‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 200 sur 478 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les guerres intestines du seizième siècle ont-elles été caractérisées religieuses par leur durée et leur obstination, par le nombre des armées, etc. ?

Reconnaissez-vous dans les guerres dont nous parlons le caractère de guerre civile de religion, à leur durée, à leur obstination? Ont-elles réellement duré quarante ans?

La reconnaissez-vous aux nombreuses armées qu'elles se sont opposées?

A la chaleur des combats, à l'acharnement des combattants?

A l'étendue du territoire qu'elles ont désolé?

A la multitude de villes qu'elles ont divisées les unes des autres, ou dont elles ont divisé les habitants, les familles?

A l'oubli général des principes d'ordre, de justice, de bienveillance sociale?

A l'interruption de tous les exercices de l'esprit, de tous les développements de la raison, de tous les plaisirs de l'imagination?

A la langueur du travail, de l'agriculture, de l'industrie, du commerce?

A l'appauvrissement général?

A la perte générale des jouissances de la vie sociale, à l'oubli des plaisirs qui accompagnent et signalent les progès soutenus de la riche>se générale et de la civilisation?

te

DISSERTATION SUR LES GUERRES

La reconnaissez-vous à ce i|u'en ont pensé et à ce qu'en ont dit dans le temps les grands corps de l'État, Tuniversité, le parlement, trois assemblées d'états généraux ?

La reconnaissez-vous aux actes des parties l)elligérantes elles-mêmes, à leurs déclarations de guerre, à leurs négociations, à leurs traités de paix?

Oui, oui , sans doute ! s ecrie-t-on de toutes parts; toutes les circonstances qui caractérisent la guerre civile se trouvent réunies dans celles dont nous parlons ! Et moi je réponds, au risque de causer un grand scandale : Aucune, non, aucune des circonstances qui en effet caractérisent une guerre civile, ou en portent témoignage, ne se rencontrent dans les guerres dont nous parlons.

Et d'abord leur durée, qu'on dit toujours avoir été de quarante ans, a été de quinze années, mêlées dans vingt-cinq ans de paix. Huit édits de pacification prouvent huit intervalles de repos dans ces quarante années. Une guerre de religion entre citoyens eût été continue, tenace, irréconciliable. Si le protestantisme eût été envahissant et prosélytique, se fût-il contenté huit fois de la tolérance plus ou moins limitée qui était toujours le prix de la paix? Si les catholiques eussent regardé l'existence des protestants comme incompatible avec la leur, leur intolérance aurait-elle cédé aux édits de pacification?

En second lieu, cette guerre qu'on représente comme une conflagration générale en France, et comme embrassant tout le territoire de la nation, n'a jamais été que sur un point en même temps ; elle s'est promenée, comme les armées, au gré des chefs qui les conduisaient; plusieurs grandes provinces n'en ont jamais été atteintes; les villes ouvertes, les campagnes en ont été exemptes. Une guerre qui aurait été nationale, qui aurait eu pour principe et pour objet l'attaque ou le maintien d'une religion professée par la grande pluralité des Français, une guerre de fanatiques, en un mot, aurait été allumée sur tous les points.

Dans une guerre civile de religion, si tous ne sont pas armés et ne se présentent pas au combat, tous au moins sont divisés; si tous ne souffrent pas, tous sont en crainte, en alarmes; la discorde est partout où n'est pas la guerre; l'union est rompue entre diverses contrées,

entre diverses cités : elle l'est dans le sein des villes, entre les familles; elle Test dans le sein des familles, entre le&^plus proches parents, les plus intimes amis. Une guerre civile de religion est une perturbation générale, parce que la religion est un intérêt général. Or, les villes du parti protestant ont, dans les plus grandes ardeurs de la guerre, renfermé des catholiques qui y vivaient paisiblement; et, réciproquement, les villes catholiques ont toléré des protestants. La Rochelle, qui soutint un si long siège contre les catholiques , qui , pendant ce siéga, renfermait jusqu'à quarante ministres protestants, et les plus célèbres, avait une gi*ande partie de ses habitants toujours fidèles au culte catholique, et qui le célébraient librement. L'armée et la cour du roi de Navarre et du prince de Condé, qui étaient les points de ralliement du pai*ti appelé protestant, étaient pleines de catholiques. Les Mémoires de Marguerite, femme du roi de NavaiTe , ne laissent aucun doute sur ce fait. Jusque dans la cour de Nérac, catholiques et protestants étaient mêlés. Enfin, il est fort remarquable que quand la guerre eut commencé , c'est-à-dire après le massacre de Vassy, les controverses théologiques, les déclamations d'un parti contre l'autre, les rixes même, cessèrent entre les deux cultes. Quelle a été la force des armées que les belligérants se sont opposées? Quels hommes, quel nombre d'hommes se sont mesurés pour cette cause de la religion qu on suppose avoir agité seize millions de Français? Vous Rapprendrez de J. de Thon, qui est ordinairement si exact, et de Daniel, toujours si soigneux des détails militaires, qu'il entendait très-bien (4). Faites avec eux la revue des armées qui ont combattu à Saint-Denis, à Jamac, à Montcontour; vous serez surpris de voir qu'elles se bornaient, du côté catholique, à quelques compagnies d'ordonnance, c'est-à-dire de cavalerie française, et à quelque dix mille hommes d*infanterie espagnole, suisse ou allemande; et, du côté protestant, à quelques compagnies de gentilshommes à cheval, volontaires afSdés aux chefs politiques du parti , de cinq ou six milliers d'hommes à pied, recrutés par les no-

(1) n a fait THistoire de la milice française, 2 vol. in-8*.

DITES DE RELlGIOiN.

blés à cheval 9 de quelque dix mille retires ou lansquenets^ et de quelques troupes anglaises. On prouverait facilement que jamais dix mille Français ne se sont trouvés en face de dix mille autres dans ces fameuses guerres. Brantôme en était honteux pour la France; et il trouvait si coupable l'appel des étrangers /qu'il a cru juste de rechercher lequel des deux partis avait le premier donné l'exemple^ et méritait le plus de blâme pour cette bassesse, a Puisque c'étoit t« une guerre intestine, dit-il , nous la devions a démêler entre nous autres ensemble. La a guerre en eût été plus noble, de voir en mémç (c campagne mômes armes , mêmes sonneries <K de tambourins et trompettes, et même façon a et ordre de guerre ; ainsi qu'on vit aux plaines « de Pharsales mêmes Romains, dit Lucain, a mêmes aigles, mêmes armes, pareilles or- « donnances de gens et formes de guerre. » C'est B\i\ catholiques que Brantôme fait le reproche d'avoir amené le premier des étrangers, a Aux premières guerres, dit-il, nous eûmes (il « parle des catholiques de la cour) les pre- « miers des Suisses et des lansquenets du rhin- « grave. . . Nous eûmes des Espagnols en Guyena ne, et puis en France. . . Les huguenots eurent a aussi quelques Anglois dans Rouen et le <f Havre... J'ai vu les huguenots nous donner « deux batailles sans aucuns étrangers, qui est c celle de Saint -Denis, où nous avions des a Suisses six mille. Celle de Jamac, ils n'en a avoient non plus; nous en avions des Suisses, a et même des reitres (1] ; les huguenots après ^ a en ont eu prou et trop. »

Quant à Pardeur des combattants, elle était très-modérée de Français à Français.

La Noue raconte comment ils se rapprochaient dans les trêves, et comment ils se ménageaient sur le champ de batmlle...

Peu de temps avant la bataille de Dreux, durant une trêve convenue entre Catherine de Médicis et le prince de Condé, « on eût vu, a dit la Noue, dans la campagne, entre les corps « de garde, sept ou huit cents gentilshommes, a de côté et d^autre, deviser ensemble, aucuns a s'entre-saluer, autres s'embrasser; de telle « façon que les reitres du prince de Condé, a qui ignoraient nos coutumes, entraient en

(1) Discours de Tamiral de ChAUlloo, à la fin.

« soupçons d'être trompés et trahis, et s'en a plaignirent aux supérieurs, o

La trêve rompue, la bataille de Dreux eut lieu. Ce fut la plus sanglante de toutes celles qui signalèrent les guerres dites de religion ; huit à neuf mille hommes y périrent. La Noue rapporte « que les deux armées furent en pré- « sence pendant plus de deux heures, sans a qu'elles s'attaquassent Tune l'autre par auc< cune escarmouche, chacun alors se repen- « sant en soi-même que les hommes qu'il voyoit a venir n'étoient Espagnols, Anglois ni Italiens, a ains François, voire des plus braves , entre (c lesquels il y en avoit qui étoient ses propres i( compagnons, parents et amis (1). »

Le mot d'escarmouche indique que, dans ce passage, la Noue parle de la cavalerie des deux armées, toute composée de ces mêmes gentilshommes français qui s'embrassaient durant la trêve : là était le fond de l'armée française. Mais les reitres du prince de Condé, les Suisses, les lansquenets de l'armée royale, les mercenaires appelés pour le meurtre et le carnage, s'acquittèrent bien de leurs engagements, et l'effusion du sang fut leur ouvrage. Les Suisses, dit Daniel, firent la plus grande perte ; ils eurent onze capitaines tués sur la place. A la bataille de Saint-Denis et à celle de Jamac, où Brantôme nous apprend que les protestants se présentèrent sans troupes étrangères, il y eut moins de sang versé. A la bataille de Saint-Denis, il périt six cents personnes, trois cents de chaque côté, dont une fut le connétable de Montmorency (2). La bataille de Jamac coûta en tout six cents personnes aux deux armées. Daniel remarque que les trois cents morts de l'armée de Condé étaient, pour la plupart, gentilshommes, et qu'un grand nombre d'entre eux étaient des hommes de marque, tandis que celle des catholiques ne perdit que trois personnes de distinction, le connétable et deux

jeunes seigneurs , le comte de Chaulnes et le comte Dubouchage (3). La différence venait de la composition des deux armées; l'armée catholique était en grande partie composée de Suisses.

La bataille de Montcontour, suivant la Noue,

(1) LaNoue,cbap. i.

(2) Daniel.

(3) Idem.

Ui

DISSERTATION SUR LES GUERRES

ne dura pas une heure entière. Les calvinistes y perdirent cinq mille cinq cents hommes, y compris les valets et les goujats (1) ; soixante et dix capitaines d'infanterie française y périrent, mais les Allemands furent écrasés ; deux colonels de roîtres. sur quatre, furent tués , et de vingt-huit capitaines d'infanterie allemande , il n'en resta qu'un. Trois mille Français se rendirent au duc d'Anjou , qui commandait l'armée catholique : action qu'il serait fort difficile de concilier avec le fanatisme qu'on donne pour motif de la guerre.

Au reste , je ne veux pas dire que la nation demeura étrangère à tous les maux qu'entraînent les dissensions civiles, mais qu'elle le fut à la fièvre , à la maladie de la guerre civile , aux fureurs qui l'accompagnent, aux motifs qui les inspirent, et aux ravages dont ordinairement elles sont seules capables.

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