SCÈNE UNIQUE
Chez la marquise de VerneuU.
LA MARQUISE DE VERNEUIL, LE NONCE DU PAPE, LE DUC D'ÉPERNON, LE PÈRE COTTON, JOUANNINI (*).
LA MAHQtJISB OB VEBNBIJIL. — Le parti 60
est pris : la guerre va éclater. Le roi part aprèsdemain, et se met à la tête de son armée.
LB DUC D'éPEEKoei. — Dites de Pavantrgarde de l'armée que son tidële Sully lui prépare; car enfin les protestants triomphent : ils corn* mencent une longue guerre contre l'Espagne: ils veulent ôter son appui aux catholiques, et, s'ils le peuvent, à la chrétienté. Ceci est Teotreprise méditée depuis longtemps par les chefe du parti protestant, par Bouillon, Lesdiguières et le grave Sully.
LE tfONCB DO PAPB. <*- Pousei-voué, moD" siou, que Tamour ne soit pas le motif qui détermine le roi, et que madame la princesse ne l'intéresse pas plous sérieusement que l'abaissement delà maison d'Autriche et l'établissement d'une fédération européenne pour aune paix solide et zénérale?
LB DUC d'bpbbhor. ^ Vraiment, je n'en doute point; mais les deux causes agissent ensemble^ et l'on se propose un double but. Ravoir madame la princesse est le but du roi, abaisser l'empereur est celui de ses conseillers; mais ces desseins sont liés : car cmnment faire concourir Sully et ses consorts à une guerre qui n'aurait pour objet que les amours de leur maître, si on ne leur ofirait en môme temps un but [dus conforme à leurs intérêts, et moins honteux) Sully, Bouilkm, Lesdiguières et autres chefs des protestants, ont souvent poussé le roi à cette guerre, et toujours sans succès; mais quand ils eurent appris que le marquis
(*) Cette scène est une fiction qui me sert à montrer les divers intérèU prives que la passioD de Henri IV affectait, et à indiquer Vaction particulière K chacun de ces intérêts.
VIIl* JOURNÉE, SCÈNE UNIQUE.
Spinola, agent de PEspagne^ avait fait man« quer l'enlèvement de madame la princesse^ que le marquis de Cœuvres avait tenté par ordre du roi, ils réussirent facilement à le décvderO*
LB NONCR DU PAPR. — Vous savez la réponse que z'osai faire au roi quand il me demanda ce qu'on pensait à Rome de ses préparatifs. Zè loui répondis que l'Italie entière était persouadée qu'il ne prenait les armes que pour ravoir madame la (urincesse : h Yoirement, répliquaa t-il avec emportement, zè la veux ravoir, et «zè la raurai, mordioul personne ne m'en a peut empêcher; non, pas même le lieutenant « de Diou en terre (**). »
LB DUC d'bpebnon. «*- Oui , oui, tout cela s'entend. Le but du roi est de ravir madame la princesse à son mari; le but de ses conseillers est le triomphe des protestants.
LB NONGB DU PÀPB. — Zè crois même qu'en ce moment Sa Majesté négocie, à l'insou dou doue de Soully, avec la cour d'Espagne par l'intermédiaire dou grand-douc, qui, appréhendant la guerre en Italie, s'est fait amiable compositeur. Il parait que le roi se contente^ pour arrêter ses troupes, qu'on mette Glèves et Jouliers en dépôt dans les mains d'un tiers... et surtout qu'on loui rende madame la princesse (*•*).
(*) Bassompierre, partie I, p. 170 et 1S3.
C*) MénuArti pour servir k Thistoire de France, année 1610.
C^} L'Écluse fait parler Sully de la manière suivante, surTun des objets de la visite que le roi venait lui faire quand il fut assassiné :
« Ce malheureux prince avait destiné une
« partie de celte journée (du 14) à conférer avec moi : « c'était la dernière fois qu'il pouvait le faire avant « son départ. Je sais ce qu'il avait à me dire. On tt avait depuis peu fait courir malicieusement le « bruit que dans le temps qu'il paraissait ainsi prêt « à fondre sur la maison d'Autriche , avec l'appareil « le plus formidable, il était sous main d'accord avec « elle, non-seulement de ne pas passer plus avant,
• mais encore de trahir pour elle ses alliés, moyen- « nant qu'elle consentit quil gardât pour lui Clèves et et toute la succession qui avait été le sujet de son « armement. On yjoiçnaU une seconde condition : c'é- « tait que V Espagne M rendit le prince et la princesse
• de Condé, Henri voulait me rassurer contre un bruit « si injurieux à sa réputation. • (Mémoires de Sully, par TËduse, t. Y, liv. xxvu, p. d9S et 399.)
Dans les Mémoires originaux (édit. de M. Petitot ,
LB DUC d'bpbenoii .—J'ai entendu murmurer quelque chose de cela. Si la négociation réussit^ il y aura de quoi faire sauter en l'air le duc de Sully avec tout son arsenal.
jooAfiNiNi. — Le marquis de Cœuvres n'at-ilpas fait son possible à Bruxelles pour enlever la princesse? Et sans la reine^ à qui le roi eut l'improudence de dire : « Tel jour^ à telle a heure, la princesse de Condé sera ici, » le coup eût réussi.
LA MABQoisR DB vAEKBuiL. — Elle aura averti Spinola, le ministre d'Espagne à Bruxelles.
t. vni, p. 371 et 372), la chose est autrement présentée : on voit que Sully soupçonnait la négociation du roi avec le marquis de Bronti , et qu'il désirait être rassuré sur ce sujet • Le roi désirait, » disent les rédacteurs, « vous parier aussi d'une certaine pro- « messe que wms désiriez tirer de hti sur les bruits « que les malins faisaient courir, que si l'archiduc « et ceux d'Autriche lui abandonnaient les duchéd*,
• comtés et seigneuries de Clèves, Juliers, la Mark, a Berg, Ravensberg et Ravestein, pour en disposer « en faveur de tel prince que bon lui semblerait, et « de remettre entre ses mains tmonsieur le prime et
• madame la princesse, il était résolu de s'en venir « rompre ses armées, et de ne rien entreprendre do- « vantage, •
On ne voit dans Sully que des soupçons : Bassompierre donne des certitudes. Voici les détails très-positifs qu'il donne sur cette négociation, à la p. 1S3 et 1S4 de la I*^ partie de ses Mémoires :
N Au conunencement de Tannée 1610, M. le grand- « duc, comme amiable compositeur, qui appréhen- « dait les guerres en Italie, qui craignait, s'il demeu-
• rait neutre, qu'il serait fourragé de l'un et l'autre « parti, et que s'il ne se déclarait il ne fût ruiné, « s'employa en diverses négociations de tous côtés « pour empêcher une rupture ouverte. Il envo3ra en « diligence le marquis de Bronzi en Espagne; et a3rant « trouvé toutes choses disposées à la paix , il le fit « passer par la France, pour moyenner un bon ac- « conunodement, même avec Vespérance de rendre « madame la princesse, et que l'on conviendrait d'un « tiers pour la disposition de Juliers , le roi consens « tant même le duc de Saxe; mais comme c'était un « pays catholique , l'Espagnol n'y voulut consentir.
• Enfin, le marquis de Bronzi demanda au roi s'il se « contenterait qu'il fit l'ouverture de me mettre le « dépôt de Juliers en main , pourvu que je prétasse K serment à l'empereur, lequel consentirait que j'en « prétasse pareillement au roi de ne m'en point des- R saisir qu'avec son consentement. A quoi lerois'ac" « corda volontiers. Biais la réponse n'en vint qu'a- « près le décès de Sa Majesté. »
LA MORT DE HENRI IV
LE DUC d'épeinon. — C'cst probable. Ma foi , elle était excusable de prendre ses précautions, persuadée comme elle Test que le roi ferait volontiers rompre son mariage avec elle pour épouser la princesse^ comme il a fait rompre celui qui Punissait avec Marguerite pour répouser elle-méoie, et que la belle Chartotte de Montmorency aurait aussi des moyens pour faire casser son mariage avec le prince... Avec de telles opinions on peut croire qu'elle n'était pas tranquille. Son couronnement vient heureusement de la rassurer.
LA BIARQUISB DE VEBNBUIL à JoUaflUini. —
Malgré le couronnement de Sa Majesté, nous aurons des intérêts communs^ la reine et moi^ tant que durera cette belle passion^ dont on ne peut prévoir toutes les conséquences.
iouAtf NiNi. — Sa Maesta en est persouadée.
LA màbquise de vernboil. — Lemarquisdc Concini le croit-il aussi?
louÀNNiNi. — Zè n'en doute pas, et la signora Léonora aussi.
LÀ MAIQUISS DE VBBNB01L. — IlS SaVeUt qUC
vous venez me vcnr?
jouANNiNi. — Et ils le trouvent molto bene.
IX MABQUISE DE vEBNEuiL. — Et moi aussî; il est bon de nous entendre. La reine n*a du moins pas à craindre que j*aie l'ambition de prendre sa place^ de mettre mes enfants à la place des sîen dans la ligne de la succession an trdnc) et elle sait bien que le roi n'en aura plus la fantaisie. [Bas au due (TÊpernon.) Je n'oublie pourtant pas que Jouannini^ qui en ce moment est ici comme auxiliaire, y a été envoyé et s'y est introduit, il y a quelques mois, comme espion.
LE DUC d'épebnon , btts à la marqune. — Il vous sert aujourd'hui près de la reine et de sa Léonore, autant qu'à la reine et à sa Léonore près de vous. Il vous apprend à Tune et à l'autre beaucoup de choses bonnes à savoir.
LE NONCE DU PAPE. — La répouse que le roi m'a faite devant plousieurs personnes a fait répandre qu'il en veut au chef de l'Église et va loui faire guerre, et les catholiques s'en alarment. Ce n'est pas ma faute si les fidèles se soulèvent contre loui.
LE DUC d'épbbnon. — Cc u'cst pas moi non plus qui fais dire à toute la France que le parti protestant triomphe, et que les catholiques sont menacés. Quand on voit les Sully, les Bouil-
lon, les Lesdiguières et autres chefs protestants à la tète de cette entreprise, et la guerre préparée contre les princes de la maison d'Autriche, dans les Pays-Bas et en Espagne, les faits parlent assez hautement. Il est vrai que je crois me devoir à moi-même de désavouer cette iniquité quand l'occasion s'en présente; mais c'est la rumeur publique qui me la fournit.
LE pÈBB coTTON. — Certainement ce n'est pas moi qui fais dire dans toutes les familles instruites par la religion chrétienne à respecter la sainteté du mariage, qu'il est affreux de faire la guerre pour ravir une femme à son mari, et désoler une légitime épouse; de faire prendre les armes à deux nations et de faire couler leur sang, pour consommer un double adultère... Ce n'est pas ma faute si les peuples n'aiment pas la guerre, et s'ils appellent injuste celle qui se prépare. Certainement; ce n'est pas ma faute, ni celle de nos pères de la maison de la Flèche, s'il s'est formé à la Flèdie une ligue nouvelle pour défendre la religion et les mœurs... et pourtant vous verrez que la calomnie accusera les jésuites.. Nous n'avons certainement pas à nous reprocher de provoquer ces précautions; seulement il nous est difficile de rien opposer aux clameurs générales.
LE DUC D'éPEBNo:f . — Qo'est-oe do&c que cette conspiration de la Flèche, dont lès protestants se parlent à l'oreille?
LA MABQUISE DE VEBNEUIL. — DiteS-nOUS
donc cela, mon révérend Père. Qu'est-ce que ce registre dont on parle, épais d'un pied, doré sur tranche, curieusement relié avec des rubans de couleur incarnat et bleu, dont on dit que la moitié est couverte de signatures, dont les unes sont d'encre et les autres de sang i*) ?
LE PÈBE COTTON. — Vous OU dépcigucz fort exactement la forme, madame; pour le fond je n'en sais autre chose, sinon que ce livre ayant été surpris par une jeune fille chez un ancien affidé de feu M. de Mercœur, nommé Médor, celui-ci dit que c'était un registre où l'on faisait seulement serment au pape pour lui demeurer bon et fidèle serviteur, avec dé-
C) M. Pelitot, t. VIII, chap. X, p. 162 et suivantes. Rapport du 19 octobre, par un gentilhomme d'honneur, au duc de Sully.