CHAPITRE PREMIER
Physique de Henri III.
Au commencement de son règne, il était, dit de Thou, d'une taille droite et élevée. Il était beau, dit Pierre Mathieu. Ses monnaies le représentent avec un nez aquilin. De Thou remarque qu'à la suite il devint fort gros, effet naturel de sa dégradation physique, dont nous ^ parierons:
n avait, selon de Thou, le regard sérieux; selon d'autres, mélancolique. De Thou lui donne un air doux et affable , majestueux en public,
enjoué en particulier. Cet historien rapporte qu'en Pologne, lorsqu'il s'agissait de son élection, l'ambassadeur de France, Montluc, fit exposer son portrait en différents endroits, pour que la vue de ses traits, mêlés de douceur et de majesté, effaçât l'impression de cruauté qiie ses ennemis y avaient jetée par leurs récits concernant la Saint-Barûiélemy.
Sa manière de parier était agréable. Davila vante sa faconde familière , Pierre Mathieu son éloquence. Il avait la voix claire et haute, la prononciation nette, le débit animé, le geste noble et expressif. Lemagnier, dans le procèsverbal des premiers états de Blois, dit que a le roi fit sa harangue d'ouverture d'une parole ferme, haute et diserte, et de bonne grâce. » Bodin dit aussi qu'il a fit sa harangue d'une grâce et d'une action très-belles. » Pierre Mathieu atteste que a si jamais prince au monde a été recommandable pour bien faire, celui-ci l'a été pour bien dire. »
n y a lieu à faire ici une remarque à son éloge. Quoique ses favoris eussent contracté , dans le commerce des marquis et des financiers italiens, une prononciation italienne dont Catherine de Médicis, qui parlait bien français et ne parlait jamais d'autre langue (1) , n'avait pu garantir la cour, il faut rendre à Henri UI la justice de dire qu'il s'en préserva. Il toléra qu'on dit autour de lui chouze au lieu de chose, couste pour coste, et cousté pour costé, piaisir, piume, pour plaisir, plume, piou pour plus, affettion pour affection, massime pour maxime. Il permit aussi qu'on dit la reyne au lieu de la royne, francès au lieu de françois , beamès au lieu de béamois^ et ainsi de beaucoup d'autres mots qui, jusque-là, se prononçaient en oi. L'usage de Vès ou ai a prévalu; mais la constance du roi dans l'ancienne prononciation gauloise et françoise sauva du moins la foi, la loi, le roi, le moi, les Valois, le boire, l'histoire, la gloire, tous les mots qui semblent exiger que la bouche s'ouvre et que les dents se d^serrent à leur passage : il les préserva d'un travestissement ridicule qui en aurait fait la fès, la lès, le rès, les Valès, le baire, l'histaire, et la glaire (9).
(1) Brantôme.
(2) Voyez les Dialogues du langage français italianisé, par Henri Estienne.
NOTICE
Henri lU était né avec un tempérament robuste. € n Taltéra, dit de Thou^ par les excès de sa jeunesse. Mais^ ajoute-t-il^ en menant une vie plus réglée il Pavait ensuite rétablie : il ne faisait plus que deux repas par jour^ mais il mangeait beaucoup^ parce qu'il était fort gros. » De Thou parlait de la dernière année de la vie de Henri. Cependant il ajoute qu'alors « il était devenu sujet à une bile noire qui le rendait intraitable. Il ne fallait plus parler de plaisir; il dormait peu^ veillait tard^ se levait matin^ travaillait continuellement, et faisait alors des édits pleins de sévérité, d C'est dans un de ses accès que Henri, suivant la prédiction de Chevemi à de Thou, « devait faire poignarder le duc de Guise, d Mais ce crime ne peut pas être attribué uniquement à une cause physique.
Quand de Thou dit vaguement que Henri altéra sa santé par les excès de sa jeunesse, il y a lieu de croire que les scrupules ajoutés, par une religion célibataire, aux délicatesses de la pudeur, ont empêché ce grave historien d'employer le mot propre. L'altération de santé éprouvée par Henri III fut la perte absolue d'une faculté essentielle dans une monarchie héréditaire, dans des temps d'anarchie, entre des ambitions flagrantes qui menacent la succession légitime au trône.
Un écrit satirique publié dans les premières années du règne de Henri III, a fait de ce prince l'empereur de V/le des Hermaphrodites. Plus tani, la stérilité de son mariage et les désordres qui en résultaient imposaient à Thistoire Tobligation de dire qu'au lieu d'être de deux sexes, il avait cessé d'être d'aucun.
Fallait-il priver la morale et la politique de la vengeance qu'elles demandaient contre un prince qui, par son incontinence précoce et ses choix honteux, au milieu des factions qui aspiraient à sa couronne et dans la conflagration des guerres excitées par l'ambition des grands, s'est mis hors d'état de remplir le vœu d'une monarchie héréditaire (1) ?
Il tomba dans l'impuissance : voilà la vérité;
(1) La maladie qui en fut cause, plus justement appelée honteuse pour un roi de France que pour des particuliers, fut un grand événement pour le royaume, puisqu'elle fit passer la couronne à la maison de Bourbon, comme lobserve le Laboureur.
il est nécessaire de la dire. Elle foiunira une raison de plus de prévenir par une éducation mâle et élevée l'incontinence précoce des héritiers du trtoe, la bassesse des liaisons hasardées. Peut-être aussi la considératiiMi des vertus dont fut privé Henri III par sa nullité physique, et des vices qui furent en lui l'effet de cette situation, fera-t-elle réfléchir sur l'existence entière d'hommes devenus parmi nous volontairement et légalement étrangers à Untérêt qui unit et sépare les deux parties intégrantes du genre humain, unit les générations vivantes aux générations à venir. Peut-être enfin cette circonstance peut-elle seule expliquer ce caractère que de Thou , et tant d'autres après lui , ont déclaré incompréhensible.
Brantôme, dans son discours concernant Louise de Lorraine, fenmie de Henri III, nous apprend que, du vivant de ce prince, c'était une opinion reçue qu'il était impuissant. Il raconte a qu'une dame de ses plus privées eut un jour la témérité de lui dire, en riant et gaudissant, que, puisqu'elle ne pouvait avoir d'enfants du roi, ni n'en aurait jamais, par beaucoup de raisons qu'on disait dans ce temps-là,* eUe ferait bien d'emprunter quelque aide. Mais elle rejeta bien loin et prit en mauvaise part ce conseil bouffonnesque. »
Péréfixe, historien de Henri IV, parlant de la mort de Monsieur, frère de Henri UI, qui n'a jamais été marié, observe a qu'on savait trop bien que le roi était incapable d'avoir des enfants, à cause d'un mal incurable qu'il avait contracté à Venise, à son retour de Pologne (1). »
Mézerai, dans son récit de ce qui est arrivé à Venise en 1574, quand Henri y passa, nous apprend que ce prince vit l'arsenal avec admiration, et avec plus de plaishr les dames et les courtisanes même, qu'il trouva aussi divertissantes que belles; mais que quelqu'une lui fut trop prodigue d'une faveur qu'il se repentit toute sa vie d'avoir acceptée (â). Sous la date de 1581, Mézerai revient sur ce fait en ces termes : a Depuis la mort de la princesse de Ck)ndé, il avait eu peu d'attachement pour les femmes, et son adventure de Venise lui avait donné un autre penchant [3}. »
(1) HisMre de Henri le Grand, p. 55.
(J2) Abrégé chronologique, p. 1106.
(3) Idem, p. 1143.
SUR HENRI m.
Daniel a aussi lu^ dans les écrits du iemps^ qu'à la mort du duc d* A^jou , époque où la Ligue prit le parti d'agir ouvertement^ c on affectait de publier en tout lieu les infirmités du roi^ causées par ses débauches^ et le peu d^e»pérance qui lui restait d'avoir des enfants après tant d*années d*un mariage jusqu'alors stérile (1). »
On pourrait soupçonner ces publications d'être des calomnies inventées par Feqprit de partie si^ en effet y la stérilité de son mariage ne les avait confirmées^ si ses ex-voto^ si ses nombreux pèlerinages, ses processions pour obtenir des enfants, ne prouvaient qu'il savait n'avoir à attendre de progéniture que d'un secours du ciel; et s'il n'était certain qu'il n'eut point de maltresses, et pas plus d'enfants illégitimes qu'il n'en eut de légitimes avec Louise de Vaudemont, qui était jeune, belle, qu'il aimait, et dont il était aimé (S).
A l'occasion des pèlerinages, le témoignage de l'Estoile vient se joindre à ceux que nous avons cités : € Le 13 janvier 1579, ditril, le roi alla en l'église de Chartres, y prit deux chemises de Notre-Dame, une pour lui, l'autre pour la reine sa femme. Ce qu'ayant fait, il revint à Paris coucher avec elle, dans l'espérance d'avoir un enfant par la grâce de Dieu et des chemises, dont il était incapable, par la
V qui le mangeait et les lascivetés qui Fé-
nervaient. »
M. deMayer, qui a fait des recherches fructueuses dans les manuscrits de la bibliothèque du Roi, a lu le passage qui suit dans un de ces écrits qui parait se nq)porter aussi aux temps qui suivirent la mort du duc d'Anjou, a Afin de calmer les troubles que l'Espagne et les Guises entretenaient , à faute d'enfants mâles, il conseilla à la reine d'admettre Joyeuse dans son lit; laquelle, vertueuse, refusa net. b Le
(1) Histoire de France, t. XI, p. 181.
(2) Pierre Mathieu, liv. IV, p. 70 verso et soi?., rapporte qae « Henri, passant en Lorraine pour aller en Pologne, fut très-frappé de la beauté de la princesse de Vaudemont, mais qu'il était alors épris de la princesse de Condé. 11 ajoute qu'après la mort de celle-ci il se souvint de la première ; et que, par Tavis de la duchesse de Lorraine, sa sœur, qui disait n'y avoir femme au monde plus propre k son humeur que cette princesse, il la denôanda ot l'eut pour sa femme, t Pag. 20.
manuscrit ajoute : « Il avait communiqué à la reine la maladie qu^il avait prise à Lyon, à son retour de Pologne, dont elle avait été fort désobligée (1). I» Voici ce qu'ajoute M. de Mayer sur cet accident, sans doute d'après le même manuscrit : « Un essai qu'on voulut faire sur Henri aff^aiblit ses organes, et le rendit, à peu de chose près, inhabile au gouvernement. Ambroise Paré, médecin savant (â), et qui cherchait un remède aussi actif que le venin, crut ravoir trouvé dans Tusage du sublimé corrosif. Le remède était bon , c'était beaucoup de l'avoir trouvé; mais la dose n'en était pas encore indiquée. Un excès nuisit à l'efficacité du remède, et ruina la santé de Henri. De là vint son inapplication au travail. La fréquentation de ses mignons, en l'éloignant des femmes, le plongea dans un nouveau genre de dissolution qui le rendait de plus en plus incapable de régner par lui-même (3) . »
n résulte des manuscrits consultés par M. de Mayer, que le prince garda scm mal et perdit une faculté ; de sorte qu'il mérita également l'horreur et le mépris des femmes. Mais, quelle que soit la vérité relativement à cette double dégradation, soit que la nullité de Henri vint d'épuisement ou de la maladie de Venise, ou du remède appliqué à la maladie , l'impossibilité où il s'était mis d'avoir des héritiers parait constante, et par le fait , et par le témoignage de tous les historiens du temps (4).
(1) L'auteur du manuscrit a cru que la maladie avait été prise à Lyon, parce que c'est dans cette ville qu'elle s'est déclarée. Quand Henri s'y est trouvé en 1674, il arrivait de la Pologne par Venise.
(i) Paré était le chirurgien (non le médecin) du roi et des deux reines.
(3) Galerie du teUUème ilèeU, t. II, p. 83.
(4) Pierre Mathieu, dans son HUMre de Henri IV, liv. IV, p. 31, impute k la reine la stérilité de leur mariage. « Six semaines après son mariage, dit-il, on s'aperçutde sa gro6ses8e.Biais par malheur elle fit, quelques jours après, une lausse couche d'un fils. Cela lui laissa une jaunisse pour quelques jours, et une IndUposUUmpour tmtjcurt qulJU perdre au roi et au royaume l'espérance de la voir mère. Une multitude d'écrits du temps parlent de l'impuissance du roi ; aucun autre que celui de Pierre Mathieu ne parle de V indisposition qui, selon lui, rendit la reine stérile. 11 faut observer que Henri IV ménageait la mémoire de Henri III, et n'aimait point Louise de Vaudemont, dont il avait eu à se plaindre : il est tout simple que son historio-
3li
NOTICE
Je n'ajouterai aux autorités déjà citées qu'un extrait de la Relation de Vtle des Hermaphrodites y écrit satirique qu'il ne faut pas confondre avec les libelles du temps. Bayle en parle avec éloge (1). Il est, de plus, accrédité comme vrai par un mot de Henri IV, qui ne voulut pas qu*on en poursuivit l'auteur, a se faisant conscience, disait -il, de chagriner un honnête homme pour avoir dit la vérité (2). » L'auteur suppose Henri empereur de l'ile, et qu'en cette qimlité il promulgue un code. Voici les qualités qu'il prend en tète de sa loi : a Imperator variuSy heliogabaliis, hermaphroditicus , go^ morrhicus ; bunuchds , semper impt^dentissimus. 0 Une note du commentateur porte que a les qualités qu'on lui attribue dans cet intitulé sont autant de vices auxquels on croyait Henri sujet; varius, parce que jamais roi ne fut plus inconstant, soit dans ses amitiés, soit dans ses résolutions les plus importantes, etc. »
Enfin, nous verrons dans un moment si les vices et les habitudes qui ont rendu Henri odieux et méprisable, malgré des qualités aimables , ne sont pas précisément celles qui ca^ ractérisent, dans l'Orient et en Italie , cette espèce d'hommes qui n'appartiennent à aucun sexe : une malheureuse obstination à suppléer le sens dont ils sont privés par l'abus des sens qui leur restent (3) ; un besoin tourmentant de tromper des désirs qui renaissent sans cesse de l'impuissance de les satisfaire, par des sensations qui soient du moins le mensonge du plaisir; la frivolité, la petitesse, la bassesse des
graphe ait écrit selon lui. D'ailleurs, imputer la stérilité du mariage à une suite de couche malheureuse, ne fait aucun tort à la mémoire de la reine ; et c'est ajouter à Todieux de celle qu'a laissée Henri III, de l'attrihuer à son libertinage. Pierre Mathieu ne nie pas, au reste, que le roi ait été atteint d'une maladie contagieuse qu'il ne nomme poiQt, et pour laquelle ses inédecins lui Interdirent pendant sept mois le lit de la reine. « Et, bien que Taffeclion du roi (pour la « reine) fût beaucoup diminuée, si est-ce qu'ils u'eu- • rent jamais qu'un lit et ne se séparèrent de cou- « cbe , sinon six ou sept mois pour une maladie du « roi et par Vadvis des médecins, car die était conta- « gieuse, »
(1) An moi Salmads.
(2) Godefroy, dans la préface de Touvrage. L'auteur se nommait Thomas Artus, sieur d'Ambry.
(3) Montesquieu , Esprit des lois et Lettres persanes.
goûts, des fantaisies qui mêlent leurs vils amusements à ces sensations imparfaites; la jalousie , la haine , la persécution lâche où ils se complaisent contre les fenmies, un besoin continuel de domination sur les hommes : tristes consolations, faible dédommagement de leurs privations, pénible vengeance de Thumiliation qu'ils ressentent dans les mépris dont ils sont l'objet , garantie nécessaire contre les derniers outrages et le dernier degré d'avilissement auquel ils sont exposés (i).
(1) Dans l'Orient, les eunuques ont non-seulement la garde des femmes, mais l'administration des maisons riches. A la Chine, ils exercent les magistratures inférieures, dont l'action est immédiate sur les dernières conditions. La plupart des mandarins, chargés de la police, sont eunuques. Cette interposition d'individus distincts des deux sexes, entre le mari et ses femmes, entre le maître de la maison et les gens de son service domestique , entre le magistrat qui exerce une autorité paternelle et ceux qui pèsent sur les dernières conditions du peuple, produit un résultat estimé avantageux, et regardé comme une harmonie dans le pays où elle a lieu : c'est de dispenser les chefs de faïnille et les autorités supérieures des soins qui les rendraient odieux, et de leur réserver l'affection et le respect des subordonnés. Confier les emplois odieux et qui ont quelque chose de méprisable à des hommes déjà odieux et méprisables par eux-mêmes, c'est exempter les honmies qui peuvent se faire aimer du malheur d'être haïs, et ce n'est pas aggraver la condition des autres. Ajoutez que les soins de domination vétilleuse et tracassière sont tellement conformes au caractère des eunuques, qu'ils sont plus exactement suivis par eux qu'ils ne le seraient par l'intérêt personnel. Ce système serait, en effet, une harmonie parfaite, si les hommes qui en sont la base étaient nés tels que les a faits l'industrie sociale , et s'ils n'avaient été destinés par la nature à jouir de tous les avantages de la société, à être heureux, justes, bons, doux, aimés de leurs semblables comme les autres hommes , au lieu d'être condamnés à des privations désespérantes, à des vices hideux, pour rendre la vertu facile aux autres et assurer leur bonheur.
Ces observations conduisent à remarquer que l'esprit de domination vétilleuse, tracassière et tyrannique, dirigée particulièrement contre les femmes, est le caractère distinctif d'une partie des prêtres auxquels le célibat est imposé, et qui se piquent de l'observer. Leur séparation d'un sexe auquel le nôtre doit ses plaisirs les plus vifs et plusieurs de ses vertus, produit sur eux les mêmes effets que la dégradation physique sur les hommes retranchés de leur sexe. Il n'est pas difficile de voir de combien de vertus doit les priver une situation qui, les séparant de la moitié
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