CHAPITRE IX
L'industrie art-elle souffert ? La consommation a-t-elle diminué? Les douceurs d« la vie ont-elles cessé en France?
Vous céderez peutrétre sur l'éjat des esprits,
DITES DE RELIGION
par l'espérance de prendre votre revanche en gémissant sur l'appauvrissement des fortunes ^ sur la langueur de tous les genres d'industrie, sur la diminution du travail, sur l'interruption générale des jouissances les plus douces de la vie sociale. Eh bien! jamais l'accroissement de l'agriculture, des arts, du négoce ^ des fortunes^ ne fut plus rapide et plus sensible que pendant les quarante années entre lesquelles se partagea la guerre civile; jamais le luxe n'étala plus de jouissances d'ostentation, n'offrit plus de jouissances voluptueuses, ou vaniteuses et frivoles. La découverte récente de FAmérique, celle d'un nouveau passage aux Indes orientales, le perfectionnement de la navigation, la protection que les villes maritimes se donnaient mutuellement, celle qu'elles donnaient à leurs négociants et à leurs armateurs, l'encouragement que reçut ^industrie par la monétisation du capital mobilier des églises, par la confiscation ou, si ^'on Veut, la spoliation de leurs trésors, par l'avidité de jouissances qui caractérise les spoliateurs, et Taccroissement de consonunations qui en résulta (i); toutes ces circonstances agissaient si puissamment sur la nation, qu*elle était à peine distraite de ses travaux par les agitations des grands. Ajoutez que par les injures qu'ils se prodiguaient et qui se répandaient , comme des vérités dont ils avaient trahi le secret, ils avaient enseigné à les mépriser, et à compter sur eux pour s'entre-châtier de leurs vices et surtout se corriger de leur ambition.
Nos recueils de législation renferment les témoignages authentiques du luxe qui régna en France sous les derniers Valois : ces témoignages sont leurs lois somptuaires et Fhistoire de ces lois. Les lois prouvent, par leurs préambules et leurs dispositions, un accroissement de luxe si excessif et si général, que toutes les conditions en étaient confondues. Le sort qu'éprouvèrent les prohibitions dont les lois étaient remplies, je veux dire le mépris où elles tombèrent à leur naissance , les mépris auxquels elles exposèrent les magistrats qui en suivirent l'exécution, prouvent combien le progrès des richesses et de la civilisation
(1) Voyez Brantôme sur ces bonnes guerres civiles (c'est ainsi qu'il les appelle) , dans son Discours de Vadmiral de ChdtiUon (Coligny).
était plus puissant pour exciter le luxe, que les lois, les magistrats, la cour et la guerre ne Pétaient pour Tempècher. Particularité curieuse : Henri III se plaint, dans son édit de 1583, de ce que ces guerres ont été cause de la renaissance et des excès du luxe depuis 1576 : ainsi, la guerre, qui est regardée, dans tous les temps et dans tous les pays , comme la plus puissante modératrice du luxe, la guerre civile, qui y fait un obstacle absolu, ont produit un effet tout contraire durant cette terrible période, dont nos rhéteurs nous font une si affreuse peinture. Peut-on demander une meilleure preuve du peu d'attention qu'y donnait le gros de la nation, tant cette guerre des grands entre eux lui était étrangère , tant on était généralement éclairé sur ses véritables causes, malgré la couleur que les partis voulaient lui donner?