DE L^OPINION CONTRAIRE ÉMISE PAR DIVERS AUTEURS
PRÉFACE
J"ai été fort en peine de savoir quel titre je donnerais à Fouvrage qu'on va lire ; je Tai appelé au hasard : Fragment d histoire dialogué. Mais je ne serais pas étonné d*avoir fait^ sans le savoir^ une pièce de théâtre dans le genre de V Époque , car j'en ai rempli direrses conditions : je confesse qu'il y a unité d'action ; mais j'ai heureusement embrassé des temps divers^ et je montre mes personnages en divers lieux, ce qui est de règle aujourd'hui.
Mon fragment représente en moins d'une heure une action de huit grands mois, et il ne fallait pas moins pour que le roi pût rompre le mariage de Bassompierre avec la belle Charlotte de Montmorency, fille du connétable; arranger celui du prince de Condé, son neveu^ à la place de Bassompierre; donner des inquiétudes au prince de Condé après son mai-iage ; le faire passer de l'inquiétude à la jalousie; lui faire concevoir divers projets pour se soustraire au malheur qui le menaçait; en réaliser plusieurs qui ne réussissent pas; enunener furtivement sa femme à la cour de Bruxelles pour la dérober aux poursuites du roi ; enfin, déterminer le roi à déclarer la guerre à cette cour qui refusait l'extradition de la princesse ; annoncer cette guerre dans le public; en faire les préparatifs; alarmer la reine sur les suites que la guerre pouvait avoir sur son état, que pourrait lui faire^perdre un double divorce qui mettrait Charlotte de Montmorency sur le trône à sa place ; le couronnement de la reine ordonné par le roi l'avant^veille de son départ; pour la rassurer ; enfin, l'assassinat exécuté la veille de son départ pour l'armée. L'Arsenal, le Louvre produits sur le même plancher appelé théâtre, malgré la différence des lieux, leur distance, leur aspect, marqué par leurs destinations opposée», tout cela,dis-je, représenté en moins d'une heure, s'appelait autrefois des invraisemblances propres à empêcher ou à re-
froidir l'intérêt du spectacle, et s'appelle aujourd'hui la vérité même et la vie des œuvres dramatiques ; il est donc possible que j'aie fait une œuvre dramatique. Mais je veux être franc, et, dût-il m'en coûter un peu de gloire, je déclare que je n'ai pas entendu faire une pièce de théâtre ; je suis malheureusement d'un temps où Ton ne s'imaginait pas avoir fait un ouvrage dramatique quand on avait osé
Sur la scène en un jour renfermer des années.
Toutefois, je l'avoue, je n'ai pu atteindre ce point de perfection.
De montrer le héros d*un speclacle grossier , Enfant au premier acte, et barbon au dernier.
Mais du moins je me suis heureusement trouvé exempt de cette misérable loi :
Qu*en un lieu, quVp un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
Il est vrai que je n'ai pas conduit mes lecteurs, dans l'espace d'une heure, de Paris à Lond^es^ ou de Londres à Paris ; mais je n'ai pas mal diversifié les lieux des différentes scènes^ et j'ai fait faire passablement de chemin du Louvre à l'Arsenal et de l'Arsenal au Louvre, dans l'espace d'une heure que peut durer la représentation de mon ouvrage.
J'ai du moins prouvé que je n'avais pas la simplicité de croire que toute invraisemblance refiroidit l'action théAtrale; je me suis hautement affranchi de cette opinion de Boileau :
Une merveille absurde est pour nous sans appas : L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas.
Je n'ai pas encouru le reproche de penser avec Pierre Corneille, approuvé en ceci par Voltaire, que l'action théâtrale la plus parfaite serait celle dont la représentation ne prendrait pas plus de temps que n'en demanderait la réalité,
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parce que cette représentation serait la plus conforme à la chose représentée (*}.
Chose dé[)lorable ! on était affermi dans ces sottises par une sottise plus grande encore : c'était le principe d'éviter la confusion des genres. On disait avec une gravité niaise qu'il fallait distinguer l'épique du dramatique, Fépopée du théâtre; qu'il fallait garder pour les récits de Pépopée les événements de longue haleine, qui se composaient d'une multitude d'événements divers et simultanés^ mais arrivés en divers lieux éloignés les uns des autres, ou d'événements successifs qui s'étaient passés à de longues distances de temps. Le poème épique^ disait-on^ peut, sans invraisemblance et sans diversion^ présenter à l'altention et à la mémoire du lecteur une suite de choses diverses; au lieu qu'une action théâtrale, qui se repré* sente en quelques heures tout au plus^ ne peut les rassembler sans invraisemblance, sans altération et sans confusion.
J'ai entendu des gens de lettres assurer qu'il y a aussi des choses poétiques qui gagnent plus à être décrites qu'à être représentées. La figure d'un héros, son attitude, son action dans une situation digne de l'épopée, peuvent être mieux imprimées dans imagination d'un lecteur par la description d'un poëte, que par l'action du meilleur comédien. La figure, le jeu d'un comédien diffèrent d'un théâtre à l'autre ; un comédien diffère chaque jour de lui-même ; enfin, il ressemble rarement au modèle que le poëte s'est proposé d'imiter.
Les mêmes gens de lettres ajoutaient qu on n'enrichit point la littérature en transportant dans un genre de composition ce qui appartient à un autre; qu'au contraire on appauvrit le champ où celui-ci peut moissonner, en démbant ce qui lui appartient , pour l'employer hors de sa place ; que quand vous dérobez à la poésie épique un si^et qui lui est propre, pour le gâter dans une pièce de théâtre, vous gaspillez et n'enrichissez pas, vous dépouillez la poésie épique, vous fatiguez le théâtre.
Ce que j'ai voulu faire, c'est l'essai d'un Fragment d'histoire dialoguée entre les personnages qu'elle présente dans une action déterminée.
(1) Discours de Corneille sur Tari dramatique.
Mais ici, autre embarras; peut-être devrais-je dire , autre scandale.
Je me suis proposé de prouver dans cet ouvrage, si ouvrage il y a, que la mort de Henri IV a eu, non pas pour cause unique, nuiis pour cause immédiate, la malheureuse passion que lui inspira Charlotte de Montmorency, princesse de Condé. J'ai cru utile de montrer ce triste résultat de l'incontinence ouverte, et du scandale des maîtresses avouées , que François I" avait misa la mode, dont ses successeurs immédiats donnèrent de si fâcheux exemples, et dont Henri IV transmit l'habitude à ses descendants Louis XIV et Louis XV.
Je sais que l'exécution de mon dessein est une contravention positive à l'une des maximes nouvelles qui règlent la rédaction de l'histoire, et que le déclarer, c'est me mettre en pleine révolte contre ce principe nouveau : que l'histoire est faite pour narrer et pour ne rien prouver, principe qu'on regarde comme la fidèle traduction de ces paroles de Quintilien : a Scribitur ad narrandum, non ad probandum. » Mais j'ai la prétention d'établir : l"" que l'histoire est faite pour prouver quelque vérité, pour l'établir, pour la manifester; 2"" que Quintilien n'a jamais entendu dire le contraire; 3'* que la vérité dont j'ai voulu donner la preuve est une de celles dont il importe de pénétrer l'esprit.
Je suis dominé par la conviction que la vérité historique dont je me suis proposé de donner la preuve est une de ces grandes leçons dont les princes ont besoin, et qu'il est honteux aux écrivains d'avoir négligées si longtemps.
Une crainte louable, sans doute, a empêché les annalistes du temps de Henri IV d'indiquer comme la cause de sa mort sa passion pour la princesse de Condé. Ils ont repoussé une vérité qui semblait pouvoir affaiblir l'horreur inspirée par l'assassin. Ils ont appréhendé d'entrer dans une sorte de complicité avec la Ligue, avec' les jalousies domestiques. Ils auraient cm attenter à la mémoire d'un prince remplr d'excellentes et de channantes qualités, en attribuant sa mort à la folle tentative d'une passion criminelle.
Toutefois, je me seas atteint de la curiosité de savoir ce qu'a voulu dire Quintilien, dont on cite la phrase : « Scribitur ad narrandum, non ad probandum ; » et aussi de savoir ce que prétendent en inférer ceux qui la donnent comme
un précepte de Fart d'écrire l'histoire. Quelques auteurs^ à en juger par les histoires qu'ils ont publiées de nos jours^ ont pensé que l'histoire est écrite pour raconter et ne rien prouver, et que tel esi le précepte de Quintilien.
Le sens littéral de sa proposition est fort différent de cette version. Ce sens est que Phisloire n'a point pour objet d'établir une proposition contestée; qu'elle n'est point appelée par la logique comme auxiliaire dans un combat engagé sur une question de morale ou de politique.
Citons ses paroles pour en bien faire connaître le sens : « Historia quoque alere oratiocf nem, quodam molli jucundoque succopotest. « Venim et ipsa sic legenda est ut sciamus ple- « rasque ejus virtutes oratori esse vitandas. Est « enim proxima poetis et quodam modo cara men solutum^ et scribitur ad narrandum, non « ad probandum : totumque opus non ad actum « rei pugiiamque praesentem , sed ad memo- « riam posteritatis et ingenii famam componi- « tur : ideoque et verbis liberioribus et remo- « tioribus figuris narrandi taniium évitât (i). » L'objet de ce passage est d'avertir l'orateur, en même temps, de l'utilité et du danger de l'histoire dans les compositions oratoires. Pour atteindre à son but, l'orateur, suivant Quintilien, doit toujours être debout, sous les armes, pour des intérêts considérables, et tendre à la victoire : « Ârmatus stare in acie , et summis n de rébus decernere et ad victoriam niti. » C'est ce combattant armé qu'il avertit de se garantir des habitudes des historiens, s'il veut employer quelquefois dans ses discours le suc de l'histoire ; la plupart de leurs qualités seraient des défauts dans le discours oratoire ; et en effet il déconseille la brièveté de Salluste, l'abondance lactée ou laiteuse de Ttte-Live, l'é/oqtêence guerrière de Xhucydide, et Y éloquence poétique de Xénophon^ qu'il a eu en vue en comparant l'histoire à un poème en vers libres * « quodam modo carmen solutum. » Quintilien né parle donc de la méthode des historiens que comme d'un fait; de l'affinité de l'histoire avec la poésie, a proxima poetis, » que comme d'un autre fait dont l'objet est d'éviter l'ennui des narrations, « narrandi taediuni évitât. » Il ne connaît pas d'autre moyen
(I) De InsMutione oratoria, lib. X, cap. t .
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d'éviter l'ennui de la narration historique, que ces embellissements dont Torateur ne doit user que sobrement et avec précaution; il ne suppose pas que l'histoire ait d'autres ressources pour attacher l'attention; il la regarde comme une narration sèche quand il la considère en elle-même. Tout cela est l'expression de vérités historiques > c'est la notion po^tive delà manière dont on écrivait alors Thistoire ; il n'y a point là de précepte pour l'art d'écrire l'histoire, il n'y a nulle intention d'en donner.
Et comment Quintilien aurait-il prétendu établir comme règle que l'histoire est faite pour raconter et ne rien prouver? Ce judicieux rhéteur peut 41 avoir professé une absurdité? Sa proposition serait absurde , parce qu'elle aurait supposé Timpossible, et parce qu'dle irait directement contre le but de Thistoire.
Le but de l'histoire est bien marqué dans cette phrase de Volney : a L'histoire est, dit-il, uii cours d'expériences que le genre humain a faites sur lui-même. » Comment décrire ces expériences sans prouver quelque chose?
Hais estril possible à l'historien, à l'annaliste, au plus simple chroniqueur, de ne pas faire ressortir les preuves de quelque vérité ou opinion , quelle que soit la sécheresse de ses narrations? L'histoire même sans réflexions n'est pas pour cela sans intention. Point de machine à chronique qui, sans exprimer une opinion, n'en laisse voir une, qui ne l'insinue même en la cachant. La dissimuler est souvent un moyen de l'insinuer plus sûrement. Et quelle ridicule prétention ce ser^t, dans les événements où la justice, la raison, l'humanité sont intéressées, que celle de se montrer strictement impartial entre la raison et la folie, entre le crime insolent et la vertu malheureuse!
J'ai dit que l'histoire, quoi qu'on fasse, prouve toujours quelque chose : je dois observer que c'est plus ou moins. L'histoire se compose de parties dramatiques qui sont peu instructives, et de parties mstructives qui ne sont pas toujours dramatiques. Qu'un écrivain soit poussé par son imagination vers une période historique éminemment propre à fournir un ouvrage dramatique où romanesque; qu'il soit d'ailleurs privé de la haute et forte instruction , et de l'énergie de talent ou de caractère qu'il faudrait pour dégager une masse de faits
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graves^ intimement liés par des rapiqports secrets^ des vérités utiles dont les faits sont la ccmdamnation; permis à lui de s'appliqua à ce travail historique et poétique tout ensemble : il n'a pas besoin de l'autorité de Quintilien pour cela, et surtout il n*a pas besoin de fausser le sens des paroles de cet illustre chef des rhéteurs pour se livrer à une tâche qu'il sera toujours honorable de bien remplir. Il aura besoin Je le conçois^ de donner au texte de Quintilien le sens faussement attribué à ses pa* rôles, s'il veut prendre place au rang des historiens. Mais on ne s'y élève pas par de frivoles compositions et par les suffrages de coteries ignorantes et oisives^ ni par une fausse interprétation de Quintilien.
Sans doute l'objet ou la matière de l'histoire étant la naiTation^ elle ne doit pas être subonJlonnée, enchaînée à des opinions^ à des sentiments, à des systèmes adoptés et mis en avant par les historiens; elle ne doit pas être appelée à l'appui d'une doctrine énoncée a ex cathedra.» Sa fidélité serait alors justement suspectée. L'orgueil doctrinal pourrait être toujours présumé disposé à ployer les faits à son système. L'histoire pourrait être faite pour les doctrines^ au lieu que les doctrines émanassent des observations historiques. Aussi toute histoire écrite par un historien engagé par de précédents écrits à une opinion religieuse, morale et politique^ n'est-elle lue qu'avec suspicion. Il est trop vrai que l'histoire a servi trop souvent d'auxiliaire à toutes les passions, à tous les systèmes controversés dans le
monde. Elle a été un arsenal ouvert aux fauteurs de l'anarchie comme à ceux du despotisme y aux fanatiques et aux détracteurs de toute religion. Mais est-ce une raison pour fermer aux esprits sages et éclairés cette source féconde d'instruction; et un homme qui se sent en état d'écrire l'histoire peut-il se dispenser de la faire concourir, autant qu'il est en lui, aux progrès de la raison?
On s'étonnera peut-être de ma réclamation en faveur de l'histoire^ àToccasion d'un drame que je prends la licence d'imprimer. Mate je puis affirmer que ce drame est de l'histoire toute pure , sous une forme qui m'a été fournie par les documents, je veux dire la forme du dia* logue. n est extrait des Mémoires de Sully ejt de ceux de Bassompierre^ tous deux amis de Henri IV^ non au même rang dans son estime, mais au même degré dans son intimité; l'un confident plus particulier de ses faiblesses et de ses plateirs, l'autre de ses chagrins et de ses généreuses pensées. Sur cinquante ou soixante pages dont mon drame est composé, il n'y en a pas six de moi. Simple copiste^ je me suis borné à coudre ensemble et à unir des textes dont l'endialnement était marqué par les faits quik exprimaient. J'aurate mieux fait peut-être de prouver par une dissertation ce que j'expoee sous une forme dramatique. Peut-être aussi me lira-i-on plus volontiers sous cette forme : je me suis confié à mon caprice. Que j*aie tort ou raison sur la forme, il importe peu. Que je sois véridiqueet judicieux, voilà le point essentiel.
PERSONNAGES
HENRI lY.