‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 403 sur 478 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LA MARQUISE, seule.

Dubosquetva venir... Mon pauvre cœur palpite... Oui, c'est l'amour encor qui me trouble et m'agite. Amour, cruel amour ! quoi ! tu viendras toujours De mes nobles travaux interrompre le cours ! Veux-tu rendre imparfaits, sous ma plume distraite , Trois romans qui devaient sortir de ma retraite, Et qui, par le public dès longtemps attendus. Pourraient, par mon libraire, être déjà vendus? De ma célébrité perdrais-je la mémoire .' Bannirais-je bien loin tout souci de ma gloire? Et, quand l'Europe entière ouvre les yeux sur moi, Irais-je me trahir, et me manquer de foi ?

(«) Le madrigal.

MADAME DE VILLEDIEU ET LE MARQUIS DE LA CHATIE

Amour, cniel amour ! ah ! par quels sacriOces

Tu me ferais payer tes funestes délices !...

Mais, les devoir^ sacrés d'un hymen vertueux

Me soutiendront, peut-être, en ce jour périlleux !...

IHiissance du talent, force de la morale.

Soutenez de concert la vertu conjugale!

Mais que dis-je ? craignons ici d'associer

Deux pouvoirs trop d'accord pour nous contrarier.

Un mari marche-t-il de pair avec la gloire !

Peut-il contre Tamour disputer la victoire !

La morale attentive, aux maris ombrageux.

Assure le repos... mais c'est assez pour eux.

Le repos, vous Taurez, cher marquis de la Chatte.

Le repos ! sur ce point, j*ai Tàme délicate.

Je sais bien qu^aisément, un époux suranné

A de certains malheurs croit être condamné ,

Et je suis sans pitié pour la femme étourdie

Qui fait naître un soupçon, ou ((ui le justifie !

Le bonheur des maris est dans l'illusion ;

La vertu d'une femme est... la discrétion.

Ah ! si de mes talents l'ambition jalouse

Permettait des écarts à votre chaste épouse.

Croyez bien, cher marquis, qu'avec habileté

Je saurais ménager votre sécurité.

Je garderais mes droits à votre contianee ,

Et je vous tromperais, mon cher, en conscience.

Marquis, vous m'êtes cher... et si votre santé...

Ou vos biens éprouvaient un jour l'adversité.

On me verrait montrer, dans ce moment critique.

Un dévouement sans borne, un courage héroïque.

Êtes- vous ruiné? Qui soiit vos créanciers ?

Qu'ils viennent, me voilai Procureurs, usuriers,

Accourez... Vous craignez que, d'un grand avantage.

Un vieillard n'ait payé mon triste mariage ?

Promesses, dons, contrats, mes biens, tout ce que j'ai ,

Tout est à vous, prenez ; je n'ai rien réservé...

Marquis, ne craignez point leur clameur importune;

Je ferai respecter votre noble infortune.

Malade? je vous garde et ne vous quitte point;

De votre guérison, seule je prends le soin :

Auprès de votre lit, attachée et captive,

De sages médecins consultante attentive ,

Mes mains vous verseront leurs breuvages savants.

Mon cœur m'inspirera des discours consolants ,

Lorsque l'art n'aura pu suspendre la souffrance.

Que la douleur s'apaise, aussitôt l'espérance

Vient calmer par mes soins votre esprit agité ;

J'implore, enfin, du ciel la suprême bonté...

Et si le ciel est sourd à mes humbles prières ,

Ma pieuse douleur fermera vos paupières.

Oh ! vous qui célébrez de vulgaires vertus,

Je les laisse bien loin, et m'élève au-dessus.

Vous nous recommandez la douceur, la tendresse...

Moi, c'est le dévouement qui m'agite et me presse.

Mais, si je me dévoue avec fidélité

A lui garder fortune, honneur, repos, santé,

A quoi ses droits d'époux s'étendraient-ils encore ?

Peut-il être jaloux d'un bonheur qu'il ignore?

Sait-il bien ce que c'est que posséder un cœur?

De deux cœurs amoureux connait-il le bonheur ?

Et pour qui ne connaît cette union céleste,

Est- il bien malheureux de partager le reste?

Il n'est rien de commun entre cet homme et moi.

Il m'a donné son nom, il a reçu ma foi ;

Voilà tout... Et, jamais, nos cœurs d'intelligence

Ne se sont confondus dans la même existence ;

Jamais, de nos esprits, le mutuel essor

N'a d'une seule idée enrichi mon trésor...

Et quel est, après tout, le marquis de la Chatte ?

De quelque vain succès que son orgueil se flatte ,

C'est un homme bizarre, et point original ;

Subalterne, égoïste, esprit commun, banal ;

Se tourmentant toujours pour se mettre à son aise ;

Gravement occupé de son lit, de sa chaise ;

Et toujours déployant, avec prétentions.

Contre petits dangers, grandes précautions.

En revanche, on le voit, quand il s'agit d'affaires ,

Rester fort au-dessous des hommes ordinaires ;

Négligent, étourdi, se décidant toujours

Par de sottes raisons, ou par de sots discours ;

Comme on prend un habit, choisissant une épouse

Parce qu'elle est de mode... et voilà qu'il m'épouse

Parce qu'un prince aimable, en ses transports cbarmanti,

Raffole de mes vers et vante mes romans l '

L'excellente raison ! le noble caractère !

Agir en courtisan, dans une telle affaire !

En tout, petit esprit, qui n'a jamais rien su ;

Honmie sans consistance, étriqué, décousu ,

Qui toujours agissant, et jamais avec suite,

Règle assez bien sa montre et fort mal sa conduite.

Mais, quoi ! pour Dubosquet je semble disputer.

Quand je devrais songer à lui bien résister !

{Langoureusement,) Il va venir l hélas ! quelle est donc ma faiblesse ?

{EUe s* assied,) Faudra-t-il succomber, ou vaincre ma tendresse ?

{Pause... en se levant.) Ah ! si mon cher époux, de fortune chargé. Des trésors de l'esprit était mieux partagé; S* il avait, an lieu d'or, l'opulence de l'àme ; S'il était pénétré d'une céleste flamme , Alors, certes, alors, de nos liens sacrés Rien ne désunirait les nœuds bien assurés... Mais, que me fait à moi sa chétive richesse ! S'en ferait-il un titre? Ah ! ce soupçon me blesse. Il n'est d'autre richesse, à mes yeux, que l'esprit ; Et son luxe est le seul dont mon cœur soit épris.

{Dédaigneusement.) ... Votre luxe d'esprit n'aura rien d'effronté , Marquis. Je tends la main à votre pauvreté... A moi seule, en ce genre, est toute la fortune... Seule, je puis payer la dépense commune... Si de nous deux, enfin, l'un s'est mésallié , C'est moi, oui, moi, sans doute, et j'en crois ma pitié.

{Elle va à la fenêtre.) Dubosquet ne vient point, et ce retard m'étonne.

{Avec humeur. ) Veut-il faire valoir sa petite personne?

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