‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 274 sur 478 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Qualités morales et vices.

Les facultés que nous venons d'observer dans Henri III donnent la mesure de ses qualités, et font pressentir sa vie morale et politique. Tout s'y ressentit de Finfirmité de la personne, tout, jusqu'à ses actes de tyrannie et de cruauté; car, comme dit là Bruyère , « il ne faut ni art ni science pour exercer la tyrannie; et la politique qui ne consiste qu'à répandre le sang est fort bornée, et de nul raffinement. Elle inspire de tuer ceux dont la vie est un obstacle à notre ambition : un homme né cruel fait cela sans peine. C'est la manière la plus horrible et la plus grossière de se mamtenir ou de s'acrandir(l).»

La vie privée de Henri III est assez difficile à séparer de sa vie publique; car ses plus futiles amusements, ses plaisirs les plus désordonnés entraient dans sa politique , ou , pour mieux dire, étaient sa politique tout entière. Cependant essayons de donner une idée distincte de ses habitudes particulières; et d'abord parions de sa société intime. Ce que nous allons en dire se rapporte à treize années de son règne. Nous parlerons à part des deux dernières.

Ces treize années furent le règne des favoris, qui peut se partager en deux lemps : d'abord celui de Quélus, de Maugiron, de Samt-Mégrin, de Saint-Luc, de René de Villequier; ensuite celui de Joyeuse et d'Épernon. Le premier commença en 1576; le second, après le duel où succombèrent Quélus et Maugiron en 1578.

NOTICE

Les relations de Henri III avec ses favoris sont assez clmrement exprimées par le mot de mignons , qui , dit Bodin , commença à trotter dans le peuple en 1576. « Compagnons dans le cabinet , dit Pierre Mathieu , ils étaient maîtres ailleurs. » a Des vices énormes, dit Davila, furent imputés à la vie domestique de Henri. » D'Aubigné nous apprend que la reine de Navarre , après son retour de Gascogne avec la reine sa mère , « fitpartî avec ceux de la cour qui diffamaient le roi , en lui imputant de trèsrsales voluptés, auxquelles il semblait que les dames eussent intérêt (1 ) . » Le titre du Code des Hemu^hrodites annonce assez que la substance de la description de l'île où ce code est inséré, est une accusation longue et développée du vice régnant dans la société intime du roi. On trouve, à la page 34 de cet écrit, une alluâon et une note qui ne permettent pas de douter au moins de la patience du monarque dans ce désordre. L'anecdote de Saint-Luc, qui, à Tinstigation de sa femme, et au moyen d^une sarbacane introduite à travers le mur au chevet du lit du roi, le menace au nom du ciel d'une punition sévère , s'il continue la vie honteuse et criminelle qu'il mène, est une autre preuve assez forte pour avoir décidé Daniel à regarder comme indubitables les accusations dont les liaisons du roi ont été l'objet.

Enfin, sans remuer le cloaque où se poui^ raient rencontrer d'autres témoignages, on se sent atteint d'une conviction douloureuse quand on voit le vice reproché à Henri III régner à découvert, cent ans après lui, sous le règne si révéré de Louis XIV, dans les temps de sa dévotion, renforcée par celle de madame de Maintenon ; quand on entend, le jour de Noël 1687, le prédicateur de la cour, le sévère Bourdaloue, adjurer le roi, du haut de la chaire de vérité, de faire cesser dans sa cour un désordre que les saintes Écritures défendent de nommer; quand on lit l'écrit de Bussy-Rabutin qui termine son Histoire amoureuse des Gaules sous ce titre : la France italianisée ^ on ne peut se défendre de revenir à l'histoire de Henri III, de se rappeler ses mignons, de voir en lui et en eux l'origine de la dépravation contre laquelle tonnait Bourdaloue, et de lui

(0 La Bruyère, chap. X, du Souverain,

(1) Tomell, liv. V, p. 414.

SUR HENRI III

imputer cette infamie séculaire qui parait avoir été favorisée par la politique militaire de Louvois, grand partisan du bataillon thébain (1), et qui n*a cessé que sous le règne tant calomnié du duc d'Orléans^ qui ramena sinon aux amours légitimes^ au moins à des amours exempts de dépravation.

Le goût pour les habits de femme est particulier à ceux qui, pour se dédonunager du malheur de ne pouvoir plaire aux fenunes, essayent de plaire aux honmies. En butte dès son enfance aux séductions du sexe, instruit par son exemple à l'art de plaire avant d'être parvenu à Tâge d'aimer, efféminé avant d'avoir atteint Tàge des qualités viriles, Henri, quand ii fallut désespérer de plaire aux femmes, était tout disposé à plaire comme elles et à leur manière. Il s'habillait fréquemment en amazone pour courir la chasse ou la bague, et en femme pour le bal et pour les mascarades nocturnes, n se découvrait la poitrine, et la garnissait de colliers de perles, et portait des pendants bouclés à ses oreilles. D se coiSait toujours en femme, môme avec des habits d'homme, même dans les cérémonies publiques. Il se présentait ainsi à l'église et à la sainte table, au grand scandale des catholiques, qui voyaient en lui un mahométan couvert de son turban; il est ainsi représenté dans ses monnaies. Cette coiffure était une toque de velours, attachée dans les cheveux avec des épingles, et autour de laquelle les cheveux étaient relevés et bouclés. Sur le devant était placée une aigrette, nouée par des pierreries.

n portait habituellement deux paires de gants. Tune très-fine et qui s'appliquait juste à la peau des mains, qu'il avait fort blanches et très-bien modelées; l'autre plus large et parfumée, qui se mettait par-dessus la première. Ajoutez autour du cou Ténoripe fraise godronnée, au milieu de laquelle sa tête était placée comme dans un bassin, et avec laquelle il est aussi représenté dans ses monnaies. C'est à peu près ainsi qu'Héliogabale se montrait, quand il voulait « se marier comme femme aux cochers du cirque. » (Je me sers de l'expression de Crévier.)

(1 ) Voyez le Banquet de Platon, traduit par Radne.

La ôhasse, la bague, le bal , tous les exercices où les femmes peuvent défrioyer le plus de grâce et le plus de séduction , comme les hommes le plus de vigueur, étaient ceux pour lesquels il préférait d'ordmaire les habits de femme.

Au soin de plaire aux hommes à la manière des fenmies, se joignait celui de mal parler des femmes dans la conversation, comme les femmes galantes parlent les unes des autres, et de leur nuire à toutes par ses discours et ses actions, comme font les gardiens des sérails de rOrient; de livrer les unes à la vengeance de leur mari, d'autres à l'ingratitude de leurs amants, d'autres à un déshonneur public, et même aux violences des amants méprisés. H ne négligeait pas même d'ajouter, à la condition et à l'avilissement des femmes perdues, quelque cruauté scandaleuse ou quelque outrage plus contraire à la décence et aux mœurs que leur conduite' même.

Dans les réunions familières du roi et des mignons» on s'entretenait de toutes les aventures galantes de la cour; on en méditait, on en préparait de nouvelles; on recherchait les femmes intactes, pour les séduire, ou leur tendre quelque piège et les déshonorer, a Les mignons se divertissaient, dit le Laboureur, de la licence que le roi leur donnait d'attenter à l'honneur des dames. » Ils se distribuaient entre eux celles que chacun d/evait livrer au scandale; on rapportait chaque jour au monarque les progrès qu'on avait faits, les difBcultés qu'on avait rencontrées. Le roi donnait l'argent nécessaire pour assurer les victoires, soit par des cadeaux, ou par des fêtes, ou par des médiations intéressées. Pierre Mathieu (1) le dit fort clairement ; a Le roi non-seulement aimait ses favoris, mais il favorisait leurs amours, et facilitait, par sa libéralité, l'accomplissement de leurs désirs, d Le Laboureur va plus loin : a Quand ils lui venaient rendre compte de leurs entreprises d'amour, il louait dit-il, les heureux, il plaignait ceux qui avaient été rebutés, favorisait leurs passions impudiques, et souffrait qu'ils usassent de son autorité par des violences que je n'ose décrire.

(1) Pag. 490.

NOTICE

Cela lui attira la haine des femmes^ qui révélèrent son dérèglenoent (1). »

M. de Mayer a osé imprimer ce que Pabbé le Laboureur a eu honte d'extraire des manuscrits de la Bibliothèque royale : a II eut fantaisie un jour de mander au Louvre la femme d'un conseiller. A peine fut-elle entrée dans son cabinet^ qu'il lâcha sur elle sa bande débordée; et Cypière se mit en devoir de la violenter en telle compagnie; mais elle se pâma si fort qu'il fallut qu'on la reportât toute morte. La Guiche^ amoureux de madame FAmirande, dame de haut lieu et fort sage^ implora l'intercession du roi, qui manda la dame au Louvre ; et , là, la Guiche la pressa à outrance. Elle se défendit bien fort;... mais^ tenue par deux valets et devant le roi,... elle sortit tout éplorée et criant merci... » Le même manuscrit apprend de quelle manière il s'y prenait pour réformer les mœurs des courtisanes, a II en fit un jour conduire cinquante à Saint-Cloud, les fit dépouiller toutes nues et courir dans le bois. Il fit mettre aussitôt autant de Suisses nus à leurs trousses, et monta à cheval pour voir cette chasse singuUère... »

Les mêmes manuscrits ont confirmé à M. de Mayer que a Henri avait pris l'habitude de courir de nuit les rues de Paris souvent masqué en femme, et que ses courses se terminaient par des violences de tous les genres. » Les historiens se sont servis d'une expression inexacte quand ils ont quaUfié ces mascarades nocturnes de parties de débauche. La débauche entrait, il est vrai, pour quelque chose dans ces parties crapuleuses; mais c'étaient d'horribles avanies qui les complétaient. Un plaisir malfaisant succédait aux plaisirs honteux. On trouvait piquant d'insulter les femmes honnêtes, après avoir fatigué les femmes perdues. Le roi accordait la débauche aux favoris : les favoris réjouissaient par les avanies le monarque impuissant. Le règlement de police de llle des Hermaphrodites fait allusion à ces avanies. L'article iO de ce règlement s'exprime ainsi : a Les ravissements, violements (les rapts et les viols), et autres galanteries, seront tenus en réputation dans cet empire, pourvu qu'on s'adresse à ceux qui seront de beaucoup in-

(1) Discours sur Henri 111.

férieurs, et que l'offensé ait plus de crainte de Fagresseur que d'espérance de justice, quand bien il s'en viendrait plaindre. i>

L'Ëstoile rapporte , sous la date de 1 583, que, le jour de carême-prenant, le roi avec ses mignons furent en masque par les rues de Paris, «( où ils firent mille insolences; et la nuit allèrent rôder de maison en maison, Caisant lascivetés et vilenies avec ses mignons frisés, bardachés, fraisés, jusqu'à six heures du matin. »

L'Ëstoile, en 1584, dit: «Jour de carêmeprenant, cavalcade masquée, courant à bride avalée, renversant les uns, battant les autres, firent mille insolences à la foire Saint -Germain... et toute la nuit courant, jusqu'au lendemain dix heures, par toutes les bonnes compagnies qu'ils surent être à Paris, n

Les occupations et les amusements qu'on vient de rappeler alternaient de temps en temps avec des pratiques religieuses, des visites de couvents, des assemblées de congrégations, des processions, des pèlerinages, des stations de paradis en paradis dans les églises. C'est à Henri III que le culte catholique doit l'invention des paradis et des reposoirs. Ces actes de dévotion, précédés et suivis de tant de débauches, en étaient secrètement mêlés eux-mêmes ; sous le sac de pénitent, décorés du chapelet à tête de mort en ceinture, et de la discipline en sautoir, le roi et les favoris avaient encore des intelligences lascives avec des femmes mêlées parmi eux, ou qu'ils voyaient à leurs fenêtres, et à qui ils soufflaient, par des sarbacanes, des pastilles musquées ou des billets galants.

-Les historiens ont fait unanimement de Henri m un prince attadié à la religion catholique, toutefois en l'accusant de cagoterieet de superstition.

n eût été bien plus juste et bien (dus simple de l'accuser d'hypocririe. S'il eût été cagot, superstitieux, pieux surtout, attaché à la réû^aa, il n'aurait pas été dans des alternatives continuelles de débaudies et de dévotion ; il n'aurait pasmêléensemblelesmomeries, lesindécences, les obscénités, et surtout il n'aurait pas commis, à seize ans de distance, les deux plus énormes crimes de son siècle, le massacre de la Saint-Barthélémy et l'assassinat de guet-apens du duc de Guise.

On ne voit, dans aucune des délibérations qui ont précédé les actes mémorables de Henri III,

SUR HENRI m.

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aucune hésitation ^ ni aucune détermination prodmte par une idée superstitieuse; toujours les motifs sont ou des faits positifs, précisément articulés, ou des intérêts nets, bien ou mal entendus, maïs toujours politiques et très-sensibles. Il en était de même de Catherine de Médicis.

Aux avanies dont nous avons parlé, peytr<m reconnattre le prince dont tant d'historiens respectables ont loué la bonté? Pierre Mathieu, de Tbou, ont vu en lui a un prince bon, enclin à faire du bien, d'une bonté sans exemple. »

« Il fut libéral, dit Pierre Mathieu, en un degré éminent. »

« Bon ami, libéral, bienfaisant, généreux, dit de Thou, il ne donnait jamais sans s'excuser de ne pas faire davantage. i>

C'est sans doute ce qui fait dire ailleurs, par de Thou, qu'il eut toutes les belles qualités de corps et d'espiît que Ton peut désirer dans un grand monarque.

C'est sans doute ce qui a fait dire par Davila que ce fut un prince plein de vertus singulières et de grandes qualités.

C'est sans doute le mélange de ces belles qualités avec tant de petitesses et d'infirmités de caractère, que de Thou avait présent à l'esprit quand il écrivait ces mots cités par le président Uénault: a Caractère d'esprit incompréhensible : en certaines choses au-dessus de sa dignité, en d'autres au-dessous de l'enfance. D La bonté est en efiët au-dessus de la dignité.

C'est de la bonté, de la générosité attribuées à Heari , que Voltaire parlait quand il disait :

Valois reçut da ciel des vertus en partage.

Ce sont ces qualités qui ont ^chanté Daniel et Anquetil, au point d'inspirer au premier cet éloge : a Prince orné de très-grandes qualités, même de celles qui font le plus d'honneur à la majesté royale;» et à Anquetil ces mots : « Prince fait pour être adoré de ses peuples, s'il n*eût eu des défauts qui auraient été sans conséquence dans des particuliers, mais qui firent mal interpréter toutes ses actions. » De sorte que, suivant Anquetil, les mépris des peuples furent très-injustes (i ) ; et Henri mérita les lar-

Cl) EitprU de la Ligue, liv. Vl.

mes véritables qu'il eut la consolation de voir couler avant sa mort.

C'est le privilège de la bonté d'intéresser les cœurs honnêtes; c'est aussi un privilège des sentiments affectueux et des airs caressants, de passer aisément pour de la bonté. On ne peut donc sindigner contre les historiens qui se sont laissé décevoir par les apparences de la bonté dont se parait Henri DI, çt qui ont bien voulu se persuader qu'elle rachetait en lui les excès, les abus, les faiblesses dont ^l^ avouent qu'elle était accompagnée.

Cependant il faut être conséquent, et ne pas perdre de vue le but de l'histoire.

On ne peut pas qualifier un prince de bon, quand on a rapporté de lui cent traits de dureté de cœur, de méchanceté noire, et qu'on les a soi-même ainsi qualifiés.

Ce que nous avons vu de sa conduite envers les femmes a été constamment Ijftche et cruel, excepté avec la seule princesse de Condé, lorsqu'il ^tait dans sa première jeunesse. Mais comme sa méchanceté s'est dédonunagée par sa conduite envers sa sœur la reine de Navarre, et d'autres personnes de la cour ! Quel nom donner aux outrages auxquels il livra Marguerite, à ses efforts pour la perdre dans l'esprit de son mari , au soin qu'il prit de la déshonorer si publiquement, que Henri se trouva dans l'impossibilité de continuer à vivre avec elle?

Elle va un jour visiter un couvent de fenunes où une de ses dames avait une tante. Le roi , se promenant avec Henri , voit le chariot de sa sœur près de ce couvent. Il veut qu'elle soit dans le voisinage chez un amant qu'il lui suppose : il envoie un de ses officiers visiter la maison. Elle ne s'y trouva pas. Elle ne fut pas moins réduite à faire preuve devant sa mère, devant son mari, devant toute la cour, qu'elle était allée à la maison religieuse de Saint- Pierre, près de laquelle son chariot était ar^ rêté.

Une autre fois, étant à Nérac avec son mari, et vivant avec lui en bonne intelligence, le roi fait dire à Henri que le vicomte de Turenne a des liaisons secrètes avec elle. Cette délation odieuse soulève toute la cour de Nérac, et donne lieu à la guerre qu'on nomma des Anaoureux.

C'est Marguerite elle-n)ême qui raconte,

NOTICE

dans ses Mémoires^ les deux anecdotes qu'on vient de rapporter (1).

Dans l'histoire de la vie deDuplessis-Mornay on lit que a le roi ayant ordonné à sa sœur de délivrer sur-le champ la cour de sa présence, il la fit arrêter à quatre lieues de Paris, et fit emprisonner une partie de ses femmes. Henri, roi de Navarre, envoya demander à son beaufrère les motifs d'un semblable traitement, et lui annoncer qu'il ne pouvait recevoir sa femme ainsi déshonorée. »

n ne réussit point à faire poignarder sa sœur par le prince magnanime à qui il Tavait mariée. Mais on peut lui imputer le meurtre de Françoise de Lanuu>k, femme de René de Yillequier, Pun de ses plus indignes favoris : on peut, dis-je, le lui imputer, soit , comme Ta dit de Thou dans un passage qui a été retranché de son livre, par vengeance des reproches sans doute peu ménagés qu'elle lui avait faits sur ses rapports avec le roi (2), soit par vengeance du roi lui-même, qui, offensé de ses propos, dénonça ses amants à son mari , comme le pense le Laboureur. A cette époque, 1577, dit-il, ace vaillant et ce victorieux, trouvant les armes trop pesantes, ne s'était réservé que le stylet contre ceux qui lui étaient suspects (3) . » Ailleurs il fait entendre que Tassassinat de madame de Villequier a partait de l'esprit vindicatif d'un grand prince qui poursuivait plus cruellement ses querelles contre les dames que contre les hommes (4). x> Le détail qu'il en donne fait voir qu'il parle du roi. Et quelle preuve plus claire peut-on demander contre ce prince, que le fait même, comme le rapporte l'Estoile dans son journal : a L'assassinat fut commis au conunencement de septembre 1577, dans le château de Poitiers, où lors était le roi, et où, comme favori de Sa Majesté, Villequier était aussi logé. » Le crime fut donc commis sous les yeux du roi, et il n'en témoigna pas le plus léger mécontentement.

De Thou et l'Estoile nous apprennent que ce

(1) Liv.K,p.71.

(3) Cruenius sanguine uxarls, ob improperatam sibï rqmdiosam vUam inter/eetx,

(3) Discoure sur la vie de Henri III.

(4) Mémoires de Castelnau, t. Il, liv. VI, p. 820.

bon Henri III a aussi fait assassiner Bussyd'Amboise par Monsoreau , en instruisant celui-ci d'une liaison intime de sa fenune avec Bussy, et en l'excitant à la vengeance.

De Thou dit encore que le roi favorisait l'intrigue de Saint-Mégrin avec la duchesse de Guise, se plaisant aux brocards que l'infidélité de la duchesse attirait sur son mari: ce qui dut les exciter et les propager, jusqu'à ce qu'ils avertissent l'orgueilleux duc du ridicule auquel il était en butte, et provoquassent ainsi la vengeance dont Saintr-Mégrin fut la victime.

La persécution des fenunes, la vigilance sur leur chasteté, le besoin de tourmenter les maris amoureux et jaloux, tout cela est tellement du caractère d'un vil eunuque , que li conduite de Henri m à leur égard peut être attribuée à une cause moins odieuse que la méchanceté. Mais voyons-le dans d'autres relations.

On est fondé à croire, d'après Brantôme et Castelnau, ({u'à la bataille de Jamac le prince de Gondé fut tué par un ordre de Henri, alors duc d'Anjou; et Pierre Mathieu nous a préparés à accueillir leur témoignage, en disant que ce prince si bon a regardait les auautés utiles comme justes et permises. »

Brantôme dit que Montesquiou, capitaine des gardes suisses de Monsieur, a n'avait garde de faillir à tuer le prince, car il avait été fort recommandé à plusieurs des favoris dudit Monsieur, pour la haine qu'il lui portait (depuis que le prince de Condé avait numtré l'ambition d'être lieutenant général du royaume), et aussi parce qu'il n'y a rien qu'un grand haïsse tant qu'un autre grand son pareil , ou qui veut s'égaler à lui. » Ce texte peut ne s'entendre que d'une recommandation générale.

Mais Castelnau, qui était à Jamac, rapporte qu'après que le prince de Condé se fut rendu prisonnier à Dargence et lui eut remis son épée, a Montesquiou, capitaine des gardes de Monsieur, et partant d'auprès de sa personne ^ vint au derrière du prince de Condé, et le tua d'un coup de pistolet entre ses deux garants. » Depoulcre, sieur de la Motte-Messemé, dit crûment, dans une note de son poème des Hoinéies loisirs^ que a Montesquiou tua le prince de Condé de sang-froid , par le commandement, dit-on, de son maître. »

SUR HENRI m.

Le coup de fusil tiré par Maurevert sur l'amiral de Coligny^ le fut par ordre du même prince : il eut lé premier Pidée de cet assassinat.

Ce fut lui qui excita sa mère^ et qui , avec sa mère^ excita Charles IX au massacre de la SaintrBartbélemy^ et en provoqua Pordre.

Lorsque Salcède fut mis à la question^ le roi y as»sta caché derrière un rideau ; il alla même à l'hôtel de ville pour le voir écarteler. Il était curieux sans doute des révélations que Salcède pourrait faire , et ce n'était pas sans raison. «Mais bien des gens^ dit deThou, trouvèrent qu*un tel spectacle ne convenait guère à la dignité royale. »

, Enfin y Tassassinat du duc de Guise et du cardinal de Guise son frère, fut prémédité par lui pendant plusieurs années.

Pierre Mathieu, et vingt autres après lui, assurent pourtant que ce fut la renommée de la prouesse et de la bonté de Henri qui fit que les Polonais lui présentèrent la couronne. Si ce fait était vrai, il ne faudrait pas s'étonner que nos historiens eussent été dupes d'une renommée si trompeuse. Mais de Thou ne pense pas comme Mathieu sur les motifs qui déterminèrent les Polonais à élire Henri III pour leur roi, et rien ne prouve cette renommée de prouesse et de bonté antérieure à celle que les historiens ont faite à ce prince.

Selon de Thou, ce fut Catherine de Médicis qui mit le duc d'Anjou sur les rangs des prétendants en Pologne ; ce fut Jean de Montluc, évéque de Valence , qui mit ce projet en tète à Catherine de Médicis; et ce fut Balagni, bâtard de Montluc , voyageant en Pologne à la mort du précédent roi , qui en conçut la première idée (i).

D'un autre côté, Tavannes nous apprend que Goligny avait conseillé au rm Charles IX (2) de limiter le pouvoir de sa mère, de chasser son frère hors du royaume, et de l'envoyer en Pologne. Le roi, qui détestait son frère, avait goûté cette idée, et Montluc fut envoyé à Varsovie pour négocier, intriguer, solliciter, acheter la couronne vacante. Voilà comment les Polonais ont conçu l'idée d'élire Henri 111.

(1) Uv.LVI.

(2) Chap. 27.

Sa réputation n*était pas tellement glorieuse; que Montluc ne fût obligé de répondre aux reproches de cruauté qu^on faisait au prince au sujet du massacre de la Saint-Barthélémy, et de faire solennellement le plus honteux mensonge pour le laver. De Thou nous a conservé les paroles de Montluc : « Le <c prince , dit ce prélat , n'a jamais voulu se « déclarer sur le projet de ce massacre, compa tant qu'il lui serait honteux de faire assassi* c( ner sans combat des gens qu^il avait tant de (f fois battus à la tête d'armées nombreuses, et (f de les abandonner à la fureur de quelques (( gladiateurs et d'une populace effrénée. » Ces mensonges ne suffirent pas; Montluc fut obligé de souscrire à des conditions stipulées durement par les Polonais en faveur des protestants de France, et d'en promettre secrètement la ratification dès que le prince serait élu.

L'embarras des Polonais pour faire un choix entre les compétiteurs qui se présentaient, la grandeur de la maison de France, la bienveillance des Turcs pour elle , circonstance d'un grand poids en Pologne, aidèrent puissamment Montluc à obtenir les suffrages nécessaires.

Enfin , l'argent de la France détermina Vé lection. Les Polonais reprochèrent aux Lithuaniens , qui les premiers s'étaient déclarés pour la France, de s'être laissé corrompre ; « et ils prétendirent que Montluc leur avait distribué cent mille écus d'or.» De Thou, en rapportant ce fait, ne dit ni ce qu'il en sait ni ce qu^il en pense. Mais Tavannes supplée à son ^ence : « Les Polonais, dit-il, élisent un étranger (le duc d'Anjou) parce qu'ils ne se veulent céder les uns aux autres, et se laissent corrompre par argent de leur élection. »

Cette élection ne fut donc en aucune façon un hommage rendu par l'enthousiasme d'une nation généreuse à la prouesse et à la bonté de Henri. Los lecteurs sont donc libres de croire ce qu'ils voudront du renom de bonté que les annalistes lui supposent et qu'ils lui ont fait.

Il faut être conséquent, ai-je dit; de Thou et les autres historiens ne l'ont pas été davantage quand ils ont loué la libéralité, la générosité, la bienfaisance de Henri, que quand ils

NOTICE

ont fait l'éloge de sa bontés et l'ont appelé bon amî.

De Thou avait plu«eurs fois répété, dans le cours de son histoire^ c que les vues des favoris du roi l'emportaient toujours sur le tnen de l'État... que ses profusions l'obligèrent à inventer tous les jours de nouveaux imp^... que^ pour plaire à ses favoris, il ruina l'État. »

Peutron raisonnablement donner le titre honorable et touchant de bon ami à un prince qui s'est fait le compagnon de quelques vauriens? L'amitié des bandits entre eux a-t-elle jamais été regardée comme une vertu? Est-ce autre chose qu'une conjuration contre les honnêtes gens? et peut-on lui donner le nom d'amitié sans prostituer ce mot?

Ce prince estril bienfaisant^ qui, pour enrichir de méprisables favoris, laisse languir le mérite^ qui, pour réccmipenser l'art de lui plaire, rebute les services les plus utiles et les plus difUciles? Qu'appellera-t-on faveur aveugle, injustice criante, si ce ne sont là les noms que mérite cette espèce de bienfaisance?

Est-il tolérable d'entendre appeler libéral, généreux , le prince que sa prodigalité pour d'indignes favoris, que ses profusions, son faste personnel, rendent avare, non-seulement pour de bons serviteurs , mais ausssi pour les dépenses pubUques les plus urgentes; le monarque dont le faste personnel condamne tous les établissements, tous les services qui intéressent la nation, à un aspect dlndigence honteuse, à une détérioration sans remède; dont l'avidité insatiable jette la nation ellenoiéme dans l'épuisement par l'excès des impôts, et, ce qui est un malheur plus grand encore, lui imprime une flétiîssure profonde , une tache indélébile par la vénalité des charges de tout genre, même des hautes magistratures, qu'il donnait aux mignons, lesquels a les donnaient en payement, dit de Thou, aux parfumeurs, aux traiteurs, aux marchands d'étoffes, à quiconque était devenu leur créancier, qui les revendaient ensuite, à des prix excessifs, à des hommes de néant? »

11 ne faut que rapprocher les témoignages favorables que le sage de Thou rend à Henri UI, et les censures qu'il lui inflige, à de longs intervalles de son histoire, pour en faire voir la contradiction. Si, au lieu de dire : il fut bienfaisant, libéral, généreux, bon ami, mais il fat

d'une prodigaHté sans mesure pour des favoris méprisables, et il ruina l'État pour satisfaire sa vaine ostentatim; si, dis-je, au lien de composer ainsi sa phrase , il l'eût commencée en disant : il fut d'une prodigalité sans mesure, et ruina l'État, aimiitr-il osé dire ensuite : Mais il fut libéral, généreux, bon ami!... sa plume, fidèle à la raison, se fût refusée à la fhiir. Tant il est vrai qu'il n'est point d'erreurs qui, rendues clairement, ne tombassent d'ellesmêmes.

Mais passons qu'on puisse être touché des accents de l'amitié et de la générosité d'un prodigue, qui s'accuse de ne point faire asset quand il donne sans mesure : au moins f«ut-3 être sûr de la tendresse, de la sincérité de cette amitié , de son désint^essement , de sa constance. Or, nous verrons ce qu'était odle de Henri pour ses mignons, quand nous jetterons les yeux sur sa vie politique.

La plus sérieuse occupatiiHi de Henri dans les relâches que lui laissaient ses plaisirs, celle vers laquelle son esprit était habituellement tendu, était de régler la forme de ses habits et de sa coiffure, celle des habits et de la coiffore de la reine, des habits et de la coiffure de ses mignons. Il travailla longtemps à la coupe de l'habit et du manteau de l'ordre du Saint- Esprit, ainsi qu'à la composition de son collier. Il institua un tailleur en titre pour cet ordre, lui donna des fonctions dans la cérémonie de la réception : c'était lui qui posait le manteau sur les épaules du récipiendaire, et il est plusieurs fois nommé dans le règlement originaire de Tordre. Henri s'appliquait également à bien assc»*tir les parures en bijoux , aux parures en étoffes et aux coiffures d'honune et de femme. Il les essayait, il en étudiait les effets. Il allait jusqu'à régler les compartiments de ses écrins et de ceux de la reine, Q y rangeait ses pierreries. Le jour de son mariage, il fit attenA^ jusqu'à six heures du scûr la messe que les règlements de l'Église veulent être dite avant midi, parce qu'il arrangeait la coiffure de la reine. BientAt la toilette de la cour ne suffit pas à son génie; il se mita régler l'habillement de la France entière, pour hommes et pour fenunes. Sa déclaration du U mars 1583, qui est dans nos recueils de législation, est d'un détail si analytique, elle sup-

SUR HENRI lir.

pose une comiùssance si parfaite de tous les éléments qui entrent dans la composition d^une robe ou d'un babit, depuis Fétoffe de dessus jusqu'au fil qui Fattache à la doublure, et de toutes les circonstances de la confection, depuis la coupe jusques aux revers^ bordureu^ eouture$, points $t arrière'foints (i), qu'on crmi lire une instruction magistrale d'un maître tailleur ou d'une maltresse couturière à leurs ouvriers.

A l'occupation d^nventer des habits et des parures se joignait celle de s'halnller et de se parer tous les jours. Henri était longtemps à sa toilette ; il y revenait plusieurs fois par jour. Il lui arrivait souvent de passer à plusieurs reprises, dans la même journée , des haUts d'homme aux habits de femme, et des habits de femme aux habits d'homme.

Des intérêts lascifs n'étaient pas le seul but de tant de soins donnés à l'habillement et à la parure; une vanité de femme, ou plutôt d'enfant, contribuait à entretenir ces habitudes misérables. Henri aimait en tout le faste et l'éclat. La parure faisait partie de cette ostentation, qui est Torgueil des petites âmes et la majesté des rois fainéants.

Parierai-je des amusements qui remplis* saient le vide de cette ftme incapable de sent»» ments intimes, de cet esprit incapable d'un grande pensée ? Péréflxe et l'Ëstoile en font connaître plusieurs qui étaient habituels au roi : Il enseignait la reine et ses femmes à conjuguer des verbes et à décliner des noms. Il s'exerçait à l'air d'une chanson, il découpait des images, il apprenait à parler à des perroquets, il faisait daJoser des singes, il élevait de petits chiads turquets qu'il portait dans des paniers suspendus à son cou. L'Ëstoile nèus apprend qu'en 1585 il conmiença à jouer au bilboquet, et qu'il le portait à la main , même allant par les rues.

L'EstcMle parle aussi d'un autre amusement plus sérieux qui venait quelquefois aggraver sa pauvrete vol(mtaire: c'était le jeu. Dans le mois de janvier 1579, au plus fort de ses misères, il perdit 30 mille écus dans une nuit, tant à la prime qu'aux dés, en jouant contre une bande

(t) Tous e«s mots sont dans la loi, avec des disposilioDS qui s'y rapportent.

de banquiers iteliens qu'il avait permis d'introduire dans son palais.

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