ACTE II, SCÈNE III
<! jeis^ la compassion m'a ému à prier Dieu « {accent de ferveur religieuse) de me faire la a grâce de les délivrer en bref de leurs maux , a ou de terminer en cette fleur de mon ftge « mon règne et ma vie, avec la réputation qui a convient à un prince descendu de tant de a magnanimes rois, plutôt que de me laisser « envieillir entre les calamités de mes ^sujets a sans y remédier, et que mon règne fût en a la mémoire de la postérité remarqué comme a exemple de règne malheureux. »
MAUGIRON ET SAINT-LUC — G'CSt diviU ! c'cSt
ravissant! c'est pour en mourir (*) !
(Ils s'essuient les yeux.) QuéLus, continuant. — « Bien dois-je ren- « dre grâce à Dieu que en toutes les cogita- « tions d'orages et tempêtes il- m'a toujours a conforté d^une ferme confiance, qu^il ne m'a « point mis cette couronne sur ma tète pour a ma confusion, ni le sceptre en main pour a verge de son ire (de sa colère),.. J'ai pris la a voix de douceur et de réconciliation... Elle a a éteint le feu de la guerre dont tout le «royaume était enflambé... mais de cette a combustion il est resté beaucoup de relia ques (restes), lesquelles pourraient facilement a rallumer le feu... Il n*y a rien si difficile a dont avec le travail et universel consentea ment de mes sujets, tous lesquels vous rea présenterez ici , je ne me puisse promettre a Tissue que je désire... Pour ces causes, je « vous prie et conjure tous, par la foi et la a loyauté que vous me devez, par l'affection a que vous me portez , par Tamour et charité « qu'avez envers votre patrie, au salut de a vous, de vos enfants, postérité, qu'en cette «assemblée... vous veuillez mettre vivement « la main avec moi à ce bon œuvre, m'aider a à assurer ce repos si nécessaire , extirper 0 autant que faire se pourra les racines et se-
(*) Locution qui commeaça dans ce temps-là à être en usage parmi les agréables de la cour. Dans le dialogue de Mathurïne et Duperrm de la cortfession de Sancy^ Malhurine se vante d'avoir appris au comte de Sainte-Marie les grands airs de cour : « à rire du coin des dents ou comme un chien à qui Ton présente de rail, à parler de la gorge, à peigner ses cheveux... à dire toutes les admirations, comme : Je suis le plus du monde. Oh \ oh\ oh\ Il y a de l'excès. C'est pour en mourir. >•
« menées de division f), réformer les abus, « remettre la justice en son intégrité... Je pro- « teste devant Dieu que mon intention est de « régner comme bon, juste et légitime roi. »
LE KOI. — En vérité, mon ami, si j^ai aussi bien joué la comédie que toi, je m'en suis tiré à mon honneur. Tu as bonne grâce et bonne mémoire.
QUÊLUs, se débarrassant du manteau. — Ah! mon roi, il me manque ce port majes* tueux, ce regard noble et tendre, cette voix sonore et soutenue qui captivaient tout le monde... et cette main charmante dcmt le geste ajoutait à l'expression de la parole (**), et qui , à la fin de votre harangue, semblait prendre à votre bouche vos paroles de bonté, comme pour en répandre le charme plus loin, plus abondamment et plus également. (// bai.se la main du roi.)
SAiNT-LUC, à ses camarades. — Moi, qui n'étais pas comme vous assis dans les honneurs, j'ai observé le public, et je puis vous en représenter une partie. (Le roi lui fait un signe de consentement.) Quand Sa Majesté s'est arrêtée un moment, à cause du bruit qu'on faisait à la porte, je me suis tourné de ce côté par impatience. Savez-vous ce que j'ai vu? ( // parle à ses camarades.) Des visages peut-être? Point du tout : j'ai vu des oreilles, rien que des oreilles; chacun en présentait une. Figurez-vous une muraille d'oreilles allongées pour entendre. (On rif.)
MAUGiRON. — Moi, sire, j'assure Votre Majesté que je ne jouerais pas mal votre chan^ celier Birague.
(// contrefait Cattitude du chancelier^ le cou allongé, la tête en avants le bras étendu, un doigt en l'air.)
LB Boi. — C'est bien cela ! c'est cela !
SAiNT-MÉGBiN. — C'cstcommc si on le voyait.
(*) Celte phrase est la seule qui ait rapport à la religion. Le mot n'en est pas prononcé dans la harangue une seule fois.
(**) L7/C des Hermaphrodites offre la peinture tidèle (au jugement de Henri lY) des usages de Tintérieur de la cour de Henri IH. On voit là que la beauté et la blancheur des mains du monarque étaient pour les mignons un sujet de louanges habituelles.
(Voir la note qui concerne cet ouvrage, acte IV,
LE BUDGET DE HENRI III
iCAi}oiROif , répétant ta harangue du chancelier. — « Bien que ce royaume soit coma posé de plus de trois espèces de personnes, « il est aisé de rapporter toutes autres à trois, « qui est un nombre parfait et de grande ex- « cellence. »
(Maugironfinit^ le doigl en l'air. Le roi et les mignons rient.)
LE BOi répète avec emphase, mettant ausn la main et un doigt en l'air. — Et de grande excellence l C'est bien là mon Biragué.
MÀiioiBO?! , continuant. — «Je ne puis vous a dire que le roi vous a donné la paix pour laa quelle la reine sa mère a tant travaillé et a d'esprit et de corps, comme chacun sait. »
LE BOi, interrompant sèchement. — Il n'a pas dit cela.
MAUGiRON , interrogeant des yeux Quélus et Saint'Mégrin, comme pour les prendre à témoin, — Il n'a pas dit cela?
QU^us. — Sa Majesté vous dit que son chancelier n'a pas dit cela. C'est clair.
MAUGiBON. — J'ai cru l'entendre.
LE KOI , reprenant son ton de douceur. — Tu t'es trompé. Mais que cela ne t'empêche pas de continuer (*).
MAUGIRON. —Permettez, sire, que je m'en tienne à ce que j'ai dit. Je pourrais , contre mon intention , faire quelque nouvelle sottise.
QUÉLDS. — Au reste, cette harangue de monsieur le chancelier a été bien longue, bien lourde, bien ennuyeuse (**).
MAUGIRON. — Bien pédante, pleine de latin et de grec. N'y avait-il pas aussi de l'hébreu t
QUÉLUS. — Il y avait de toutes les langues, hormis du français. Quelle contorsion il a faite pour prononcer frnnçois au lieu de français que nous avons adopté; le roi, au lieu d'elre qui nous serait si doux ! Et quoique nous ayons embelli la langue de l'accent italien, qui est le sien, il l'a évité pour déguiser son orizine.
(*) Birague a réellement dit, dans son discours aux états, la phrase repétée par Maugiron : la paix pour laquelle la reine sa mère a tant travaillé d'esprit et de corps; mais l'auteur de la pièce suppose que le roi ne croit pas décent de livrer sa mère à la gaieté de ses mignons.
(*') L'Estoile, jeudi 13 décembre, ouverture des états : « l^ roi harangua disertement et fort à propos; le chancelier, Birague longuement, lourdement et mal à propos. •
LB HOi. — // re, il tel je trouve cela un peu fade. Qu'on dise francès, ongles y au lieu de françois, anglois ; règne même au lieu de royne, je le veux bien. Mais le rt4y moi le roi, vaut mieux que il re ou io et ré, comme les Espagnols. Moi le roi, cela est plus sonore. Je sens bien, mon petit Quélus, qu'il faut un peu plus ouvrir la boutbe et desserrer les dents pour dire le roi que il re; mais c'est un sacrifice qu'il est bon de faire à la royauté. Mon cher cœur , je suis persuadé que tu feras sans regret un effort pour moi, n'estrce pas?
SAiNT-MBGBiN, QUBLus, MAUGIBON, ensemble. — Sans doute , roi chéri , grand roi , roi charmant.
LE BOi. — Je réclame aus^ pour la foi , contre la fé que vous dites souvent. Le roi, la foi! il n'y a pas de mal qu'on desserre un peu les dents pour ces mots-là.
QUELUS, MAUGIBON, 8AINT-MBGR1N. — Oui ,
oui, vive le roi, vive la foi {*) 1
LB BOi, sérieusement. — Au reste, mes amis, vous n'êtes point justes. Birague n*apas manqué d'art pour faire sentir qu'il me faut de l'argent.
LES FAVOBis, ^/ono^. — Ah! ah!... Mais oui... c'est important ça 1...
LE KOI. — Vous avez oublié , étourdis que vous êtes , que j'attendais les états pour payer vos dettes
QUBLUS. — Ah! sire, que Votre Majesté est bonne!
LE Boi. — Je n'oublie pas, moi, votre attachement pour ma personne, et que quand les autres courent les emplois et se tuent à servir, vous êtes assidus auprès de moi et toujours empressés à me plaire; et c'est ce qui n'est point échappé à Birague.
QUBLUS. — Ah ! ce bon vieux Birague!
MAUGIBON. — Le brave homme! au fond, c'est un excellent serviteur de Votre Majesté.
sAiNT-MÉGBiN. — Commout ccla nous est-il échappé?
LE Boi. — Il a d'abord parlé des intérêts publics, comme s'il n'avait pas à les entretenir d'autre chose, et que les états n'eussent été assemblés que pour cela. Il a ensuite fait reloge de la reine mère , et y a glissé, comme
(*) Voir la noie M, à la suite du deuxième acte.