SCÈNE VI
M. LEDUR, HOUGOT.
H. LEDUR.— Vous uc risqucz rien, en attendant, de convenir que vous êtes un impudent menteur.
HOUGOT. — ^Monsieur, p't'être ben que queuquefois...
M. LEDUR. — Mais vous l'êtes tous dans cette Normandie ! Au moins convenez-en... voyons, n'est-ce pas vrait
HOUGOT,-— Monsieur, quand j'dirai que c'est vrai, ça ne comptera pas si j'sis un menteur.
H. LEDUR. — Dites toujours.
HOUGOT. — Eh beni monsieur, je croirais ben qu'il y en a peut-être d'aucuns, queuquefois, qui pourriont ben mentir quand ils ne disont pas la vérité.
11. LEDUR. - C'est fort clair. Tu ne te compromets pas par ta réponse. Tout cet embarras que vous me causez, et celui où vous êtes, ne seraient pas arrivés, si . .
HOUGOT. — Oh ! je sis dans un grand embarras, véritablement.
M. LEDUR. — ... Ne seraient pas arrivés, sans votre maudite habitude d'aller perdre un jour de la semaine à quelque foire des environs.
HOUGOT Monsieur, ne m'en pariez pas;
j'en suis revenu pour jamais. Véritablement, j'serais pu riche, ou pas si. gueux, si j'avais resté à mon ouvrage. V'ià st'âne; s'il faut vous l'payer, faudra que mes journées de pu de six mois y passent.
M. LEDUR. — Eh bien ! comme vous êtes un vieux serviteur, et qu'il y a quinze ans que
LA FOIRE D'ALEiNÇON.
vous tuez le temps, moitié chez moi et l'autre moitié aux foires du pays, je veux avoir de Findulgence pour vous; je vous tiens quitte du prix de mon âne, pour le travail des 53 journées que vous perdez à la foire. Vous n'avez qu^à venir faire ces journées dans le jardin : vous aurez payé Tâne, et vous n'aurez pas reçu un sou de moins.
flouGOT. — Ah! monsieur, j'v'remercie.
V Vêtes ben bon. Je fais ce marché-là ben volontiers.
M. LBDUB. — Si l'âne se retrouvait, je vous payerais ces journées-là, en sus des autres.
HouGOT. —Ben obligé, monsieur.
M. LSDUB. — Savez-vous ce que vous gagneriez à cela , et ce que vous produiraient ces journées, si elles entraient dans votre poche?
HooGOT. — Je n'ai jamais fait ce calcul-là; mais monsieur sait ben...
M. LBDUB. — Cela augm^terait votre revenu de 63 fr. 12 sous. Une journée par semaine, cela fait 53 journées par an, qui, à 24 sous, font 63 livres 12 sous.
BouGOT. — Soixante-trois livres 12 sous! M'est avis que ces 63 francs-là sont l'augmentation de revenu que vous m'aviez promis depuis longtemps.
M. LEDUB.-* C'est cela même.
HOUGOT. — Ainsi^ pour les avoir, je n'avais qu'à renoncer à courir les foëres?
M.LEDUfi. — Pas autre chose. Mais il faut me promettre...
HOUGOT. — Êh ben ! j'y sis résolu... je fais le serment, foi de Hougot, de ne plus aller aux foires. . . Mais queu dommage que, quand je m'y résous, faut que ça serve à payer st'âne!... j'avais ben besoin de st'âne pour aller à Alen çon !... j'pouvais si ben aller à pied ! Ah! pardié oui, si j'avais été à pied, j'aurais st'année 63 francs de rente de plus !