‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 216 sur 478 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Le duc de Montpensier apporte des nouvelles do roi de Navarre qui décident la paix.

Le 28 février, dit le journal de Bodin, M. de Montpensier vint à l'assemblée faire renoontrance pour la paix, d'après ses conférences avec le roi de Navarre, vers qui il avait été envoyé par Leurs Majestés (le roi et la reine mère), a Malgré les sujets de mécontentement 0 et de défiance que le roi de Navarre a dit « avoir contre Leurs Majestés, je l'ai laissé, dit a le duc de Montpensier, en bonne volonté de « rechercher tous les moyens qu'il pourra a pour parvenir à la paix; et il ne tiendra pas « à lui que nous ne l'ayons. » Le duc de Montpensier rapporte ensuite « que par tous les a lieux où il a passé , catholiques et réformés a l'ont requis d'un commun accord de procu-. a rer la paix. » Voilà bien la preuve de ce que nous avons avancé, que le fond de la nation n'était pour rien dans les guerres dites de religion. Ce prince considère ensuite « le succès (c qu'on eût pu obtenir pour apaiser les troua blés et amener à la religion catholique, par a un sage amendement de nos vies , avec une a bonne réformation en tous les états de ce « royaume, laquelle est très-nécessaire. Il re- « présente que Charles-Quint ayant tenu les

DITES DH RELKilON.

a gens de la religion prétendue réformée capot tifs et à sa merci^ il a néanmoins été forcé n de leur laisser le libre exercice de cette relia gion; que le roi d'Espagne, après avoir fait a si longtemps la guerre dans les Pays-Bas , a « cependant été obligé de reconnaître la ic^lic gion que voulaient les états. Ces circx)nstan- « ces, dit le prince, et d'autres encore, font « que je suis contraint de donner avis à Leurs a Majestés de se résoudre à une paix. Il ne et s'agit, de leur côté , que d'adoucir Télroite a observation de la déclaration que le roi a na- «r guère fait publier; le roi de Navarre est disa posé, du sien, à retrancher et diminuer 1 edit «de pacification... Il me semble, messieurs, tf que vous devez avoir même sentiment que « moi, et faire requête à Leurs Majestés d'enc tendre à la paix. 0 Avant de conclure ainsi, le prince avait eu la précaution de dire que a personne ne pouvait douter de son zèle poiu* « TÉglise catholique, ni avoir oublié qu'en une « si sainte querelle, et pour le service de son < roi, il a exposé sa vie et ses biens en toute « occasion, assisté à plusieurs batailles, tant « en présence de Sa Majesté que comme son « lieutenant général : » précaution qui indique assez qu'il avait en vue le parti de Guise qui voulait la guerre, et dont la rivalité était un des motifs du roi pour avoir Tair de la vouloir encore plus vivement.

Le duc deMontpensier fit le même jour 28, aux deux autres ordres, le même rapport qu'au tiers état. Le même jour, il le fit aussi à un conseil tenu par le roi; il y parla fortement pour la paix. Le dauphin d'Auvergne, le maréchal de Biron, le maréchal de Cossé, Morvilliers, étaient de son avis. La reine mère, conrune dit Bodin, fit merveille de bien dire pour la paix. Le duc de Nevers, qui seul était resté d'avis de 1^ guerre, rapporte le discours de la reine, qui est en effet remarquable par son éloquence, et plus encore par les faits qu'elle articule : « Mon fils, dîtrclle, vous savez « que j'ai été une des premières qui vous aient « conseillé de ne permettre dans votre royau- « me qu'une seule religion, et que je vous ai o dit qu'il vous fallait s^frtr du moyen des états « qui se trouvaient ici. » (C'est-à-dire faire servir les états à un dessein qui était utile au roi, soit qu'ils en eussent ou non l'intention, que ce fût ou ne fût pas le vœu des commettants, que

ce fût ou non l'intérêt public.) « Vous savez a davantage (en outre) quelles pratiques et 0 quelles menées j*ai faites avec les députés a des trois états, même avec M. de Lyon (l'ar- <« chevêque de Lyon) , qui du conmienc^ment a n'y voulait pas mordre, comme aussi beau- « coup d'autres de l'Église, de la noblesse et « du tiers état. » Notable exemple du système de conduite de la cour à l'égard des représentants de la nation ; bon avertissement contre les assemblées peu nombreuses; bonne leçon contre les élections faites négligemment, contre ces choix de fantaisie, les choix de concussion, de complaisance, de transaction ; bonne instruction contre les députés besoigneux et plus encore contre les députés dépensiers, quelle que soit leur fortune. «Je leur ai parlé, « continue la reine, par votre commandement, « et les ai induits à cette résolution ; et, pour « dire la vérité. Us ne s'y fussent jamais fovr- « rés que par votre comvtandement, la plupart <c alléguant qu'ils n'avaient pas pouvoir de ce « faire, par leurs cahiers. » Ces paroles confirment bien l'assertion du prince de Condé concernant la prévarication de plusieurs députés, assertion qu'on pourrait sans cela soupçonner de prévention. Elles confirment bien aussi le vœu de la majorité effective de l'assemblée, et la majorité encore plus.grande de la nation en faveur de la tolérance et de la paix. « Par là, ajoute la reine, on peut voir a que mon intention a toujours été qu'il n'y a eût qu'une religion catholique et romaine «dans votre royaume; cela me fera parler « plus hardiment , et dire que jusqu'à ce « que te roi ait te moyen d'ixécuter ta résolu-- « tion d*une seule religion^ il ne doit pas déni ctarer la guerre; que ce ne serait pas chose « nouvelle, de permettre l'exercice de la reli- « gion prétendue réformée aux lieux où il « ne peut l'empêcher, etc. »

Après la reine, le roi prit la parole, et conclut. Son langage fut ignoble. C'est le duc de Nevers qui nous l'a transmis; ainsi il n'a pas été travesti par la malveillance. Il est impossible de mieux démentir les historiens qui ont représenté les états généraux de 1576 comme animés de IVsprit de la Ligue : « Chacun de vous, a-t-il « dit , a vu de quelle afiection j'ai embrassé « ce qui était pour l'honneur de Dieu, et com- « bien j'ai désiré qu'il n'y eût qu'une religion

DISSERTATION SUR LES GUERRES

« dans mon royaume; même j'ai brigué, s'il « faut ainsi dire , les gens des trois états ^ qui a n'allaient que d'une fesse , pottr les poas- « ser à demander une sevle religion , dans «la croyance que j'avais qu'on m'aiderait a à exécuter une si sainte résolution. Mais, a voyant le peu de moyens qu'ils m'en ont a donné, cela fait connaître le peu d'espérance a qu'il y a d'exécuter ma première intention, a II est permis de changer son opinion, quand a l'occasion s'en présente. De mon côté, je ne a pense point faillir, si je ne déclare pas main- « tenant (1) que je veuille entretenir une seule « religion dans mon royaume, puisque je n'ai « pas le moyen de le faire. Je désire que l'on a connaisse mon intention, afin que, hors du « conseil , on n'aille pas médire de moi et pu- « blier des choses qui me font préjudice, etc. » (Ces dernières paroles regardaient le cardinal de Guise et le duc de Guise, qui assistaient au conseil, et qui seuls , avec les ducs du Maine et de Nevers, persistèrent dans l'avis de la guerre.)

Les états, de leur côté, délibéraient en même temps que le conseil , sur le rapport du duc de Montpensier; et il fut décidé à la pluralité, et cette fois à la pluralité des voix , a que le « roi serait supplié, par requête, de réunir ses « sujets par tous moyens saints et légitimes « et sans guerre , selon qu'on avait donné a charge à Versoris de l'en supplier par délic bération du 15 janvier, l'acte de laquelle se- « rait attaché à ladite requête. » Les députés se séparèrent le 28 février. Le 3 mars , le roi dépêcha Biron vers le roi de Navarre pour faire retrancher tout ce qu'on pourrait de redit.

Amsi finirent les états de 1576 à 1577. Ils atr testent, je pense, d'une manière satisfaisante Féloignement que les députés des trois états eurent pour la guerre civile, et leur averôon pour l'intolérance en matière de religion; et ces sentiments des députés de la nation sont une assez bonne preuve de ceux de la nation elle-même.

Je puis donc considérer comme absolument erronés les témoignages des historiens qui im-

1 ) Le conseil était à délibérer sur la réponse à foire h Tarlicle de la religion, inséré dans le cahier du tiers état.

putent aux états d'avoir poussé violemment le roi à la guerre.

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