‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 3)Chapitre 412 sur 478 · ACTE II, SCÈNE VUI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VUI

LE MâRQUIS.

Je vous ai tracassée Pour uoe liaiëOB innocente, passée :

Et moi , moi qui vous parle, en vous donnant ma foi , J'oubliai net qu'une autre avait des droits sur moi.

LA MAaOUUB.

Vous êtes marié ?

LE MAIQUU.

Le fait est véritable.

LA MAIQUISI.

Marié I quelle horreur !

LB MABQDIS.

Épargnez un coupable.

LA MABQtlISE.

Quelle infamie !

LB MARQUIS

Allons... je suis à vos genoux.

LA MABQUISB.

Quelle scélératesse !

LE MARQUIS

Ah ! quel moment pour vous !

La belle occasion d'avoir de Tindulgenoe !

LA MARQUISE

Moins coupables sont ceux qu'on mène à la potence !

LE MARQUIS, froidement.

Mais y s'il m'en souvient bien , votre premier mari , Lorsqu'il vous prit pour femme, avait sa femme aussi.

LA MARQUISE

Sans doute. Mais, du moins, il m'en avait instruite; Villedieu ne fut pas un infâme hypocrite.

LE MARQUIS.'

11 ne vous trompa point: mais, entin, à l'autel

Il ne put contracter un lien éternel.

Vous fûtes bien sa femme, et non pas son épouse.

LA MARQUISE

Je le voulus ainsi. J'étais bien moins jalouse D'obtenir dans le monde un état assuré, Que de voir librement un amant adoré.

LE MARQUIS

D'un époux indivis ayant pris l'habitude, Pourquoi prendre avec moi si vive inquiétude?

LA MARQUISE

Un jeune homme charnuint, tel qu'était Villedieu ,

Peut-on lui comparer un mari sot et vieux ?

Ce que j'ai fait pour l'un, Taurais-je fait pour l'autre'.'

Charmer était son lot, assommer est le vôtre...

Quand j'offensais, pour lui, les usages, les lois,

La raison, dont l'amour interceptait la voix ,

Dans ses charmes, du moins, je trouvais une excuse.

Mais qu'un sot , un vieux fat me trahisse et m'abuse

Quand je veux un état... Ah! sans doute, aujourd'hui

Le public, contre vous, me devrait son appui ;

Mais, loin de l'obtenir, ma conduite passée

Sera, par notre hymen, aussitôt retracée.

On le regardera comme le châtiment.

Trop longtemps mérité, par mon égarement.

On dira : D'un bigame épouse volontaire,

Elle en méritait bien un second pour salaire l...

Quel malheur est le mien ! Le public obstiné.

A mon premier hymen n'a jamais pardonné. J'ai vu les gens de bien éviter mon approche, Le nom de Villedieu me servir de reproche... Et lorsque je le change, espérant assoupir. D'un lien scandaleux, le fâcheux souvenir, A sa place je prends celui d'une rivale, Qui me rejette encor dans cet ancien scandale !

LE MARQUIS, humblement.

Ce public, ennemi de ces doubles liens, Daignez le remarquer ! ne conaait pas les miens.

LA MARQUISE

Votre femme, bientôt, prendra soin de l'instruire. Elle criera !... Dieu sait où cela peut conduire ! Il ne lui faut qu'un mot pour nous déshonorer.

Mais ce mot, si fâcheux, bous pouvons l'éviter. Depuis plus de trente ans, résignée au veuvage. Ma fenmie ne sait pas mon second mariage.

LA MAIQDISB.

Ne peut-on le lui dire ?

LE MARQUIS

Oh ! moi , je me fais fort D'éloigner toujours d'elle un si méchant rapport.

LA MARQUISE

Et comment, s'il vous plaît?

LE MARQUIS

En gardant le silence, En observant les lois d'une stricte décence, En vivant sagement, comme de bons époux; En évitant, enfin, qu'on ne parle de nous.

LA MARQUISE

Ainsi, vous prétendez qu'une existence obscure Soit, de tous mes succès, la triste sépulture! ÉVITANT, dites-vous, qu'on ne parle de nous. Au plus affreux néant me condamneriez-vous.' Qu*on ne parle de nous! Ce de nous me fait rire. Qui \e\ki parler de vous^ et de moi ne rien dire? En évitant U., Hé quoi ! puis-je encore éviter La gloire des talents que j'ai fait éclater ? A ma célébrité, puis-je mettre un obstacle ? Pour me faire oublier, il faudrait... un miracle. ... Si le nom de la Chatte, étant par vous porté. S'est toujours conservé dans son obscurité. Et de Paris, au plus, a traversé les rues, Ce nom, par moi porté, va s'élever aux nues. Et, quelque reculé que soit l'humble réduit , Témoin de la froideur de votre premier lit. Rien ne peut empêcher que, bientôt, on ne dise Le nom de la nouvelle à la vieille marquise. Va, je te rends ce nom, qui m'e^t trop odieux : Je reprends, dès ce jour, le nom de Villedieu.- Demain , sur trois romans, où mon talent éclate , Et que je publiais sous le nom de la Cliatte, Je rétablis l'ancien, aux Muses consacré, Et qui, par mon libraire, est au moins révéré.

{Le marquis s'assied, comme accablé,)

LA MARQUISE

Ah ! ah ! vous vous taisez !... Un certain caractère Vaut bien l'esprit d'un fat, dans une grande affaire;

MADAME DE VILLEDIEU ET LE MARQUIS DE LA CHATTE

Mais, votre femme, ici, détruit mon mariage.

Et tel qu'on voit souvent, plaisant et ricaneur, Contre un reproche vif soutient mal son honneur. (Le marquis se trouve mal.)

LA MARQDI8B.

Qu*avez-vou8 ?

LE MARQUIS

Rien.

LA MARQUISE

Encor ?

J*ai le feu dans la Icte.

LA MARQUISE, après un moment.

Eh bien!...

LE MARQUIS

Cela va mieux.

LA MARQUISE

Épargnons-le... il est béte!

LE MÀRQbis, revenant à luù Reprenez votre nom. A l'immorUdité, Le mien, par vos écrits, ne sera pas porté. Je renonce, avec peine, au glorieux partage D*une célébrité qui serait votre ouvrage ; Mais il le faut : mon nom, trop souvent répété, N'irait pas sans échck*, à la postérité. Ce nom retentissant irait frapper, sans doute, L'oreille de ma femme, en faisant cette route. Mais, ce point convenu , qu'une transaction De ce triste débat soit la conclusion : Un intérêt égal, à tous deux, nous conseille D'éviter les éclats d'une affaire pareille.

LA MARQUISE

Vous êtes raisonnable, et me touchez le cœur ; Vraiment, vous êtes bon.

LE MARQUIS, pa/Zi^^tguem^n^.

Et je m'en fais honneur.

LA MARQUISE, avec mignoTdise, Mais, ne plaisantez plus...

LE MARQUIS, toujours pathétiqtiement.

Cela vous rend malade ?...

Vous, ne me grondez plus...

LA MARQUISE , du même ton.

Cela vous rend maussade ? LE MARQUIS , se confoTtant.

Allons, plus de dispute, et faisons nos accords. Ayant même intérêt, nous avons mêmes torts...

LA MARQUISE, vîvement.

Mêmes torts ! mêmes torts ! cela vous plait à dire ! Trouver nos torts pareils ! Vraiment, je vous admire !

LE MARQUIS, intimidé.

Entre... ma vieille épouse... et... votre... jeune amant... Il est... quelques rapports... je pense.

LA MARQUISE

Nullement.

L'amant, pour un mari, n'est qu'homme de passage.

LE MARQUIS

Je vous trompai la veille, en vous donnant ma main : Vous vouliez me tromper, vous, dès le lendemain.

LA MARQUISE

Vous fûtes menacé d'un mal imaginaire ;

Mais, moi, pour m'accabler, que rcste-t-il à faire?

LE MARQUIS

Instruite du malheur qui vous peut arriver , Il vous est fort aisé de vous en préserver ; Au lieu que moi, déjà sachant votre inconstance , Du malheur de savoir ^e fais l'expérience.

LE MARQUIS ET LA MARQUISE, ensemble.

Mais, nous recommençons...

LE MARQUIS

Oui, sans nous en donter , Du vrai point nous allons encor nous écarter. J'y reviens... et je dis... madame la marquise... Qu'en cette affaire... un rien... suffit et tranquiUise.

LA MARQUISE

Quel est ce rien ? voyons.

LE MARQUIS , avec inquiétude et lui prenant la main. Donnez-moi votre main...

Et ne vous fâchez pas... C'est de partir demain.

{La marquise fait un mouvement d'impatience.) LE MARQUIS, continue.

Eh oui ! partir demain prévient toute avanie; Point de difficulté qui ne soit aplanie. En province, on sait tout, on s'informe de tout; On bavarde sur tout, chaque mot porte coup. Dans Paris, à la cour, on fait tout le contraire ; On remue, on intrigue, on court à son affaire. On n'examine point ce que fait son prochain ; On n'a point de parents, on n'a point de voisin; On ne demande point si vous avez un frère , Deux femmes, deux maris : cela n'importe guère. Que l'on voie à Paris arriver quelque jour Cette marquise, objet de mon premier amour ; Qu'elle vienne en public, jalouse octogénaire , Revendiquer la foi d'un fou sexagénaire : A Paris on rira ; je pense, sur ma foi. Que les malins rieurs seront encor pour moi. Dans Alençon, vraiment, ce serait antre chose. On a des mœurs, ici; pour un rien, on y glose. A parler franchement, nous sommes deux vauriens. Et nous sommes fort mal parmi les gens de bien.

LA MARQUISE

Je me rends, cher marquis ; me voilà convaincue ; J'aime à voir la raison et la vérité nue. Allons donc à Paris, loin des observateurs. Étaler mon esprit.

LE MARQUIS

Surtout... cacher nos mœurs.

LA

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