‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 198 sur 478 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les disputes, les persécutions en matière de religion . peuvent aider les intérêts politiques et privés à exciter des guerres civiles. C^est ce qui est arrivé en France.

Mais si les querelles des gens d'Église n'étaient pas de nature à produire une guerre civile de religion, elles pouvaient concourir, comme accessoires d'intérêts privés et politiques, à allumer une guerre civile. Quand un levain de guerre politique fermente dans un pays, on ne peut douter qu'il ne soit facile d'y allier les querelles de religion, que celles-ci n'ajoutent à l'intensité de la fermentation, et ne soient une facilité peut-être déterminante pour faire éclater la guerre. Les prêtres, que les factieux intéressent à leur querelle et mettent dans leurs intérêts, servent à leur concilier l'opinion publique, et surtout à la tourner

contre l'ennemi ; ils font accueillir leur parti , ils nuisent à Tautre^ Dans les guerres civiles, les chaires à prêcher font l'office de la tribune aux harangues dans la place publique à Rome, et des tribunes dans les clubs de la révolution. Les guerroyants ont toujours besoin de quelques secours, de quelque bon office, d'un refuge dans les revers , d'une place forte dans toutes les circonstances, de vivres, de fourrages dans une marche ; ils ont besoin d'être avertis des desseins de l'ennemi, ils ont besoin du secret pour les leurs; la bienveillance des habitants est donc nécessaire, et le secours des prêtres fort utile. C'est ce qu'on a vu en France dans les guerres du seizième siècle. Le pouvoir royal se trouvait dans des mains débiles, le prince était toujours livré à quelque favori; des gens de cour ambitieux et rivaux ont conçu le dessein de s'emparer de ce pouvoir négligé: chacun d'eux alors a jeté les yeux sur les partisans des deux cultes opposés, sur leurs ministres surtout, et a trouvé utile de s'approprier leurs saintes colères, leurs théologiques ressentiments. Ces querelles misérables qu'ils eussent considérées avec mépris, ces disputeurs qu'ils eussent bafoués sous un prince puissant, les dupes populaires dont ils eussent déploré l'aveuglement, ils s'en firent des auxiliaires, espérant trouver en eux non des assaillants hardis, mais des brouillons infatigables, et attendant de leur concours non un renversement, mais des moyens de dissolution ; non des moyens légitimes, mais des prétextes honorables.

Comme en Allemagne ce fut l'ambition de Charles- Quint qui profita du calvinisme pour diviser les princes et les asservir, çn France ce fut l'ambition de quelques familles qui, dans la léthargie de Tautorité royale, se divisèrent par l'ambition de l'usurper. En France comme en Allemagne, les querelles religieuses ne furent que des accessoires des guerres politiques, et des moyens auxiliaires des ambitions opposées.

Observons d'abord commentées guerres ont commencé, entre quelles personnes elles se sont allumées, qnelsont été les premiers agents. Tous les historiens s'accordent à regarder le massacre de Vassy comme le commencement et le signal des guerres du seizième siècle. Ce massacre fut Touvrage du duc de Guise. S'il ne fut concerté avec le connétable de Mont-

Î38 DISSERTATION SUR LES GUERRES

morency et le maréchal de Saint-André , il est certain qu^il fut solennellement approuvé par eux (1) : leur intention était uniquement poli*

(1) « Le duc de Guise, revenant de Lorraine, fut visité à Nanteuil par le connétable el trois de ses enfants, qu'il festoya Tesyace da àma, joua» De là il se rvn^il à taîs, où îl entra accompagné du connétable, du duc d'Âumale, du maréchal de Saint-André. » (Théodore de Bèze, sur le massacre de Vassy.)

La connivence des triumvirs est prouvée par les foits.

Gastelnàu était un de ces hommes qui prennent toujours les choses du bon côté, et n'exagèrent ni le bien ni le mal.

Il était lié avec le duc de Guise.

Il tenait de lui le récit du massacre de Vassy, et il Ta entendu plusieurs fois de sa bouche. (Chap. vii , p. 26, an 1562.)

On n'a donc point à craindre que le récit de l'arrivée de Guise à Paris soit envenimé dans ses MémoireS| et yotcl pourtant ce qui en résulte :

Après l'événement, le duc se rend en h&te à Paris, toujours escorté de reltres qui l'accompagnaient à Vassy, commandés par le comte de Rœkendorf. (P. 26.) La reine envoie au-devant de lui à Nanteuil pour lui faire dire de venir à la cour avec son train ordinaire seulement; il se b&te d'arriver avec ses reitres avant de recevoir des ordres plus formels.

Le connétable arrivait de son 6ôté avec un grand cortège.

Le duc, qui devait arriver par la porte Saint-Martin, affecte d'entrer par la porte Saint-Denis, par où les rois font leur entrée de cérémonie à Paris.

Le prévôt des marchands, à la tête des écbevins, alla au-devant de lui , comme aux entrées des rais. Notez que Saint-André était resté à Paris. Le prévôt des marchands et les écbevins ne faisaient point une telle démarche de leur propre mouvement.

Le duc de Guise, le connétable et Saint-André, à peine réunis, s'emparent du jeune roi.

Le connétable en fureur fait brûler les maisons où les protestants s'assemblaient hors de Paris, pour faire, comme le duc de Guise, son avanie aux protestants. (P. 41.)

Le cardinal de Lorraine, archevêque de Sens, fait dans le même temps son pillage et son massacre à Sens. (P. 56.)

L'archidiacre de la cathédrale sonnait la cloche. Hémart, lieutenant criminel de Sens, conduisait les pillards et les assassins.

Les mêmes excès se commirent à Amiens, à Abbeville, et toujours par ordre et sous l'autorité publique.

A Tours, ils furent enfermés dans les prisons , privés trois jours de nourriture, de là menés deux à deux à réoorcherie, et assommés. Cette méthode était bien

tique, la religion n^y était pour rien. Ils avaient pour but d'embarrasser, d^humilier la reine mère, le chancelier de PHôpital, conseil et guide de la reine mère, le prince de Condé, alors son ami, les adhérents du prince, etde les écarter tous du pouvoir. La reine exerçait l'autorité d'une régente sans Pétre, et le prince de Gondé mpami an fineors dii trtee^ étant pauvre et supportant impatiemmentia prifatiwi des honneurs et des richesses dont les trium** virs étaient gorgés. Il éUùt d'ailleurs un ralliement pour les mécontents. Voilà le fond des intérêts qui devaient enfanter les guerres civiles.

Le prince de Condé était du parti protestant, sans être plus calviniste que catholique ; il avait un grand nombre d'adhérents à la cour« La reine mère favorisait non le calvinisme, mais la liberté de ce culte, ou plutôt la liberté de conscience, qui était le grand intéiét et le vœu général de la nation. Les triumvirs, qui en avaient été les persécuteurs, étaient regardés par les prêtres catholiques comme leur patron^ Le duc de Guise, eut l'idée de faire jaillir de ce conflit accidentel la première étincelle de la guerre toute politique qu'il voulait faire à la reine mère et au prince de Gondé. Ce fut pour l'exécuter qu'il excita à Vassy, entre les estafiers de sa suite et douze ou quinze cents protestants réunis dans une grange pour leurs exercices religieux, la rixe sanglante qui fut le signal des guerres, et qui contribua à les faire nommer guerres de religion. Le duc François de Guise était persuadé , comme le furent depuis Henri, son fils, et Henri in (et. ce fut le malheur de tous les trois), que la nation était généralement passionnée contre le calvinisme, et qu'en flattant sa passion ou son fanatisme , on se rendrait maître absolu de cette nation. Tel fut le motif qui lui fit lever la bannière sous laquelle il espérait V(Ar aocou^ rir tous lés catholiques, se préparant à opposer leur masse redoutable à Catherine de Médicis, au prince de Condé, an chancelier da l'Hôpital, aux amis du prince de Condé.

Aussi le duc de Guise n'eut pas plutôt commis rhostihté de Vassy, que le prince de Condé se leva, et avec lui tous les gnûids de sa cli^-

celle du pouvoir; c'était bien cdle delà faction, et non la frénéâe de la discorde civile.

DITES DE REUGION

tèie. Le maasacre eut lieu le i** mars 1562, et déjà^ le ii avril suivant^ le prince de Condé avait publié un acte de confédération contracté avec tous les mécontents de ses amis, dont une grande partie étaient catholiques*

Les protestants, en apprenant l'attentat du duc de Guise, ne coururent point aux armes; ils étaient consternés : ce furent le prince de Gondé et ses amis qui leur mirent les armes à la main. Rohan, la Rochefoucauld, Croi, les Chatillons, et plusieurs autres seigneurs catholiques mécontents y se répandirent dans les provinces où le calvinisme avait gagné, et appelèrent à la rébellion les sectateurs de ce culte, non conrnie calvinistes, mais comme opprimés dans la plus chère de leurs libertés. L^istoîre ne laisse aucun doute sur le caractère de ces enrôlements, qui s'établit sur une multitude de circonstances qui trouveront peutêtre leur place dans la suite de cet écrit (1).

Le massacre de la Saint-Barthélémy a été

(1) L'effet du massacre de Vassy sur les protestants sincères est décrit pages 78 et 79 des Mémoires de la Noue:

• incontinent le prince de Condé en donne avis à ptelques grands de la comr... Il avertit aussi toutes les églises de France. Guise revient à Paris ; Condé, obligé d*en sortir, se rend à Meaux. Estant là, il envoie en diligence vers MM. l'admirai et Dandelot, et les avertit que César n'a pas seulement passé le Rubicon, mais d^à saisi Home, Il leur mande qu'ils marchassent en diligence vers lui, ce qu'ils firent incontinent, avec tous leurs asnis et équipages».. En même temps gentilsbonunes arrivoient inopinément de tous côtés, sans avoir été mandez. En quatre jours il s en trouva à Meaux plus de cinq cents... On marche sur Saintr OoMd pour s'emparer de la cour, s'autoriser de la faveur du roi pour la conservation de lui et de ceux de la religion. M. de Guise avoit pris les devants. On courut alors à Orléans. 11 se trouvoit mille gentilshommes qui iaisoient bien quinze cents chevaux de combat*.

• Il estoertain, continue la Noue, que la plupart de la noblesse ayant entendu l'exécution de Vassy, poussée d'une bonne volonté et partie de crainte, se délibéra de revenir près Paris, imaginant, comme à Va» venture, que ses protecteurs pourroient avoir besoin d'elle.

« Et même j'ai oui confesser plusieurs fois à

BIM. les princes et admirai que sans ce bénéfice (du massacre de Vassy), ils eussent été au hasard de prendre mauvais parti. > (P. 79.)

* L'MUfur remarque, dans la notice qui précède les Mémoire» de Gollgn j, que Paintral eut bien de la peine A se déterminer, malgré 1rs circonstances dn prince de Condé et de Dandf lot.

imputé au fanatisme^ comme celui de Vassy, et ne lui est pas plus imputable. Nous avons prouvé ailleurs que ce grand crime avait eu pour principe la jalousie du duc d'Anjou contre l'amiral Coligny, et pour cause immédiate l'irritation réciproque et la peur que se firent le parti de Coligny et celui du duc d'Anjou, sous une royauté absolue qui, pouvant tolérer, autoriser et commettre tous les crimes, était incapable d'en empêcher aucun.

L'ébauche que j'ai tracée des guerres des grands du seizième siècle jusqu'à la Saint- Barthélémy, a, je a-ois, suffi pour prouver :

Que la première eut pour objet l'exercice du pouvoir royal, disputé par le prince de Condé et la maison de CoUgny au duc François de Guise et au connétable Anne de Montmorency, qui s'en étaient emparés sous François II, de l'aveu de la reine mère Catherine de Médicis;

Que la seconde guerre eut pour cause la même jalousie du pouvoir entre Condé et Coligny d'une part, et de l'autre, Anne de Montmorency , qui , après la mort de François de Guise, conserva la faveur de la reine mère;

Que la troisième eut pour motif l'animadversion de Catherine de Médicis contre le prince de Condé, qui, dans ses manifestes ^ l'avait personnellement et injustement outragée.

Je n'ai pas été plus loin , parce que ce fut entre la troisième et la quatrième guerre qu'eut lieu le massacre de la Saint-Barthélémy, dont mon objet était de faire clairement connaître les causes.

Ici j'ajouterai que la quatrième guerre, qu'on s'attend à voir résulter inévitablement de la légitime irritation des protestants, qui avaient payé de quarante mille tètes la jalousie que Coligny , en faveur près du roi , avait inspirée au duc d'Anjou et à la reine mère, fut seulement une réaction des restes du parti de Coligny réfugié à la Rochelle , secrètement appuyé de la maison de Montmorency, toute catholique, et qui s'était retirée de la cour.

Immédiatement après la Saint-Barthélémy, quatre-vingt mille protestants s'étaient rassemblés dans le Languedoc ; mais ils s'étaient se- ' parés peu de semaines après sans agir, et se confiant aux promesses de protection que le roi fit publier dans la province.

uo

DISSERTATION SUR LES GUERRES

La cinc[uième guerre peut uioins qu'aucune autre être rangée entre les guerres de religion, car le parti qui Talluma prit le titre de Politiques et de Mécontents : le prince de Condé était leur chef. Les Montmorencys étaient du nombre, et avec eux une multitude d'autres catholiques. Le duc d'Alençon, troisième frère du roi, se rangea dans ce parti. II n^y avait de protestants dans l'armée que les affidés ordinaires des princes de la maison de Bourbon. Le duc de Guise arrêta les progi^ès de ce parti par la bataille de Langres, où il défit Montmorency-Thoré, qui commandait des troupes allemandes amenées en France par le prince de Condé.

La sixième guerre fut une reprise de la précédente , après une trêve de sept mois. D'un côté, les Mécontents, à leur tête le duc d'Anjou; de Tautre, Henri de Guise et la reine mère. Mais ici se présentent de nouveaux intérêts : il ne s*agit plus pour les premiers de s'emparer de l'exercice du pouvoir royal sous le nom du roi, il s'agit de démembrer la France. Le duc d'Anjou a de plus pour but secret de s'assurer l'héritage du trône en cas de mort du roi , à l'exclusion de son aine qui régnait en Pologne. Quant au duc de Guise , le but était de se maintenir à la tête des affaires, pour se ménager ^usurpation du trône en cas d'événement, toujours avec f appui de la reine mère, à qui il cachait son dessein.

Le duc d'Anjou voulait les droits régaliens dans trois provinces, T Anjou, la Touraine , le Berry.

Le roi de Navarre les voulait en Guyenne et dans le Querci;

Le prince de Condé, dans le gouvernement de Kcardie.

Damville les exerçait dans son gouvernement de Languedoc; Lesdiguières, dans le Dau^ phiné et la Provence; Bellegarde, dans le marquisat de Saluées.

• Le duc de Guise lui-même , maire du palais sous le titre de grand maître de France, était gouverneur de Champagne, et le duc.de Mayenne son frère, de la Bourgogne; et, dans le cas d'un démembrement , ces deux provinces eussent fait leur lot (i).

(t) Comment les historiens n*ont-ils pas remarqué

Cette sixième guerre n'est signalée par aucune grande bataille, mais il y eut des combats partout où Guise put porter des forces au nom du roi.

La septième guerre porte dans l'histoire un nom bien opposé à l'idée d'une guerre dé religion : ce fut celle des Amourevx. Les jeunes guerriers de la petite coiu* du roi de Navarre y entraînèrent ce prince, et la proclamèrent par un mouvement de galanterie, en apprenant que Henri III avait eu l'infamie d'accuser Marguerite, sa sœur, fenmie* du roi de Navarre , d'une liaison intime avec le vicomte de Tui*enne. Les historiens qui connsûssent les faits, qui les rapportent même , ne rougissent pas d'appeler cette guerre, comme les autres , guerre de religion. Elle fut terminée par le traité de Fleix.

La huitième et dernière guerre dite de religion fut celle de la Ligue, commencée dans le. mois de juin i584 , à la mort du duc d^Alençon. Celle-là a pour objet manifeste et déclaré la prétention du duc de Guise d'exclure le roi de Navarre de. la succession au trône de Henri III, c'est-à-dire la prétention d'y monter à la mort de ce prince.

Le choix du moment où elle se déclare désigne assez son but : ce moment est celui de la mort de l'héritier du trône. La Ligue existait depuis plusieurs années, et, chose remarquable , ses premiers manifestes n'attaquaient que les favoris du roi, « les impositions et extorsions que leur insatiable cupidité inventait. i> Le jésuite Mathieu s'indignait de ce qu'on ne parlait pas de religion. Après la mort de Monsieur, dit l'historien Pierre Mathieu, le prétexte de la religion, duquel on n'avait osé parler jusque-là , fut ajouté aux causes de la prise des armes.

Je ^'arrête ici, en exprimant Tespérance de voir bientôt finir toute déception sur ce sujet par la publication d'une histoire de ces temps orageux , que le public attend de M. Mignet , dont il coimait déjà le beau talent et l'esprit sage et judicieux.

la ressemblance de ce qui se passiât alors avec ce qui arriva en France quand le gouvernement féodal s'établit sur les ruines de la royauté, et que Hugues Capet prit la place des Carlovingiens ?

DITES DE RELIGION

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