LA PASSION DE HENRI IV POUR LA PRINCESSE UE GONDÉ
• M. le président Jannin étoit venu en compagnie de M. de Yilleroi, k qui le roi demanda aussi son avis; il lui dil sans hésiter : Que Sa Majesté devoit dépêcher un de se^ capitaines des gardes du corps après, pour tâcher de le ramener, et ensuite chez les princes aux Ëtats duquel {sic) il seroit allé; les menacer de leur faire la guerre, en cas qu'ils ne lui remissent entre les mains...
•* Le roi prit goût à cet expédient ; mais il ne voulut se résoudre qu'il n'eût ouï parler M. de Sully là-dessus ; lequel arriva longtemps après, avec une façon brusque et cude. Le roi alla à lui, et lui dit : M. de Sully, M. le prince est parti, et a emmené sa femme. Sire, lui dit-il, je ne m'en étonne point, je l'avois bien prévu et vousTavois bien dit; et si vous eussiez cru le conseil que je vous donnai il y a quinze jours, quand il partit pour aller à Muret, vous Teussiez mis à la Bastille, où vous le trouveriez maintenant, et je vous l'eusse bien gardé. Le roi lui dit : C'est une affaire faite, il n'en
: faut plus parler. Mais que dois-je faire cependant?
I Dites-mVn votre avis. Pardieu, je ne sais, lui ditil ; mais laissez-moi retourner à l'Arsenal , où je
t souperai et me coucherai, et songerai cette nuit à
I quelque bon conseil, que je vous rapporterai de-
> main au matin. Non, ce dit-il, je veux que vous
> m'en donniez un sur Theure. 11 y faut donc penser, i lui dit-il. Et sur cela, il se tourna vers la fenêtre i qui regarde dedans la cour, et se mit peu de temps
> à jouer du tambourin dessus , puis s'en revint I vers le roi, qui lui dit : Eh bien, avez-vous songe ?
> Oui, lui dii-il. Et que faut-il faire ? demanda le
• roi. Rien , lui répliqua-t-il. Conmient , rien r dit
• le roi. Oui, rien, dit M.deSuUy : si vous ne faites
< rien du tout, et montrez de ne vous en soucier, on le
< méprisera, personne ne Taidera, non pas même ses I amis et serviteurs qu'il a par deçà ; et dans trois
> mois, pressé de la nécessité et du peu de compte « que l'on fera de lui, vousleraurez à la condition I que vous voudrez ; là, où si vous montrez d'en être
> en peine, d'avoir désir de le ravoir, on le tiendra en
> considération : il sera secouru d'argent par ceux
• de deçà; et plusieurs croyant vous faire déplaisir X le conserveront, qu'ils (sic) eussent laissé là si vous R ne vous en fussiez pas soucié.
« Le roi, qui étoit dans le trouble et dans l'impa- •• tience, ne put recevoir cet avis, et s'arrêta à celui de N M. le président Jannin, qui étoit plusffrusque et plus N selon son humeur présente , et dépécha le tende- K main M. de Praslin, tant vers M, le prince qw vers « Varchiduc.,. M. de Praslin trouva encore M. le ■ prince et madame la princesse à Landrecy , avec » lesquels n'ayant rien pu traiter pour leur retour ,
• il passa à Bruxelles vers l'archiduc, auquel il dé- « dara ce que le roi l'avoit chargé de lui dire.
« L'&rchiduc fut assez surpris ; et bien qu'il eût « donné quelque espérance à Rochefort, qui l'étoit « allé trouver de la part de M. le prince, de le recevoir .• et protégerdans ses États, il l'envoya néanmoins
• prier de vouloir seulement passer sans s'y arrêter. « Mais depuis, animé par les persuasions da marquis « Spinola, il le reçut et le garda dans ses pays. »
Les écrits du temps s'accordent à dire que le roi 6t menacer l'archiduc de son ressentiment II est constant que, le io février, il fit faire sommation au prince de Condé de rentrer en France. Le P. Daniel rapporte aussi, sur des preuves trouvées dans la bibliothèque de l'abbé d'Estrées,que Henri IV envoya secrètement le marquis de Cœuvres à Bruxelles pour tâcher d'enlever la princesse de Condé ; mais que ce dessein échoua, parce que Henri l'ayant découvert à la reine, cette princesse dépécha aussitôt un courrier à M. de Spinola, qui fit pa^ndre à la princesse un appartement dans le palais de l'archiduc (l).
Reprenons la suite de Bassompierre. «• L'asile donné « au prince ^^ et^n résoudre leroià exécuter ce gratd « dessein qu'il avoit longtemps écoulé et souvent fait « espérer de l'entreprendre, mais où U ne s'étoU «• voulu jusqu'alors entièrement jeter, •
Ce dessein , c'était de faire la guerre à la maison d'Autriche, dont le roi appréhendait la grandeur, et dont les plus grands et les plus habiles du parti protestant, MM. de Bouillon, de Sully et Lesdiguières, le pressaient de diminuer la puissance, parce qu'ils voyaient toujours dans le roi d'Espagne le plus puissant ennemi de leur religion. Leurs sollicitations «"n'eussent pas manqué d'exécution, si le roi, las et «« recru de tant de guerres passées , son peuple ruiné m et ses finances épuisées^ n'eût voulut passer, autant « que le bien de son État et son honneur Itd pouvaient n permettre^ le reste de ses jours en paix dans un heu- « reuxet fécond mariage, parmi une nombreuse fa- « mille, et dans les divertissements qui ne le détour- •• noient des choses utiles au bien de son État, pour •• lequel U a toujours eu une parfaite sollicitude,
...» Le roi disait souvent que des raisons le dé- « tournoient d'entreprendre une guerre longue et « douteuse avec le roi d'Espagne, et de laquelle il « ne pouvoit espérer d'autre avantage que la restitu- « tion de ce qui auroit été occupé d'une des deux « parties sur l'autre, après avoir beaucoup consumé « de temps, d'argent et d'hommes, avec la désolation « des deux frontières. »
Toutefois, ces raisons n'empêchaient pas que le roi ne fit des dispositions pour se mettre en état de saisir une bonne occasion, si elle se présentait. U avait autorisé Sully à négocier avec Jacques U une alliance contre l'Espagne, en cas qu'elle voulût continuer ses ordinaires progrès. « Mais ces deux sages princes, tous « deux venus de loin à si grandes successions, son- « geoient plutôt à les bien régir et gouverner que de
(i) Voyez dans V Histoire de France, par Daniel, le détail àtà moyens d'enlèTement préparés par le marquis de C<e«- Très, et la casse qni ft manquer son entreprise. T. XII, p. 546 et suirautes.
P^titot, dans nne note sur les Mémoires de Smtljr, reconnaît la vérité de ce fait, t VUI, p. 1)7.
A ËTÉ LA CAUSE IMMËDIATE ET OCCASIONNELLE DE SA MORT
- les accroître... et se lièrent d*amitié sans contre-
• venir à la paix que le roi ovoit avec l'Espagne, et « que celui d'Angleterre contracta peu de temps « après. »
D'un autre côté, le duc de Savoie avait sollicité le roi à la guerre contre l'Espagne, et lui avait offert des services considérables; et le roi avait foit avec lui un traité éventuel, conime avec TAnglelerre. Enfin les états de Hollande avaient offert au roi de rompre la trêve qu'ils avaient faite pour douze ans avec TEspagne, lorsqu'il voud roi t leur faire la guerre.
« Tout cela n'avoit encore pu émouvoir le roi d'en- « trer m guerre ouverte avec les Espagnols, bien qu'il
• en fût àprement sollicité de tous les côtés.
• Enfin, la mort du duc de Clèves l'ayant un peu
• ébranlé, et la protection que Varchiduc donna à
• M. le prince, le jetèrent tout à fait à accomplir le « traité de Savoie, et à attaquer en même temps avec « une puissante armée les Pays-Bas. A quoi lui arriva
• de surcroit la prise de Juliers par Tarchiduc Léo-
- pold, comme commissaire de l'empereur... » Tout cela se passait à la fin de l'an 1609.
L'auteur de l'Histoire de la mère et duJUs, et plusieurs autres écrivains, ont avancéque la guerre pour laquelle tout était disposé contre la Flandre lorsque Henri fut assassiné, avait eu pour principal objet de contraindre l'Arcbiduc à lui remettre la princesse entre les miains. Siri dit que ce fut le seul motif de cette guerre que Henri entreprit contre les Espagnols. Il assure de plus que la princesse était d'intelligence avec le roi contre le prince, qu'elle n'aimait point, à cause d'une infirmité naturelle ou procurée^ qui suffît pour rendre un mariage nul.
On lit dans les Mémoires pour servir à l'histoire de France, année 1610, ce qui suit : « Le nonce se trou-
- vant à la fin fort pressé de S. M. (qui lui deman-
- dait ce qu'on pensait à Rome et en Italie de la
- guerre qu'il entreprenait), il répondit que les plus
• avisés avoient opinion que le principal sujet de ses
- armes étoit madame la princesse de Ck>ndé, qu'il « vouloit ravoir. Lors le roi, tout ému en colère, et
- jurant non ventrc-saint-gris, mais un mort-Dieu ^Je
• veux la ravoir voirement, et je laraurai; personne « ne m'en peut empêcher ; non : pas même le lieu- •• tenant de Dieu en terre. ■
Voici comment s'explique sur cette guerre le Yasser, Histoire de Louis Xlll, liv. 1, p. 10 :
« Tous ces préparatifs (du roi pour la guerre) furent « couverts premièrement du prétexte ordinaire du <• bien public, du repos de l'Europe, de la justice à « maintenir des alliés dans la possession d'un bien « qui leur appartenoit légitimement ; mais une pas-
- sion basse et criminelle les fit augmenter encore et « hâter avec une extrême diligence, Henri, disoit-on, « craignoit avec raison que ces anciens ennemis, abu- « sant de la facilité et du dépit du premier prince du « sang, n'excitassent son ambition , en lui mettant « dans l'esprit de contester la validité du mariage
- que le roi avoit contracté avec Marie de Médicis,
• après un divorce qu'on avoit fondé sur des raisons « assez frivdes, et l'état des enfants qu'il avoit eus
• de cette seconde femme. Mais, à dire le vrai, l'ab- « sence de son bel ange (c'est ainsi qu'il appeloit la « princesse de Condé) lui tenoit au cœur plus que « toute autre chose. »
Les auteurs de VArt de vérifier les dates s'expriment ainsi sur les préparatifs de la guerre :
« L'an 1610, le roi fait de grands préparatife pour « quelque dessein extraordinaire qu'on n'a jamais •« bien pénétré. »
Ils n'en disent pas davantage; mais c'tst assez pour faire entendre que les motifs politiques mis en avant n'ont trompé personne, qu'on n'y a rien vu qui pût déterminer à une guerre, et que les préparatifs de cette guerre n'ont pu être faits que dans une vue secrète dont l'aveu était difficile, • parce qu'iléttUt peu honorable, m
Sully rapporte qu'on fit courir malicieusement le bruit que, « dans le temps que Henri paroissoit ainsi « prêt à fondre sur la maison d'Autriche avec l'ap- « pareil le plus formidable, il étoit sous main d'ac- « cord avec elle non-seulement de ne pas passer plus « avant, mais encore de trahir pour elle ses alliés, «< moyennant qu'elle consentit qu'il gardât pour lui- « même Clèves et toute la succession qui avoit été « le sujet de son armement. On y joignoit une se-
• conde condition : c'étoit que l'Espagne lui remU " entre les mains le prince et la princesse de Condé. « Henri vouloit me rassurer contre un bruU si tr^ju- « rieux à sa réputation. » Tout malicieux que ce bruit iMirût à Sully, on peut remarquer qu'il ne le dément point.
On voit dans Bassompierre que ce bruit n'était pas sans fondement. Il nous apprend qu'au commencement de 1610, le grand-duc de Toscane se porta médiateur entre l'Espagne et la France. «• Il envoya « le marquis de Bronzi en Espagne ; et ayant trouvé M toutes choses disposées à la paix, il le fit repasser •• par la France pour moyenner un bon aceommode- « ment, même avec espérance de rendre inadame la H princesse; et que l'on oonviendroit d'un tiers pour
• tenir Juliers en dépôt , le roi consentant même « {sic) le duc de Saxe, n Le marquis de Bronzi fut autorisé par le roi à continuer la négociation avec le roi d'Espagne sur ces bases. « Cependant, reprend « Bassompierre , le roi continuoit les préparatifs « d'une grande et forte guerre pour le printemps pro- - chain (1611). » La réponse du roi d'Espagne à des ouvertures dont Bronzi était chargé, n'arriva qu'après la mort de Henri. « Nous entrâmes dans ce malheureux •< mois de mai (1611) , fatal à la France par la perte « que nous fimcs en icelui de notre bon roi. Je dirai •> plusieurs choses des pressentiments que le roi avoit m de mourir. Il médit, peu devant ce temps- là : Je ne « sais ce que c'est, Bassompierre, mais Je ne puis me « persuader que j'aille en Allemagne... Plusieurs fois
• il me dit, et à d'autres amis : Je crois mourir bien- « tôt,»