout à loisir, les malheureux protestants. Deux raisons principales s'opposaient à la guerre : la première , c'est que les prêtres, je le répète, ne sont point belliqueux ; la seconde, c'est que la disproportion du nombre des protestants avec les troupes du gouvernement était trop grande pour qu'ils osassent se mesurer avec elles. Aussi a t-on vu des émeutes, des séditions, et pas une véritable rébellion.
(1) Les dominicains et les franciscains étaient divisés par leurs opinions sur la Mcrc de Dieu. Les cordeliers soutenaient qu'elle était née exemple du péché originel ; les dominicains soutenaient qu'elle avait été livrée au démon à sa naissance, comme les autres femmes.
DITES DE RELIGION
Les Mémoires de la Noue nous apprennent combien étaient puissants les obstacles qui s'opposaient à Pétablissement du protestantisme : le parlement en était ennemi , et « le a clergé enrageoit de voir en public les assem- « blées qui le touchoient si au \if. Le corps de a la maison de ville s'efforçoit aussi de le band nir ou reculer. A cette même fin tendoit d aussi l'université, et quasi tout le bas et menu « peuple, avec les partisans et serviteurs de^ « princes et seigneurs catholiques.
« La force nerveuse et assurée de quoi ceux tt de la religion faisoientétat, consistoiten trois u cents gentilshommes et autant de soldats ex- « périmentés aux armes ; plus, quatre cents écoa liers et quelques bourgeois volontaires sans « expérience. Qu'étoitrce que cela contre un « peuple conmie infini, sinon une petite mou- « che contre un grand éléphant? Je cuide que a si les novices des couvens et les chambrières a des prêtres seulement se fussent présentées a àl'improveue (à l'improviste) avec des bastf tons de cotterets es mains, que cela leur eût a fait tenir bride. » (Page 84.)
L'exemple de la cour tournait à la faveur du prince de Condé. « La cour, reprend la Noue, tf est en général la vraie image du prince...; « et proposez à une cour la reformations ôtezet lui ses plaisirs et Tembrouillez en affaires, « elle vous hait à la mort. » (90.)