SCENE PREMIERE
LE MARQUIS DE LA CHATTE, seul, en robe de chambre, tirant sa montre.
Six heures et demie... Il n*e6t pas ordinaire
Qu*uD nouveau marié, sans soins et sans affaire,
Se lève aussi matin, de son lit nuptial :
Sans doute Mn jeune époux serait moins matinal;
Entre un jeune homme et moi, grande est la différence!
Mon sommeil est fini lorsque le sien conmienoe.
Et j*ai, grâces au ciel, bien dormi celte nuit :
Vers onze heures couché, je ronflais à minuit.
Çà, reprenons un peu notre vie ordinaire;
Je suis depuis deux mois dans un train tout contraire.
Cest le cas, ou jamais, de mettre par écrit
Tout ce qui s'est passé (non compris cette nuit).
Hier, j*ai renfermé, dans ce grand secrétaire.
Des hauts faits de ma vie un vieux dépositaire;
Il faut l'en retirer : je vais lui confier
Le grand événement qui vient de m'arriver.
Ah ! qu'il serait heureux, pour toutes les histoires.
Que chaque homme important eût- laissé ses mémoires!
[Pendant ces derniers vers il lire de sa poche une clef, ou-
vre le secrétaire, en tire un registre, s'assied à la table,
et se met à écrire.) " Gejourd'hui six août mil six cent soixante-un, *' Étant dans Alençon, moi, marquis de la Chatte, •< Agé de soixante ans, de santé délicate, • Ayant, par ces raisons, trouvé fort opportun " De prendre femme, en ces lieux je Tai prise, " Entre une heure et minuit, en face de l'Église.
•• Ses noms, prénoms, et domicile, sont : H Horlense Des Jardins, née audit Alençon, «< De feu le grand prévôt de la maréchaussée, «* Et de dame Élise Beaussée,
«• Qui près de la duchesse de Rohan
- Était ci-devant femme, et réside céans.
« (Ladite Hortense, ma compagne, « Veuve de feu Louis-François de Villedieu , « Tué pendant la dernière campagne).
• A l'effet de consacrer devant Dieu, *• Sous les auspices de sa mère, •« Tous les arrangements entre nous deux conclus «• A Paris par-devant notaire,
- Hier dans Alençon nous nous sommes rendus. >• C'est fort exactement articuler les faits;
Ces détails cependant me semblent imparfaits; Les motifs de mon choix ne s'y font pas connaître ; C'est beaucoup qu'il soit bon, mais il doit le paraître. A deux titres, surtout, ma femme obtint mes vœux : Son crédit à la cour, ses écrits glorieux. De ses nombreux écrits voici l& longue liste ;
(// la tire de son portefeuille,) Pour l'insérer ici, j'attendrai mon copiste.
{Il lit.) Mais, avec une épingle, il faut m'en assurer, Car tous ces papiers-là sont prompts à s'égarer. « Mémoires du sérail, Cléouice, Carmentes, • Les Amours des héros, les Annales galantes, *« Les Exils de la cour d'Auguste, le Portrait n Des faiblesses du cœur. » Il est là trait pour trait. « Espandre... et cœtera; de plus, deux tragédies : « Manlius, Nitétis, et d'autres poésies. • {Il attache le papier à son registre avec une épingle,) Ce qui sort de sa plume est toujours bien écrit. Plein de feu, plein de grâce, et pétillant d'esprit. Dans des cadres serrés, ménageant bien l'espace, Pour des détails charmants elle a su trouver place;
MADAME DE VILLEDIEU ET LE MARQUIS DE LA CHATTE
Et ses contes piquants ont fait tomber, enfin ,
Nos contes sans finesse et nos romans sans fin.
Aux fictions, souvent, elle a mêlé Thistoire;
Du roman historique elle sera la gloire.
Att^bant, pour jamais, à des noms glorieux
Un intérêt d'amour, des souvenirs joyeux,
L'auteur nous a prouvé qu'un langage un peu libre
Sied bien aux héros grecs, même aux héros du Tibre;
Que les écrits du temps ont été trop discrets;
Qu'aux archives du cowr elle t lu leurs secrets.
Comme tous ses écrits, la marquise est charmante;
Sa conversation me ravit et m'enchanto.
A mon âge il est temps de ne pas s*abuser :
Le plaisir le plus sûr est celui de causer.
Un courtisan, fidèle à son vrai caractère,
Ne doit quitter la cour qu'au moment qu'on l'enterre.
Là, pour grands protecteurs, ma femme a Mazarin,
La maison de Rohan, et monsieur le Dauphin ;
Elle a, pour les charmer, des moyens efficaces :
De petits vers flatteurs, de longues dédicaces.
De plus, en ce pays elle a nombre d'amis;
Bientôt, avec les miens, ils seront réunis.
C'est à la cour que sont les amitiés durables;
Tous les cœurs sont aimants où sont les gens aimables ;
On n'y songe qu'à plaire, et jamais un ami
N'y vit bien clairement qu'un autre l'eût trahi.
Le matin, courtisan assidu chez les princes;
Le soir, j'aurai chez moi la ville et les provinces,
Qui nous feront la cour à la marquise, à moi ;
Esclave le matin, et le soir petit roi.
Pour attirer chez nous une foule brillante,
La marquise est vraiment une femme excellente.
Je vois, de tous les coins de ce charmant Paris,
Accourir, pour la voir, l'essaim des beaux esprits.
La cour même y viendra, car on sait qu'à la ville
Elle vient rajeunir son esprit infertile.
Enfin, ayant reçu bon accueil à la cour.
Je prétends l'accueillir, de bon cœur, à mon tour.
Ma femme est romanesque, et m'aimera, j'espère.
Qu'on aime un jeune amant, un vieux époux , un père.
N'importe, c'est aimer; pour le cœur, c'est toujours
Ressentir les douceurs d'un véritable amour.
Je veux dire, en deux mots, tout cela sur mon livre ;
Mais, pour ce moment-ci, je ne saurais poursuivre;
Voici l'heure où je vais me voir importuner;
Il faut me reposer avant le déjeuner.