LA PASSION DE HENRI IV POUR LA PRINCESSE DE CONDÉ
Les dispositions que le roi faisait pour la guerre avaient servi de prétexte à la reine pour lui exprimer le désir d*étre couronnée avant son départ; et sa demande paraissait d'autant mieux fondée que le roi avait mis dans ses arrangements de la f^ire régente pendant son absence. Au fond, Tamour effréné du roi pour la princesse de Gondé , des bruits qui annonçaient des démarches du roi et de la famille de Montmorency même vers le pape, tendantes à obtenir la dissolution du mariage de cette princesse, la crainte que la reine avait d*éprouver à son tour le sort de Marguerite de Valois, étaient des motife fort raisonnables de son désir. Voici ce qu*en dit Bassompierre (1) : t Le connétable de Montmorency, solli-
> cité par le roi, leur demandoit aussi sa fille (aux « archiducs). Les plus proches parents de la prin- M cesse écrivirent à la cour de Bruxelles... On allé- H gua même que toute la famille vouloit faire casser « le mariage. Le roi eut recours au pape ; il le pressa « dlnterposer son autorité, afin que la princesse, M mise en liberté, put en demander la dissolution. « Elle u*aimoit pas son mari.
« La reine eut une passion pai-ticulière de se faire « couronner avant le départ du roi pour aller en Al-
• lemagne. Le roi ne le désiroit pas, tant pour éviter
• la dépense que parce qu*il u'aimoit pas ces grandes « fêtes. Toutefois, comme il étbit le meilleur mari du « monde, il y consentit, et retarda son départ... jus- « qu*après qu'elle auroit fait son entrée à Paris ..
« l.a cour alla donc couchera Saint Denis le 1 2 mai, « pour se préparer au lendemain 13, qui fut le jour
• du sacre de la reine , qui se fit avec la plus grande n magnificence qu'il fût possible. Le roi y fut extré- « mcment gai... Le soir, tout revint à Paris. > Le roi avait retardé son départ jusqu'au 17, pour assister, le 16, à rentrée solennelle de la reine dans Paris. > Le
• 14 au matin, dit Bassompierre, M. de Guise passa t à mon logis et me prit pour aller trouver le roi, qui M ctoit allé entendre la messe aux Feuillants. On nous u dit, par les chemins, qu'il éloit allé au retour par « lesTuileries. Nous allâmes donc lui couper chemin,-
> et le trouvâmes dans le berceau , s'en revenant, et
• parloit à mademoiselle de Villeroi , qu*il quitta « pour prendre M. de Guise et moi à ses deux côtés, et <* nous dit d'abord : Je viens des Feuillants, et ai vu la
• prière que Bassompierre a fait mettre sur la porte :
- Quid retrUmam Domino pro omnilnu qux rétribua n miài? et moi j'ai dit pour lui, qui étoit Allemand :
• Il y falloit mettre : Calicem salutaris accipiam, *« M. de Guise s'en prit à rire bien fort, et lui dit : «• Vous êtes à mon gré un des plus agréables du
- monde, et notre destin portoit que nous fussions •< l'un à l'autre ; car si vous n'eussiez été qu'un homme •« médiocre, je vous eusse eu à mon service, à quelque •« prix que c'eût été; mais puisque Dieu vous a fait
• naître un grand roi , il ne pouvoit pas être autre-
(i) Tome I, p. iS6.
« ment que je fusse à vous. Le roi l'embrassa et lui « dit, et à moi aussi : Vous ne me connoissez pas « maintenant, vous autres; mais je mourrai un « de ces jours , et quand vous m'aurez perdu , vous « connoitrez lors ce que je valois, et la différence « qu'il y a de moi aux autres hommes. Je lui dis
• alors : Mon Dieu , ne cesserez-vous point, sire, de
• nous troubler en nous disant que vous mourrez c( bientôt? Ces paroles ne sont point justes à dire: « vous vivrez, s'il plait à Dieu, belles et longues « années. Il n'y a point de félicité au monde pareille « à la vôtre : vous n'êtes qu'en la fleur de votre âge, et
• en parfaite santé et force de corps; plein d'honneur « plus qu'aucun des mortels; jouissant en toute tran- « quillitédu plus florissant royaume du monde; aimé
• et adoré de vos sujets; plein de biens, d'argent, de bel- « les maisons, belle femme, belle maltresse, beaux en-
• fants qui deviennent grands; que vous faut-il de
• plus ? ou qu'avez- vous à désirer davantage .' 11 se mit « lors h soupirer, et me dit : Mon ami, il ûiut quitter « tout cela ; et moi je lui repartis : Et ce propos aussi,
• pour vous demander quelque chose; mais c'est en « payant, a savoir cent paires d'armes de votre arsenal « qui nous manquent, et que nous ne pouvons avoir à « quelque prix que nous en voulions donner. Ce n'est « pas pour ma compagnie, car elle est complète et ar> « mée comme il faut; maisM.deVarennesen a besoin
• de 25, M de Bordes de 25, et lecomtedeChartresde 50.
• 11 me répondit pour lors : Bassompierre, je vous les « ferai donner ; mais n'en dites mot, car tout le monde I m'en demanderoit, et je dégamirois mon arsenal. « Venez-y cette après-dinée, car j'irai voir M- de Sully, « et je lui commanderai de vous les faire délivrer. Je « lui dis : Sire, je donnerai à l'heure même l'argent n qu'elles valent à M. de Sully, afin qu'il les rem- « place; et il me répondit la fin d'une chanson : Que « Je n'offre à personne, mais à vous je les donne. Lors « je lui baisai la main, et me retirai comme il entra
• dans sa chambre, pour m'en aller dîner à l'hôtel de « Châlons, avec M. de Guise et M. de Roquelaure... « Après dîner, j'allai attendre le roi à l'Arsenal , « comme il m'avoit dit : mais, hélas! ce fut en « vain... (1). »
Le même jour, à quatre heures , Henri IV se rendant à l'Arsenal , où il avait donné rendez-vous à Bassompierre, est assassiné.
Ravaillac fut l'assassin. Mais on se demande qui avait excité Ravaillac?
Si on avait demandé quelles clameurs, quelles insinuations avaient préparé de longue main et déterminé au crime en 1610, on n'aurait pas eu de peine à découvrir la vérité.
Mais on a cherché à découvrir quelle personne, en tel temps, tel jour, lui avait mis le poignard à la main, avait concerté avec lui le moment de l'assassinat, les
(i) Page» i8;, |88, 189, l. I, dt» Mémoires de Ba«»oiBpierre .
A ÉTÉ lA CAUSE IMMÉDIATE ET OCCASIONNELLE DE SA MORT.
moyens de le commettre, avait stipulé la promesse d'une récompense, la garantie de l'impunité ; et les sonpçons ont erré sur une multitude de personnes, sans pouvoir reposer sur aucune.
Sully, PéréUxe, le président Hénault d*après eux , paraissent soupçonner la reine et le duc d^Êpemon , la marquise de Vemenil.
Le duc de Sully déplore dans ses Mémoires la persécution d'une multitude de gens bons et innocents qu'on accuse du meurtre du roi, tandis qu'on laisse en sécurité les grands coupables. Comme César, dit-il, Menri IV a été prodUoirement tkeurtri entre tous les ^ens, et par leurs menées et conspirations. Le soin qu'il prit de s'enfermer et barricader à l'Arsenal après l'événement, d'y faire entrer des vivres en provision , d'appeler auprès de lui six mille Suisses qui étaient en Champagne sous les ordres du comte de Rohan , son gendre, prouve qu'il regardait la mort du roi comme l'ouvrage de la cour, par conséquent de la reine et du duc d'Épernon.
Péréfixe, l'instituteur de Louis Xlll, s'exprime ainsi : «Si l'on demande quel démon poussa Tassas- ■ sin, Vhistoire répond qu'elle n'en sait rien; il n*est « pas permis en chose si importante de faire passer des « soupçons et des conjectures pour des vérités assu- - rées,.. Les juges mêmes qui interrogèrent Ravaillac • n'osèrent en ouvrir la bouchCyetn en parlèrent jamais « que des épaules »(l). N'est-ce pas comme si Péréfixe eût dit : L'historien en sait plus que l'histoire n'en peut dire, faute de preuves suffisantes; et le juge voit des coupables que la justice ne peut atteindre, parce que les indices les plus concluants ne suffisent pas en matière si grave contre des prévenus d'un ordre si élevé. Et les personnes d'un ordre si élevé ne pouvaient être que la reine, le duc d'ËpemoDy et la maitresse du roi.
Le président Hénault, qui écrivait plus d'un siècle après l'événement , mais qui connaissait bien tout ce qu'ont écrit les contemporains, se contente de dire que Marie de Médicis ne fut peut-être point assez surprise et assez qffUgée de la mort funeste d'un de nos plus grands rois. C'est partager l'opinion de Sully contre la reine, son affidé le duc d'Épernon, et la marquise de Yemeuil, liée au duc d'Épernon*
Si l'on croit Robert Sidney, comte de Leicester, le duc de Bouillon accusait du crime la reine et les pe tits collets, c'est-à-dire les prêtres et les jésuites (2).
Nous citerons une assertion du journal de VEstoUe Le jour de l'assassinat était marqué, dit-il, pour une Saint-Barthélémy nouvelle; et la mort de Henri la fit manquer, parce qu'elle anéantissait le parti qu'on voulait exterminer.
Le duc de Bouillon était un des principaux mécontents du parti protestant, et le comte de Leicester, qui rapporte son opinion , ne la partageait pas. H était
(i) Histoire dé Henii IF^ p. 4a».
il) Histoire universelfe anglaise.
persuadé que le coup partait de la cour d'Espagne , c'est-à-dire des archiducs et de Bruxelles, où s'était réfugié le prince de Condé; par conséquent avait pour principe les appréhensions de la guerre qui menaçait les archiducs, et dont ils connaissaient si bien l'indigne cause.
Les auteurs de l'Histoire universelle anglaise (1) font une observation qui peut également porter le soupçon sur les inquiétudes des archiducs et sur la jalousie du prince de Condé, contre qui Henri employait la force, la ruse et l'intrigue, et dont il était si difficile de se défendre, que le prince finit par ne pas se croire en sûreté à Bruxelles, et s'en alla en Italie. Ils remarquent que, dans le procès de Ravaillac, on a n^igé d'éclaircir l'histoire de ses voyages, n y a, disent-ils, dans un ouvrage anglais, curieux et de bonne autorité {Winwood, 1. 111, p. 158) , une circonstance qui ne se trouve dans aucun historien français : c'est que Ravaillac avait été, il n'y avait pas longtemps, à Bruxelles.
Quand Ravaillac , à qui son confesseur refusait l'absolution jusqu'à ce qu'il eût déclaré ses complices, et qui répondait, je n'en ai point, te réduisit à demander une absolution conditionnelle, il prouva l'intérêt qu'il mettait à avoir Fabsolution, et la bonne foi de sa dénégation. Quand il dit à une personne qui lui demandait qui lui avait conseillé le crime , Vous sérier bien surpris si Je vous disais que c'est vous, il manifestait cette idée qu'il avait rempli le vœu exprimé par tout le monde. Il était fondé à dire à toute personne qui avait qualifié le roi de tyran , d'hérétique, d'adultère, d'ennemi de ses peuples: C'est vous qui m'avez mis le poignard à la main.
C'est ce genre de complicité hors de l'alleinle de la loi, mais non irréprochable en morale, qui fut constaté par la procédure du parlement contre un grand nombre de personnes , et qui fit cacher cette procédure. L'événement avait fait un crime de déclamations échappées à une indignation qui , de sa nature, n'était point condamnable, parce qu'elle n'était accompagnée d'aucune intention.
C'est cette espèce de complicité que désignaient le premier président de Harlay en parlant du duc d'Épernon , et les magistrats qui , selon Péréfixe, ne répondaient que des épaules.
Ainsi les complices de Ravaillac sont, suivant quelques historiens, la reine et le duc d'Épernon ensemble ou séparément; suivant d'autres, le duc d'Épernon et la marquise de Vemeuil ensemble ou séparément ; suivant d'autres encore, les prêtres et les jésuites en connivence avec Marie de Médicis, ou de leur chef; suivant quelques-uns, la cour do Bruxelles ou d'Espagne, ou le prince de Condé ; enfin, suivant Voltaire, l'esprit du temps, un reste de l'esprit de la Ligue, le fanatisme religieux. L'accusation de fana-
(i) Histoiie tfe Ftnnctt \\r. XXlll, p xîp.
LA PASSION DE HENRI iV POUR LA PRINCESSE DE GONDÉ
tisme serait Vabsolution de toutes les personnes atUquées en particulier, si elle était justifiée.
Avec un peu de réflexion et de jugement, on reconnaîtra qu'on ne peut imputer le crime à aucun de ceux qu'on accuse séparément, qu'on peut l'imputer à tous collectivement, et surtout au prince de Condé et à ses amis ; ce qui revient à en accuser Henri IV luimême.
Voltaire pense que ni Ravaillac, ni Jean Châtel, ni Jacques Clément, n'eurent d'autre complice que l'esprit du temps, le cri de la religion (l) , l'esprit de la Ligue (2).
Quoique je m'approche de cette opinion , je ne la partage cependant point. Je ne crois pas que cet esprit de la Ligue, qui devait être d'aut'int plus assoupi qu'on s'éloignait davantage du temps des guerres civiles, et qui avait épargné Henri IV depuis vingt ans, eût porté aux plus épouvantables excès, si des causes puissantes ne l'eussent réveillé, excité, exaspéré.
A l'appui de cette opinion , on remarque que la constance de Ravaillac dans les affreux supplices qui précédèrent son dernier moment , et son obstination à nier qu'il eût des complices, sont d'un fanatique persuade qu'il a mérité le ciel par son crime, et qu'il meurt martyr.
La participation de la reine à un complot positif et direct est hors de toute vraisemblance. Quel motif l'aurait excitée? ce n'aurait pu être que la jalousie ou l'ambition.
Sa jalousie, comme on l'a observé, n'était pas d'à mour; elle était politique. Quoique devenue très-ac. commodante pour la marquise de Verneuil , sauf les insolences de celle-ci , elle s'était fortement exaltée relativement à la princesse de Condé, parce qu'elle avait craint la dissolution de son mariage. Or, elle venait d'être pleinement rassurée par son couronnement ot par la solennité de son entrée à Paris en qualité de reine. Tous les récits des fêles font mention de sa joie et mêmede<!elledu roi, qui la partageait (3). Elle avait trop franchement exprimé le désir de ce couronnement, pour que ce désir cachât une intention atroc-'.
Accusera-t-on son ambition ? Mais elle n'avait que deux jours à attendre pour être régente en l'absence du roi, qui lui en avait conféré les pouvoirs (4); et elle pouvait espérer une régence de longue durée, soit que le roi accomplit ses vastes desseins, ou qu'un malheur, trop ordinaire sur le champ de bataille, en interrompit le cours. J'ajoute que Marie de Médicis, suivant Pierre Mathieu , s'étant réveillée une nuit pleine d'agitation et de terreur , elle dit au roi, qui
(i) Pyrrhonitme de CfiUi,, ch. zrxii.
(a) Dissertation sur la ntort de Henn ly.
(3) Bassompierre dit que le roi éuit trèt-gai au coorooliement de la reiue, le i3.
(4) Les leUres de régence étaieot expédiées. (Bassompierre )
voulut en savoir la cause : /e «m^eals ^n'oii wms dkmnaU un coup de couteau sur le petit degré. Le jour même de l'événement, le roi l'ayant entretenue desaa pressentiments et de son inquiétude, elle le déiouma affectueusement d'aller à l'Arsenal. 11 ne se peut pas que la personne qui aurait conçu le projet d'un crioie ait dit à sa victime tout ce qui pourrait la porter à prendre ses précautions pour le prévenir.
Les probabilités ne s'élèvent pas plus contre le duc d'Ëperuon que contre la reine. Sully le désigne; mais Voltaire infirme son témoignage d'un mot : Sully était ennemi du duc d'Ëpemon; Sully était en dia^ grâce sous la régence, et d Épernon tn faveur.
Bassompierre dit un jour à la reine : lyÉpenum j^r donne guelqutfois à ses égaux, jamais à ses mailret, U y a une grande distance entre l'orgueil qui n'oubtie point ( car ne pardonne point ne veut pas dire autre chose ici), et l'atroce bassesse d'une vengeance qui emploie le bras d'un vil assassin.
Un manuscrit trouvé chez le duc d'Aumale, et signé de lui, porte que d'Ëpemon a été plus que le complice de Ravaillac, et que c'est lui qui a porté au roi le troisième coup de couteau qui l'a tué. D'Aumale était ennemi capital de d'Ëpemon : aucune des personnes qui étaient dans la même voiture que le roi n'a en l'idée d'accuser d'Ëpemon. 11 y a plus : lorsque Ravaillac fut arrêté , il empêcha de le tuer, afin qu'on pùl le faire parler. Si le duc d'Épernon eût été capable d'un lâche assassinat, Henri IV eût été assasûné plus tôt. S'il n'a pas employé celte voie quand il était en guerre ouverte avec le roi, il ne l'a pas employée quand il était en étroite amitié. U avait un jour fait au roi cet aveu : « Je n'ai point d'amitié pour voua, parce que vous n'en avez pas pour moi. » La franchise de cet aveu est une garantie de fidélité dans l'indifférence, et de sincérité quand l'on se range parmi les amis ; et c'était à ce rang que Henri IV avait depuis longtemps élevé d'Ëpemon. L'ambition n'est pas un motif plus probable que le ressentiment : il allait atteindre au pouvoir le plus élevé qu'il pût désirer ; Henri l'avait désigné pour être chef du conseil de régence pendant son absence.
On a argumenté contre d'Ëpemon d'un fait faux : on dit qu'après la mort du roi, il alla ordonner an parlement de déférer la régence à la reine, et le menaça de son épée s'il différait. La vérité est qu'il a seulement dit au parlement que Paris s'agitait, que les factions se formaient, et, que si on leur laissait le temps de se concerter, il faudrait pour les contenir verser le sang que jusqu'alors il avait épargné. Mais c'était là une représentation fondée, et non un ordre.
La Chemise sanglante, et la Rencontre du duc d'Ëpemon avec Ravaillac aux enfers, sont deux libelles indignes de la moindre attention.
La demoiselle de Coman a déposé judiciairement qu'elle avait nourri plusieurs mois chez elle, en 1609, Ravaillac par ordre de la marquise de Verneuil, et qu'elle a entendu cette marquise comploter avec le duc d'Ëpernon et arrêter l'assassinat du roi.
A ÉTÉ LA CAUSE IMMÉDIATE ET OCCASIONNELLE DE SA MORT
La GomâD fiit Teproehée comme femme publique : sa déposition fut accusée de faux ; elle fut déclarée calomnieuse, et les accusés déclarés innocents.
On cite à cette occasion un entretien du président de Harlay avec le duc d*Épernon , qui indiquerait que l'opinion de Thomme n'était pas d'accord ayec le jugonent du magistrat.
« Le duc d'Éperoon, qui étolt le plus int^essé « dans cette affaire (celle de la Coman), et qui pour-
• suivoit avec ardeur la mort de son accusatrice, vi- « sitoit avec soin ses juges. Un jour il fut voir le « premier président pour en apprendre des nouvelles. « Ce magistrat qui étoit naturellement grave, et sur-
• tout pour ceux qui ne hU pleUsoient pas, le rebuta « fort, lui disant : Je ne $ul8 pas votre rapporteur, « mais votre juge; et comme le sieur duc lui eut ré- « pliqué que c'étoit comme ami qu'il le lui deman- « doit : Je n*tti point d'ami, répondit-il; je vous ferai
• justice : contentez-vous de cela. Le duc d'Épernon « s'en retourna mal content ; il en fit sa plainte à la « reine, qui lui envoya un de ses gentilshommes avec « la ebargt^ de lui dire qu'elle le prioit de le vouloir « traiter à l'avenir plus doucement, comme un sei- « gneur de sa qualité et de son mérite. A quoi le pre- «• mier président fit réponse : Il y a cinquante ans « que je suis juge, et trente que j'ai l'honneur d'être le « chef de la cour souveraine des pairs de ce royaume;
• et je n'ai jamais vu ni duc, ni seigneur, ni pair, ni « b<mime de quelque grande qualité qu'il fût, accusé m d'un crime de lèse-majesté comme est monsieur
• d'Épernon, qui vint voir ses juges tout botté et « éperonné, et avec une épéeà son côté. Ne faillez de « dire cela à la reine (1). »
Ce ne sont là que des paroles d'humeur. Le magistrat n*aimait pas le courtisan, et était offensé de la familiarité de son accoutrement. Cela suffit pour expliquer ses paroles. '
Les mêmes Mémoires renferment encore une autre anecdote. La reine avait envoyé un gentilhomme au premier président, pour le prier de lui mander ce qu'il pensait de ce proc(*s. « Vous direz à la reine, ré- « pondit le premier président, que Dieu m'a réservé à « vivre dans ce siècle pour y voir et entendre des « eboses si étranges, que je n'eusse jamais cru les «• pouvoir voir et entendre de mon vivant. »
Et lorsqu'un de ses amis, en lui parlant de la même affaire, lui eut insinué que la demoiselle de Coman , accusant tant de gens, et même les plus grands du royaume, parlait à la volée et sans preuves, il dit , en levant les yeux au ciel : « Il n'y en a que trop ! il n'y en a que trop (2) ! •
Ceci n'a rien de direct contre le duc d'Épernon. 11 n'y a que trop de preuves contre les grands, ou, il n'y a que trop de grands contre lesquels on a des preuves : cela pouvait également se dire de preu-
(i) Mémoires pour l'Histoire de Viamee, t. II, p. 35;. (») i»fW., t. II. p. 358.
vesde malveillance d'un grand nombre de personnages de haut rang , sans prouver leur conspiration positive. Cela pouvait s'entendre aussi : Il n'y a que trop depreuvesdu mauvaisespril soufflé pardes grand» malveillants, et dont Ravaillaca été atteint.
D'ailleurs, il faudrait savoir à quels temps se rapporte ce que la Coman imputait au duc d'Épernon. Il n'avait pas toujours eu les bonnes grâces du roi, et il lui avait fait la guerre.
Le témoignage qui accusait le duc d'Épernon ac* cusait aussi la marquise de Verneuil, qui fut mise en jugement ; il fut déclaré faux en ce qui les regardait l'un et l'autre. La marquise, qui avait été mise en jugement, fut renvoyée comme innocente, et le témoin puDi.
Mais si l'on ne peut accuser ni la marquise de Verneuil, ni le duc d'Épernon, ni la reine, d'avoir conjuré avec Ravaillac la mort du roi, l'on ne peut non plus nier que la première n'ait exhalé souvent son alticre jalousie contre lui ; que la reine, douée de pe» d'esprit et de jugement, ne se soit souvent plainte des mœurs du roi , ne se soit emportée contre l'insolence de sa maîtresse ; que la passion du roi pour mademoiselle de Montmorency ne lui ait fait craindre sa répudiation ; que la guerre qui se préparait lui faisait prévoir un moment et une situation où le prince de Condé serait poussé par l'Espagne, et par le pape même, à faire casser le mariage de* Marie de Médicis, pour écarter son fils de la succession au trône. On ne peut douter enfin que les Italiens intrigants et méchants qui entouraient Marie de Médicis n'aient tout ensemble envenimé dans son esprit et dans le public toutes les circonstances delà vie du roi qui pouvaient donner lieu à la censure et à d odieuses interpréta- . lions.
On ne peut se dissimuler non plus que le duc d'Épernon , toujours suspect de peu d'inclination pour le roi, entrait volontiers dans les ressentiments de la reine et de la marquise de Verneuil ; et qu'il n'était pas plus disposé à l'indulgence pour la conduite du roi envers le prince de Condé, que ne l'avait été M. de Sully, moins serviteur du roi que son ami.
Enfin, on ne peut douter que ces trois personnes n'aient souvent clabaudé contre le roi par humeur, et n'aient pu réveiller, sans le vouloir, d'anciennes animosités de parti en France.
On ne sait que dire des'insinuations de l'historieD anglais au sujet du prétendu voyage de Ravaillac à Bruxelles, peu de temps avant l'assassinat de Henri IV. Comment a-t-il été ignoré en France, s'il est vrai? S'il a été connu, le parlement n'eût pu en négliger la vérification sans contrevenir à ses devoirs , et cette négligence n'est pas présumable.
Mais, laissant de côté ce voyage réel ou supposé , rien dans l'histoire de la maison d'Autriche n'autorise à imputer aux archiducs l'ordre d'un assassinat. ILa participation du prince de Condé à un complot dont Ravaillac serait l'instrument, serait moins im-
LA PASSIOiN DE HENRI IV POUR LA PRINCESSE DE œNDÉ
probable, parce que le poignard est Tarme de la jalousie, et que, de toutes les personnes accusées, le prince de Condé serait le moins coupable. Mais aucun écrivain français n'a accusé ce prince de la moindre participation au crime commis sur le roi. Toutefois, il est remarquable que le bruit de la mort du roi était répandu en Flandre plusieurs jours avant qu*elle arrivât, et que c'est sur toute la route de Bruxelles qu*il a circulé le plus notoirement. Cest un courrier passant par la ville de lAége qui, huit jours avant rassassinat, annonce qu*il va en porter la nouvelle aux princes d'Allemagne ; c'est un prêtre de Douai qui dit, au moment même de l'événement, que l'on tuait le plus grand monarque de la terre ; c'est un marchand de la même ville qui, quinze jours avant, demande par lettre, à un marchand de Rouen, s'il est vrai que le roi est assassiné ; c'est un des principaux bourgeois de Camin'ai qui dit, huit jours auparavant : Ce vieillard a de grands projets, nuUs U n'Ira guère loin; c'est un marchand à* Anvers qui écrit, à un autre marchand flamand, qu'il a été question à Anvers de la mort du roi douze jours avant qu'elle fût arrivée (Nicolas Pasquier) ; c'est une lettre de Zélande à M. Tajet (i), portant que tous ceux de ce pays-là, quinze jours avant la mort du roi, recevaient avis sur avis qu'il se tramait quelque chose de grand contre la France, et que, par toutes les terres de l'obéissance de l'archiduc, on y /(Usait Jour et nuit des priè^ res publiques pour la bonne issue de cette entreprise.
Ces faits prouvent que les Pays-Bas, tout occupés de la guerre qui se préparait à Paris contre eux, et dont ils connaissaient la cause puisqu'elle résidait au milieu d'eux, comptaient sinon sur la vengeance du prince de Condé, au moins sur l'indignation qu'ex- -citait dans la capitale une guerre qui devait faire couler le sang et les larmes de deux nations, et dont Tagresseur n'avait pour but que de satisfaire la plus criminelle et la plus odieuse des passions. Les bruits et les espérances répandus dans les Pays-Bas à l'approche des armées qui devaient y apporter le fer et le feu , manifestent les sentiments de Paris et de la France entière sur l'entreprise de Henri lY; sentiments que nos historiens nous ont cachés par ménagement pour la mémoire d'un prince d'ailleurs excellent, et dans la crainte d'affaiblir l'horreur qu'inspire le crime qui en a privé la France.
Quant aux jésuites, ils avaient un grand intérêt à la conservation du roi. Ils étaient comblés de ses bienfaits : il avait légué son cœur au collège de la Flèche ; le P. Gotton avait sa conflanoe, et il témoigna une vive douleur à la nouvelle de sa mort. Mais ils avaient eu des prédicateurs fanatiques, et Bavaillac avoua, dans un de ses interrogatoires, qu'il regardait Henri comme hérétique dans le cœur ; et il croyait qu'il était non-seulement permis mais ordonné de le tuer, ce qui passait pour être la doctrine des jésuites.
( ! ) Mé/Hoires pour VHutoire de France, I. Il, |». SaS.
Jusqu'ici donc aucun des accusés ne parait coupable, et aucun n'est innocent. Une parfaite conviction n'a pu en atteindre aucun. La suspicion les enveloppe tous. Aucun n'a mis le poignard à la main de Bavaillac ; aucun ne lui a indiqué le jour, l'heure, le lieu du crime; aucun ne lui aproaiis sûreté, impunité, protection, gloire, récompense, après qu'iU'aurait conmiis. Tous ont contribué, au moins indirectement, dans les temps voisins du crime, à exalter, dans ton cerveau malade, les idées d'hérésie et de tyrannie que la guerre civile y avait profondément imprimées.
Mais pourquoi, après quinze ans de paix, de réconciliation, de bienfaits, dans la cour d'un prince aimable, généreux, affectionné à la nation, grand, les anciens mécontentements se sonl-ils tout à coup ré?eillés, de nouveaux ressentiments se sont-ib élevés, de nouvelles clameurs ont-elles éclaté? et comment ontelles été subitement répandues dans le peuple entier?
La jalousie d'une maîtresse altière, l'inquictode d'une reine menacée par ce mêoie amour dans son existence de reine, d'épouse , de mère, entourée d'Italiens intrigants et méchants ; l'indignation de toutee qui avait quelque rapport avec le prince persécuté; l'humiliation de l'illustre famille à laquelle appartenait sa jeune épouse; l'inquiétude même des grands, qui craignaient l'ascendant que pouvait prendre cette famille toujours enviée : toutes ces causes justifient la rumeur qui, delà cour, se répauidit dans toutes les classes de la société.
La guerre préparée, la cause trop vraisemblable et malheureusement trop criminelle de cette guerre, l'aspect de jeunes époux persécutés, menacés par un amour doublement adultère, expliquent assez la conflagration générale des esprits à la première étincelle qui s'échappa de la cour.
Sommes-nous condamnés à une telle superstition pour le nom de Henri lY, qu'il faille nous étonner de l'indignation qui s'éleva généralement à la vue d'une passion si criminelle, portant le fer et le (eu chez des peuples étrangers, pour parvenir au rapt d'une femme d'illustre maison, qu'il a donnée luimême à un prince du sang? Eh ! n'était-ce pasle poids de cette indignation trop légitime qui oppressait l'àme de ce prince coupable et malheureux, lorsqu'il exhalait, dans les temps voisins de sa mort, le pressentiment d'un assassinat ? Dans ce pressentiment ne voyez-vous pas une sorte d'aveu donné à une vengeance méritée , la condamnation d'un amour fatal prononcée dans le fond de sa conscience ? Le plus brave de nos rois, le moins superstitieux (1), ne fut assailli de sinistres présages , atteint d'inquiétudes profondes, que quand il eut poussé au dernier degré
(i) Voycx ce qu'il dit au duc de Guise et à DoMompierrt «tt sujet d'uu mai piaulé au Louvre, q"i IoiuIm de winiéune.
A ÉTÉ LA CAUSE IMMÉDIATE ET OCCASIONNELLE DE SA MORT
d*irritatioii, dans le prioce de Coodé, la passion la plus prompte à saisir le poignard, celle à laquelle il a le plus servi, qui hésite le moins à en frapper, la seule qui se croit toujours justiGée de ses atrocités , la seule à qui Ton fasse un mérite de s*abstenir de Tengeance, et que la multitude se plaise le plus à par-
tager. Et si Henri IV a prononcé lui-même entre Fopinion générale qui protégea le prince deCondéetlui, et s'est jugé coupable, il faut tirer de sa fin malheureuse les leçons qu'elle présente contre Tincontinence des rois , et non des motifs pour condamner et haïr les personnes qui Tentouraient.