CHAPITRE XV
Ouverture des états. -<- Le roi et la reine mère suggèrent, révisent, corrigent les requêtes qui seront présentées au roi par les états. — On prend les voix à la majorité des gouvernements, au lieu de les prendre à la majorité des \otants. -r- Cette majorité fictive donne un résultat faux, mais favorable aux desseins du roi.
L'ouverture des états se fit le 6 décembre 1576 (1). Ce jour môme, avant la séance solennelle du roi aux états^ le roi tint un petit conseil, où assistaient les reines^ Monsieur, les princes, le chancelier et autres officiers, pttur voir comment il aurait à se gouverner ptiur faire qu'il n'y eût qu'une religion en France, Il fut résolu que, suivant la requête que les états lui présenteraient pour n'avoir qu'ime religion dans le royaume, il accepterail. Cela voulait dire que le roi agréerait la requête qu^il se ferait présenter ; car comment pouvait-il assurer sans cela que cette requête lui serait présentée? La suite des Mémoires de Nevers ne laisse aucun doute sur la justesse de cette interprétation. Six jours après la séapce d'ouverture, le li décembre 1576, le roi dit au duc de Nevers que le baron de Sennecey, orateur désigné par la noblesse pour répondre au discours du trône, ne voulait pas conclure à ce qu'il n'y eût qu'une seule religion, disant quil ne fallait p int entrer en gwrre; ce que le roi trouva fort étrange, a Je dis au roi, ajoute naïvement le duc de Nevers ,
(1) Bodin ne parle d'une séance royale que sous la date du 17 janvier 1577. — La présentation des cahiers le 9 février.
qu*il fallait parler à lui (Sennecey) , pour le gagner, et demander le père pour le gagner aussi. Le roi me dit que le père le conseillait à cela (conseillait son fils de ne point conclure pour une religion exclusive). Je lui dis quHl fallait ESSAYER tous MOVRNS,e^ l'y faire résoU" drevAh AMITIÉ ou autbbmrnt; ce que le roi trouva bon de faire. » Le père du baron de Sennecey était grand prévôt de l'hôtel du roi; il était présumable qu'on le ferait résoudre par amitié ou autrement. Aussi rencontra-t-on le moyen convenable, car le duc de Nevers nous apprend que, deux jours après,/»/ dressée par la reine la forme des propos que le baron de Sennecey devait dire toucléant la religion. Le roi même y mit la main, pour une correction qui lui paraissait importante. Les mains royales, comme on voit, traçaient alors les discours des députés d'élite; depuis ce temps, on a employé celles du ministre des finance.
Un discours de la reine mère dans un conseil du roi, rapporté par le même duc de Nevers, nous apprend que l'orateur du clergé même, président de cet ordre, l'archevêque de Lyon, ne voulait pas non plus mordre à la dé" claration que désirait le roi; et que ce fut elle, Catheripe de Médicis, qui le détermina.
Quant au tiers état, les députés de Boui^ogne, de Bretagne, de Guyenne, du Dauphiné, étaient pour la paix. Ceux de Provence, qui étaient en très-petit nombre, ceux de Languedoc» de Picardie, de Normandie, de Champagne, étaient pour la réunion à tout prix et par tous moyens, c'est^-dire pour la guerre. Le Lyonnais inclinait pour la paix; celui de l'Ile de France était divisé. Or, le duc de Nevers s'exprime ainsi dans son journal, sous la date du 14 décembre : a Je gagnai les députés du Lyonnais, ee mutiUy pour y mettre une seule religion, b
Je gagnai les députés du Lyonnais! Est-ce une félicitation que l'auteur se fait à lui-même? estrce un fait qu'il raconte naïvement? Je ne sais, mais certainement ce n'est pas un reproche qu'il s'adresse. Il a le bonheur d'ignorer que c'est un crime de corrompre un représentant de la nation ; il ne sait pas ce que c'est que de corrompre et d'être corrompu : à la cour, on naît corrompu. U ne sait pas que la cour et le peuple peuvent être fort opposés
DISSERTATION SUR LES GUERRES
l'un à l'autre ; il ne sait pas ce que c^est que le peuple^ ce que c'est qu'une nation. '
La requête, suggérée par le roi, devait lui être présentée à une séance qui aurait lieu quand les esprits seraient jugés suffisamment préparés à concourir aux vues du roi ; elle eut lieu, comme nous le verrons, le 17 du mois suivant.
Le 45 décembre, le roi s'étant assuré des orateurs des trois chambres, fait remettre en délibération, dans le bureau du tiers état de rOe de France, Tarticle qui avait été ajourné à la suite des cahiers, a Jà étoit accordé par la noblesse, dit Bodin, que le roi seroit requis de réduire ses sujets à la religion romaine, d Le fidèle Versoris déclare que le roi f entend et le veut ainsi. Bodin réclame : « C'est déclarer la guerre, dit-il; mon mandat me prescrit de demander l'exécution du traité de pacification. » Un troisième avis se forme, et prévaut : la majorité émet le vœu de la réunion en un seul culte, en ajoutant : par les plvs douces et saintes voies que Sa Majesté avisera. Bodin se range à cet avis, qui, sans promettre la parfaite liberté de conscience, écarte du moins la guerre et la persécution.
Le 16, les bureaux du tiers état délibèrent, en assemblée générale^ sur Particle de. la religion. On arrête, à la pluralité des bureaux, c'est-à-dire des gouvernements, que le roi sera supplié de réunir tous ses sujets à la religion catholique et romaine, par les meilleures et plus saintes voies et moyens que Sa Majesté avisera. Jusque-là c'était Favis auquel s'était rangé Bodin dans le bureau particulier de Tlle de France, le 15 du même mois; mais on ne s'en tint pas là, et le parti de la cour fit décider qu'on supplierait le roi d'interdire l'exercice de toute autre religion prétendue réformée, soit en public, soit en particulier; d'ordonner que les ministres du culte prétendu réformé quittassent la France dans le délai qu'il plairait au roi de fixer; que, néanmoins, Sa Majesté serait suppliée de prendre en sa protection tous ceux de ladite religion autres que les dogmatisants, en attendant leur retour à la religion catholique.
La majorité était composée des gouvernements de l'Ile de France, de Normandie^ de Champagne, de Languedoc, d'Orléans, de Picardie et de Provence.
La minorité l'était des gouvernements de Bourgogne, Bretagne, Guyenne, Lyonnais, Dauphiné, qui s'en tenaient à l'avis que l'union de la religion se fit par voies douces et pacifiques, et sans guerre.
La majorité des gouvernements n'était pas la majorité des votants, le Dauphiné n'ayant que dix-sept députés, et la Provence deux. Peut-être même la majorité des votants n'était-elle pas dans les sept départements qui firent l'arrêté; car plusieurs députés purent croire que le vœu de la paix, qui formait le fond de l'arrêté, ferait fléchir, dans Texécution, l'interdiction de l'exercice du culte, ainsi que la proscription des ministres protestants; et certainement la minorité des mêmes gouvernements n'avait pas renoncé à s'appuyer sur le vœu exprimé en faveur de la paix, pour empêcher l'interdiction du culte public et le bannissement des ministres, dispositions qui constituaient la guerre.