‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 273 sur 478 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Facultés intellectaelles et morales.

Toutes les dispositions agréables que la nature avait mêlées dans Henri III à de grandes imperfections^ s'évanouirent quand il eut perdu la plénitude de son existence. Les historiens ont tous vanté son humeur, ses manières, son affabilité , la facilité de son accès. C'était un prince aimable, dit Pierre Mathieu. Il avait une amabilité noble et digne d'un prince, dit Davila. a n fut, disait de Thou, d'une douceur et d'une bonté sans exemple; il écoutait tout le monde avec patience, il répondait avec bonté. »

Tout cela a pu être vrai avant le retour de Pologne et Taventure de Venise. Mais pourquoi laisser ces traits dans le portrait qu'on fait de Henri, quand on a été obligé d'écrire que ce prince, dont Fabord avait été si gracieux, était dsvenu d'un accès fort difficile, à peu près impossible; qu'il s'était rendu invisible dès le conunencement de son règne; qu'il s'était renfermé dans les appartements les plus reculés du Louvre, concentré dans la société de quelques favoris, « lesquels, dit Davila, exigeaient des présents considérables pour permettre de pénétrer jusqu'à lui. » Pierre Mathieu dit aussi que « sa nonchalance et sa solitude (c'estr^dire son isolement) lui firent perdre les occasions de se mettre en repos, de devenir l'amour de ses sujets, la terreur de ses ennemis. » Un sentiment de honte et dinfirmité concourait, avec ses habitudes vicieuses, à lui faire éviter les regards.

Pierre Mathieu n'est pas le seul qui ait remarqué la nonchalance de Henri : « Il était.

du genre humain, les sépare, en outre, des générations à venir. Le père de famille dont Timagination est le moins sensible à la gloire, pressent néanmoins une sorte de perpétuité d'existence dans la mémoire de ses enfants, et il la souhaite honorée. Ajoutez que Testime et rafféction de chaque sexe sont le but principal de toutes les pensées et de toutes les actions de Tautre, le mobile, le véhicule des actions difficiles; et qu'après s'être attaches l'un à l'autre comme au but naturel de leur existence, les deux sexes se servent ensuite conmie moyens de bonheur et de vertu, deviennent fidèles auxiliaires l'un de l'autre, et conservent de concert les traditions de famille au proflt de la scciété gônëralc.

dit de Thou, indolent > aimant le repos, incapable de grandes entreprises, lent à prendre un parti, plus par indolence que par timidité, n Ailleurs il lui reproche « trop de penchant pour la mollesse et les plaisirs. » Chevemi dit crûment que « ses voluptés le firent mépriser. » Après la bataille de Jamac, couronnée par le meurtre du prince de Condé , il donna déjà des marques de cette indolence qui l'a toujours caractérisé, a Dès lors, comme dit Anquetil, on pat remarquer en lui des alternatives d'activité et de nonchal«[ice. »

n avait reçu de sa première éducation, et peut-être de la nature, ces dispositions à l'indolence, à la mollesse et aux plaisirs. Son état de dégradation augmenta les unes et lui fit un tourment des autres. Davila croit que et naturellement il était fort disposé à la vie voluptueuse, qu'il s'en était fait un système politique, mais qu^elle tourna bientôt en habitude. » C'est aussi l'opinion de Pierre Mathieu, qui marque les premiers états de Blois, en 1576, comme l'époque où Henri s'abandonna aux mignons. « Il voulait la paix, dit-il, et il crut la faire désirer par les plaisirs de sa cour. » Tavannes lui en fit des reproches; On lit dans ses Mémoires ce qui suit : a M. d'Anjou (qui fut depuis Henri III) , riche d'apanage et d'honneurs, mignon de sa mère (qui le prépare pour s'en servir contre le roi son fils,. s'il lui voulait ôter le gouvernement des affaires), se plonge aux plaisirs. Le sieur de Tavannes Fen reprend, lui remontre que la mort vient assez tôt, sans Favancer par volupté et irritements d'appétit extraordinaire, ruine d'àme, de corps et de réputation (i).»

Le Laboureur a avancé que Henri III avait été mieux élevé que ses frères; que Catherine de Médicis « avait favorisé la noble et la belle éducation que Carnavalet lui donnait ; l'avait rendu ciipable d'ambition , et lui avait inspiré de grands desseins (i). » Catherine de Médicis eut en effet la bonne intention que lui suppose le Laboureur, qui ne l'aimait pas; mais ses moyens ne répondaient pas à son intention. L'instruction que donnait ce Carnavalet pouvait être excellente; mais ce sont les cir-

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(1) Discours sur la vie de Henri III.

NOTICE

constances dont on environne les princes qui sont leurs véritables précepteurs. Henri III a été élevé, comme son père, comme ses frères, au milieu d'une troupe de filles jeunes, belles, galantes, au sein des plaisirs qu'elles attiraient autour d'elles. U a été nourri des traditions de son père et de son aïeul François I*' ; imbu de la folle idée de gouverner la cour par le plaisir, et la France par la cour. A la vérité, Catherine de Médicis mit de bonne heure le jeune prince à la vie militaire, à toutefois c'est la vie militaire que d'être placé en prince , avec le titre et les honneurs de général en chef, à la tête d'une armée dont le commandement est confié à des capitaines expérimentés. Mais Henri n'eut ce commandement honoraire que très-peu de temps; ne s'y dévoua, comme le dit Brantôme, que'par haine personnelle pour le prince de Condé, qui avait prétendu à la lieutenance générale du royaume. L*orgueil du commandement, la certitude de vaincre, ayant à sa disposition des forces doubles de celles de Tennemi, le feu de la jeunesse, ont pu alors faire briller en lui quelques étincelles de courage, mais non fortifier une constitution énervée. Il a pu s'enfler alors de quelque audace, non acquérir une vigueur capable de la soutenir. Catherine a pu lui inspirer ses desseins généreux, mais sans lui donner la force d'oser, encore moins d'accomplir, ceux qui auraient besoin d'un peu de persévérance. L'accident de Venise a rendu le mal incurable par l'affaiblissement des organes et Timpuissance de toute application : aussi verronsnous sa vie privée traîner dans les plus misérables futilités et dans les plus sales voluptés, et sa politique se mettre au niveau de sa vie privée.

De Thou assure qu'il avait l'esprit fort pénétrant; mais, selon Chevemi, il avait peu de jugement , et sentait mieux qu'il ne pensait, c'est-à-dire que ses premiers aperçus étaient justes et ses raisonnements faux. Ainsi sa pénétration était un avantage inutile.

A quoi auraitrcUepu servir, même étant accompagnée de jugement, depuis que son esprit appesanti, devenu incapable d'application, ne pouvait être tiré de son engourdissement que par la débauche?

A quoi aurait-elle servi contre les détesta-

bles traditions de son père et de son aïeul, qui obstruaient son jugement en matière de religion et de gouvernement pditique; contre l'esprit de persécution, contre l'opinon qu'il ne faut souffrir qu'une seule religion dans l'État, contre la doctrine de gouverner la cour et l'État par la magie du trône et les plaisirs : malheureuses erreurs qu'il avait héritées en naissant?

A quoi aurait-elle servi enfin, contre un jugement faux, à un prince qui tenait de son état de roi et de la flatterie de ses courtisans toute la présomption nécessaire pour ne jamais douter de la parfaite sagesse de ses plus extravagantes fantaisies?

Davila, après avoir exposé son système de gouvernement (que nous verrons plus 1(»d), et en avoir fait sentir le ridicule, dit «qu'il croyait l'avoir merveilleusement acheminé vers le succès, li était convaincu que finalement il se rendrmt supérieur à toute opposition avec une grande facilité, n

Chevemi dit <t qu'il avait trop bonne opinion de sa suffisance, et qu'il méprisait les conseils. »

Pierre Mathieu peint très-bien sa présomption à son retour en France : ce Arrivé à Lyon, dit-il, il voulait que l'on connût qu'on n'avait pas affaire à un prince mineur; qu'il n'était pas novice à régner; qu'ayant porté la couronne d'un grand royaume, vu tant de pays et d'affaires, sa jeunesse était déjà envieillie dans l'expérience, et que la réputation de ses prédécesseurs devait du retour à la sienne. »

Mézerai attribue cette présomption à « ses premiers mignons (1), qui, dit-il, lui persuadaient qu'il surpassait infiniment tous les rois se« précédents , et que la prudence des plus habiles n'était qu'ignorance auprès de la sienne. »

La sagacité et la finesse qu'on lui attribue furent assurément en défaut dans une circonstance importante: ce fut en 4576, lorsqu'il se persuada qu'il amènerait les états généraux à déclarer une guerre à outrance aux protestants, et, pour cet effet, à lui voter des millions, dont une partie était promise d'avance à ses favoris et à leurs créanciers. D parvint- à s'assurer par l'argent et l'intrigue un orateur

(1) Quélos, Maugiron, Saint-McgrÎD.

SUR HENRI IIL

dans cbacone des trois chambres ^ et les trois présidents; mais la très-grande majorité^ dont il croyait se jouer par ces moyens, le joua ellemême ^ flatta le zèle qu'il témoignait pour la religion^ mais s'opposa constamment à la guerre ^ et se sépara sans avoir voté ua écu» L'intrigue du roi pour avoir de Fargent, Padresse et la fermeté de l'assemblée pour éluder sa demande, sont le sujet du Budget de HenH II!.

A Fapatbie, à la présomption^ il fa«l i^outer ur.e extrême légèreté : c'était une de ces têtes où rien ne s'imprime ^ où rien ne reste. DeThou le dit a prudent, d'une prudence consommée. » Il l'appelle quelque part fl ce sage prince. » Mais ailleurs il nous fait remarquer a qu'à peine délivré d'un danger^ il en perdait le souvenir. » Il va jusqu'à le déclarer a prévoyant ; mais^ ajoute-t-il^ tout occupé du présent sans se mettre en peine de l'avenir^ et négligeant les plus belles occasions. »

n avait autant de légèreté dans les sentiments que dans les idées.

Pierre Mathieu rapporte les démonstrations d'excessive douleur qu'il fit à la mort de la princesse de Ck)ndé^ à qui il écrivait de son sang en Pologne. Il portait de petites têtes de mort aux rubans de ses souliers; il en portait à ses aiguillettes; il chargea Souvrai^ le grand maître de sa garde-robe^ de lui faire faire pour six mille écus d'ornements de ce genre. Il portait toujours sur lui une croix et des boucles d'oreilles de la princesse. Enfin ^ sa mère prit le parti de les lui faire dérober : il en fut; dit Pierre Mathieu^ de cette soustraction comme de la bague enchantée de Charlemagne. Davila rapporte que ces témoignages de douleur extrême à la perte de Quélus, Maugiron et Saint-Mégrin^ ne l'empêchèrent pas de se mettre aussitôt en quête d'autres jeunes gens pour remplacer ceux-là. Les folies qu'il fit pour Joyeuse et d'Épemon n'empêchèrent pas que, dégoûté du premier, il ne l'envoyât commander une armée contre le roi de Navarre, avec des recommandations qui firent penser au jeune courtisan que le roi n'avait pas grande idée de sa bravoure, ce qui le poussa à chercher la mort à la bataille de Ck>utras. n exila d'Épemon à Loches, et le dépouilla de tous ses emplois.

La contenance de Henri à Jamac et à Montcontour a attaché à sa jeunesse des idées de courage qui sont restées à sa mémoire. Voltaire fait dire de lui par Henri IV :

n est vaillant, mais faible, et moins roi que soldat*

C'est un anachronisme.

Pierre Mathieu le voit belliqueux, courageux, passionné pour la gloire, quand il n'était que duc d'Anjou. «A Poitiers, dit-il, à Jamac , à Montcontour, à la Rochelle, il se jeta plus avant dans la mêlée que la qualité de sa personne ne le permettait, d

Davila lui reconnaît un courage généreux , de la valeur, une contenance admirable sous les armes, mais toujours dans sa première jeunesse.

De Thou pense qu'intrépide dans le danger, il fut peu propre à TaRronter. U ne remarque pas dans les batailles de Jamac et de Montcontour toute la vaillance qu'on y admire : ((Henri y mérita, dit -il, d'être considéré comme un prince favorisé de la fortune. » Et en effet, Castehiau nous apprend que o le maréchal de Tavannes ne cessa pas un moment d'être à ses côtés. » C'était réeUement lui qui ordonnait ce que le prince commandait. Mais cette circonstance n'ôte rien à celui-cj du mérite de la bravoure.

Quoi qu*il en soit de cette bravoure dans les batailles dont il s'agit, elle ne peut honorer que sa première jeunesse. Tous les historiens reconnaissent que depuis sa royauté de Pologne, ce fut un autre homme. Quand le héros de Jamac et de Montcontour monta sur le trône de France, il était pis que poltron, il était peureux et lâche. Saint-Luc, qui avait vécu avec lui dans une intimité dont ensuite il avait eu horreur, et dont il avait essayé de lui faire honte, disait à d'Aubigné que « quelquefois il prenait au roi des frayeurs qui le faisaient cacher sous son lit; et que, dès qu'il tonnait, il descendait toujours aux basses voûtes du Louvre (1). » Voilà la bravoure de Henri III dans la seconde période de sa vie»

Voici pour la suivante :

Pierre Mathieu dit, sous la date de i58i> que « Henri n'aimait plus la guerre, et vivait

(I) Uisiolre des (roubles, liv. I.

plus en capucin qu'en roi; que sa diane était le chant des Feuillants^ son champ de bataille un cloître, sa cuirasse un sac de pénitent. 9 Davila représente aussi le héros de Jamac et de Montcontour entouré dans le même temps de capucins, de hiéronymites, de bernardins^ de jésuites , et d'autres religieux.

La bravoure de Henri était digne de l'état de dégradation physique où il était tombé : on ne vante pas celle des merveilleux chanteurs de lltalie, des gardiens des sérails de Gonstantinople, et des officiers de police de Pékin.

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