CHAPITRE XIII
opinion des premiers états de Blois, assemblés en 1576, sur les cultes. — Faussetés avancées par les historiens sur la passion de cette assemblée contre rbérésie. — Intérêts et premières manœuvres de la cour pour exciter les états contre les protestants.
Après les états de 1560, vinrent les premiers états de Blois^ dont la comédie qu'on va lire a pour objet de présenter le tableau. Nous al- Ions, par cette raison^ en parler avec quelque étendue.
Les états de 1576 ne furent pas plus disposés h faire la guerre que ne l'avaient été ceux de 1560, quoiqu^en 1576 Tirritation eût gagné les esprits, et que les violences réciproques, exercées durant cinq guerres successives, apaisées par des traités aussitôt violés que conclus, eussent imprimé de part et d'autre de profonds ressentiments. Ici je suis en opposition avec de Thou , dont plus que personne je respecte l'autorité , et avec les historiens qui Font copié.
C'est en 1576 que se forma la Ligue, par Tinfluence des princes lorrains. Henri III s'en déclara le chef, a devint, de roi, chef de cabale, comme dit Mézerai, et, de père commun, ennemi de ses sujets. » Mézerai, Maimbourg, les auteurs de Y Art de vérifier les dates ^ Anquetil, Lacretelle, s'accordent à dire, diaprés de Thou, que ce furent les états de 1576 qui poussèrent le roi à cette indignité. Selon de Thou, « on ne parlait dans les états que de rétablir en France la religion catholique. » Maimbourg affirme « que par les pratiques de la reine mère et des Guises, et par l'argent dis-
tribué dans les assemblées de province , nonseulement tous les députés étaient catholiques, mais aussi la plupart étaient de la Ligue. » UArt de vérifier /es dates dit expressément que (( l'assemblée des états décida qu'on ferait la guerre aux huguenots, autorisa la Ligue, et obligea le roi à la signer. » Anquetil suppose que « les états échauffés , dès leur ouverture , de Tesprit de la Ligue, demandèrent la révocation des grâces accordées aux hérétiques et la guerre contre eux. yy Lacretelle enfin assure que presque tous les discours des états se terminaient par ce cri : Aux armes!
Tout cela est imaginaire ; tranchons le mot, tout cela est faux.
On peut opposer à ces écrivains le premier président de Thou, cité par de Thou l'historien ; le duc de Nevers, dont celui-ci ne connaissait pas les Mémoires; Bodin, député, ^illustre auteur de la République (1) ; enfin le résultat au* thentique des délibérations des états : tous documents de la plus grande authenticité.
La mémorable censure que le premier président de Thou exerça sur la faiblesse du roi , a qui, disait-il , s'était dépouillé de la majesté royale, et qui du trône, où il n'avait point d'égal, s^était abaissé jusqu'à la condition de Fhomme le plus vil de son royaume; » cette censure n'était pas d'un honune qui vit le roi si impérieusement forcé par les états généraux à sa propre dégradation , qjii crût même que le roi eût Pexcuse d'une opinion énergiquement prononcée pour la guerre, dans les états.
Mais voici des preuves positives :
Le journal de Bodin nous apprend que le très-faible zèle que les états de 1576 montrèrent pour le triomphe du catholicisme , et les
(1) Jean Bodin, avocat au parlement de Paris, député du tiers état de Vermandois, gouvernement de nie de France, auteur d'un livre De la République, qui a été traduit en anglais, qu'il a traduit lui-même en latin, et d'une méthode pour parvenir facilement à la connaissance de l'histoire, Methodus ad facUem Mstorlarum cognUionem. Bodin a le premier observé rinfluence des climats sur les lois et les mœurs; et ses aperçus peuvent avoir donné à Montesquieu l'idée d'un système qui a été souvent combattu, sur la fausse supposition que Montesquieu croyait cette influence absolue, tandis qu'il ne la remarquait que pour montrer la nécessité de la combattre souvent, et la possibilité d'y réussir.
DITES DE RELIGION
faibles invitations qui^ à l'ouverture des états^ furent adressées au roi pour Textirpation de l'hérésie, le furent^ non à la majorité des suffrages individuels des députés du tiers, mais à la majorité de sept gouvernements contre cinq; majorité différente de celle des sufiârages individuels, car elle comprenait le gouvernement de Provence qui n'avait que deux députés^ et celui de Dauphiné qui n'en avait que dix-sept.
Voici qui est encore plus positif :
Les Mémoires du duc de Revers nous font connaître que l'invitation adressée au roi par la majorité des gouvernements avait été provoquée par la cour et obtenue des députés un à un^ par des intrigues et des, sollicitations auxquelles s'abaissèrent et le roi et Catherine de Médicis^ et le duc de Nevers et les ministres^ et d'autres personnages de la cour; de sorte que la guerre , loin d'avoir été imposée au roi par les états^ ne lui fut demandée par la majorité des gouvernements, qui n'était pas celle des votants , qu'en vertu de l'influence que lui-même exerça sur eux, et sur sa provocation.
Le journal de Bodin nous apprend que si la cour parvint à obtenir d'une majorité de départements fictive^ et tout à fait dérisoire^ une invitation à la guerre que ne voulait pas faire la majorité numérique des députés , celle-ci rendit le vœu de l'autre inutile y en refusant obstinément d'accorder des subsides sans lesquels la guerre ne pouvait s'entreprendre.
Et ce n'est pas tout encore. Aux dernières séances du tiers état, la majorité des suffrages individuels ayant changé dans les assemblées intérieures des gouvernements ^ la majorité des gouvernements changea elle-même y et la conclusion des états généraux fut de prier le roi de faire la paix avec les protestants^ et de ne s'occuper de leur réunion que par les voies de la douceur et de la persuasion. Le résultat^ plus concluant encore que les délibérations^ fut que le roi et Catherine de Médicis, l'âme de son conseil^ et le duc de Montpensier, et le duc de Nevers, et le conseil , estimèrent avec une sagesse merveilleuse que^ la guerre étant impossible , la paix était le parti le plus convenable.
Enfin, ajoutons encore que les conférences du duc de Montpensier avec le roi de Navarre
amenèrent effectivement la paix, aux grandes acclamations de joie de la France entière , comme l'assura le duc de Montpensier au roi et aux états, à son retour de Bergerac, où le traité avait été conclu.
Du reste , observons que les états étaient si peu échaufiés sur le fait de la religion, qu'ils ne s'en occupèrent que pendant une faible partie de leur session. Ils travaillèrent assidûment à la réforme de l'état. Le résultat de leurs cahiers fut la fameuse, ordonnance de Blois de 1579. Uénault rend grâces des belles lois de ce temps aux chanceliers qui se succédèrent : les chanceliers, même l'Hôpital, ne firent que ce que les états avaient demandé. C'était la nation qui disait ce qui lui convenait.
Il est curieux de voir comment Henri III, lié par le sang à Henri de Bourbon , roi de Navarre , et par l'intérêt commun de la dynastie régnante , lié par le traité de paix qu'il avait fait quelques mois auparavant avec ce prince, lié par l'honneur et par la foi jurée, provoqua néanmoins la demande de ne soufirir en France d*autre religion que la religion catholique, et comment il eut l'impudeur de répondre à cette demande : « que c'était son inien- (( tion , qu'il l'avait promis à Dieu sur le saint <f sacrement de l'autel; qu'il voulait que ses a sujets fussent avertis de n'ajouter point de fi foi à tout ce qu'il pourrait dire ou faire au « contraire; et que s'il était réduit à ce point" il là, il ne tiendrait son serment que jusqu'à « ce qu'il eût les forces et f occasion de le româpre, »
Cette honteuse conduite , dont les protestants furent stupéfaits , était déterminée par deux motifs également dignes d'un prince plongé dans la crapule : le premier était la peur; le second, l'avidité de l'argent.
Henri eut peur du duc de Guise et de la Ligue, pénétré du sentiment de son impuissance pour les contenir , assez aveugle pour croire que le duc de Guise dominait les ligueurs par l'intérêt de la religion , tandis qu'ils s'étaient unis à lui par haine et par mépris pour la cour; assez présomptueux pour penser qu'il lui suffisait d'avoir l'air d'approuver la Ligue pour qu'elle se vouât à lui , et de s'en déclarer le chef pour rétre.
Se mettre à la tête de la Ligue parut au roi un parti d'autant plus merveilleux que la
DISSERTATION SUR LES GUERRES
guerre était^ à ce qu'il présumait^ un moyen d'obtenir de Targent des états généraux. De l'argent I il était si nécessaire à ses plaisii-s^ à ceux de ses dignes amis ! le gouffre de la cour en engloutissait tant chaque jour ! c'était une habitude qui semblait si glorieuse, que d'y jeter sans relâche le produit des sueurs du peuple! Les ressources de Henri étaient épuisées. Des soulèvements attestaient de toutes parts que les peuples étaient las de payer des taxes illégales et exorbitantes. Le ciel a voulu que les princes absolus fussent attaqués d'un besoin immodéré de folles jouissanc^^ et qu'ils fussent forcés par leurs profusions à attaquer les droits et les intérêts des citoyens, afin que la résistance eût une cause puissante ^ insurmontable dans leurs attentats mêmes. Henri avait été ainsi amené à la nécessité de convoquer des états généraux, et de travailler à les corrompre.