LES CH\HMES DE LA CAMPAGNE
« variés, ces pcûnts de vue n'existent que pour' « le salon : changez de pièce, vous voyez autre « chose à travers ses plantations; avancez « vingt-cinq pas dans le jardin , vous êtes au u delà des plantations, et alors vous embrassez « tout le pays d'un seul coup d'oeil, et vous ne w voyez plus qu'une immense prairie. Je ne « sais quel effet produirait ce pays sans les « animaux qui sont toujours là , ou couchés, « ou broutant, le matin, le soir, la nuit : mais « ces animaux y mettent de la vie, je dirais près- « que du sentiment. Les formes élégantes des « jeunes chevaux, leur gaieté, leurs courses, « contrastent si agréablement avec la majesté « des bœufs; les uns et les autres se dessinent « si bien, leurs couleurs marquent si agréablece ment sur le fond de verdure; ils sont si « beaux, si paisibles, si unis, si libres , si heurt reux; cet ensemble , aussi éloigné de la mort notonie que du tapage, est tellement harrt monieux, qu'il porte à l'âme un sentiment de rt calme que je n'ai éprouvé nulle part : on « sent qu'on ne jj'en lassera point; on sent « qu'on est hors de Tagitation, sans crainrt dre de tomber dans l'ennui. Cette vallée est rt le séjour du calme : le calme est le dieu de rt ce séjour; il y est aussi opposé à la fatigue rt d^un long et insipide repos, qu'à celle de la « tempête.
rt Vous direz, ma chère tante, parce que « vous demeurez sur le boulevard le plus tf bruyant de Paris, qu'il faut avoir Pimaginart tion bien exaltée pour se faire une divinité « chérie du cohue, qui ne pourrait être qu'un rt dieu à la glace ; je sens que vous pouvez « vous moquer de moi, parce que vous avez de « l'esprit. Cependant, je vous dirai ce qui peut rt favoriser mon illusion : c'est que tout ce qui « m'entoure, me met en sécurité pour ce qui rt regarde mes enfants. Ils peuvent ici aller, rt venir, courir, s éloigner, sans que je voie un rt seul danger pour eux ; toujours de Pherbe et rt des fleurs sous leurs pieds. Qu'ils courent, « c'est sur des fleurs; qu'ils s'asseyent, c'est o sur des fleurs ; qu^ils tombent , c'est sur des « fleurs : cette sécurité-là n'est pas indifférente. « Et puis, l'air y est excellent ; mon mari s^en « trouvera aussi bien que mes enfants; il va se a reposer ici de la vie de cet hiver, qui a été rt un peu fatigante, quoique nous n'ayons « guère, comme vous savez, passé que deux
rt nuits par semaine au bal; mais c'était, peut- « être, trop pour lui, à cause de sa poitrine, rt qu'il a délicate.
« J'ai, d'ailleurs , un grand plaisir ici : c'est « de voir la satisfaction que notre séjour cause « à mon beau-père. Il aime beaucoup mes en- « fants : rien de ce qui vient d'eux ne Pimpor- « tune, ni le bruit, ni les demandes, ni les vo- « lontés; ils rient, ils crient, ils chantent tant « qu'ils veulent , dans le salon, sous ses fenêrt très, cela est égal. Il ne s'est jamais plaint «qu'ils l'interrompissent, quoiqu'il travaille rt habituellement et sérieusement, jusque vers rt le diner. Vous voyez, ma chère tante, que « mon séjour ici me met en repos sur bien des « intérêts qui me sont chers : ainsi je compte « sur l'indulgence de votre bcto et solide es^ « prit.
a J'oubliais de vous dire , ma chère tante, « que mon beau-père a eu l'attention de me « donner l'appartement le plus gai de la mairt son. Ma chambre à coucher a deux croisées rt qui donnent sur la vallée dont je vous ai rt parié, et deux sur la ferme. Le mouvement « de la ferme me ravit, et me rappelle cette rt description de Pabbé Delille que nous avons « lue ensemble. Enfin, tout me plaît ici, horrt mis votre absence. Est-ce que vous ne vou- « driez pas nous venir voir? Mon beau-père « en serait enchanté. »