SCENE II
LE COMTE DE DAMMARTÏN, maître GA- LEOTUS, MONTENAC, BRESSÎLLE.
LE COMTE DE DAM MARTIN. — MeSSiCUrS,
comme gouverneur de monseigneur le duc d'Orléans, je vous ai convoqués, de Tavis de maître Galeolus Martius, son sous-gouverneur, vous, sire de Montenac, son sous-précepfeur civil, vous, sire de Bressille, son &om précepteur militaire... (A part.) Par Dieu! si le prince ne devient pas savant, ce ne sera pas faute de précepteurs. (Haut.) J'ai à vous prévenir dune malencontre qui vous attend. . Vous savez ce que le roi a ordonné contre le duc d'Orléans pour une faute commise ces jours passés; et la... une personne, que je ne nomme point, déclare que c'est à vous à exécuter cet ordre. MONTENAC. — A uous, monseigucur, à nous personnellement?
LE COMTE DE DAMMAltTIN. — A VOUS, OUi, à
vous personnellement.
MONTENAC. — Mouseigncur, cela est impossible.
LE COMTE DE DAMMAHTIN.— Qu'cst-CC à dire?
MONTENAC. — Mouseigueur, en aucun cas cet office ne peut nous être personnellement imposé.
LE COMTE DE DAMMARTIN. — Voici du UOU-
veau ! De la résistance ! Tout à l'heure je vais être de l'avis de la duchesse d'Al... (Se reprefiant.) de la personne que je ne nomme point.
MONTENAC. — Nous rcudrc odieux à notre élève dès le premier jour !
LE COMTE DE DAMMARTIN. — Par Dieu l je n'y ai pas regardé de si près avec Charles VU, quand il m'ordonna de lui amener son fils Louis XI , aujourd'hui régnant, qui alors était en révolte en Dauphiné; j'y allai bon jeu, bon argent.
MONTENAC. — Oui, mouseigneur ; mais l'épée à la main, et attaquant en fac^"... Daignez remarquer la différence.
LE COMTE DE DAMMARTIN. L'épéC OU la
verge à la main , en face ou... ou de profil, qu'importe?... N'est-ce pas le roi qui nous met la verge à la main?
MONTENAC. — Notrc engagement est d'enseigner le prince, et le fouet n'enseigne rien.
M* OALEorus — Il dispose à recevoir l'enseignement, il inculque ce qui est enseigné.
LE COMTE DK DAMMARTIN. — Oui , OUI, le
fouet de nos pères! Il a toujours contribué à former la jeunesse. De par le roi , messieurs les novateurs, point d'innovations... Par Dieu ! si je ne me range à l'avis de la duchesse. . de la personne que je ne nomme point... nous verrons... (Avec emportement.) Ah! de la contradiction, messieurs ! ah ! de l'opposition ! ah ! ah!
M* oaleotus, aux sous-précepteurs. — De la modération, messieurs; de la mesure, de l'aplomb, vous en manquez; de l'aplomb, de la mesure! Il est certain que le fouet de nos pères a toujours été un ressort dans l'éducation de la jeunesse.
MONTENAC — Dc la jeuncssc plébéienne, • oui; mais d'un prince!
LE COMTE DE DAMMARTIN. — D'UU prinCC !
d'un prince!
MONTENAC. — Uu princc ue doit rien faire ni rien souffHr dont il puisse rougir !
LE COMTE DR DAMMARTIN. Il UC doit ricU
souffrir de ce qu'il peut empêcher; mais un enfant, comment empéchera-t-il? Par Dieu... ! quand j'étais page du brave la Hire (ce fameux la Hire qui est immortel, puisqu'ils en ont fait le valet de cœur), il me fallut bien souffrir une correction qu*Isabelle de Bavière, qui est aujourd'hui Argine, la dame de trèfle, me lit administrer, parce que j'avais frotté les oreilles d'un sien page... Comment l'aurais-je empêché? D'ailleurs les corrections faites par ordre des princes ne déshonorent pas, elles sont au contraire un honneur qu'ils n'accordent pas à tout le monde. Et, au fond, celle-ci m'a fait du bien, beaucoup de bien ; elle a modéré mon caractère, qui était violent et emporté... Parbleu, si je connaissais aujourd'hui le brave homme qui m'a donné le fouet, je lui ferais une pension. Devenu homme, je pris sur un autre ton un outrage du roi; et si je ne prouvai pas trop clairement dans tous les temps de ma vie qu'un seigneur ne doit rien faire de honteux, je prouvai du moins très -bien qu'il ne doit rien souffrir d'ofTensant. Charles VII s'avisa un jour de m'appeler capitaine des écorcheurs; je l'étais bien véritablement, mais, par Dieu ! il ne fallait pas me le dire. Je répondis vertement au roi, et je partis le lendemain pour me réunir à la Praguerie; on appelait ainsi la conspiration des princes et de Louis XI contre son père. Voilà la conduite
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LE FOUET DE NOS PÈKES
d'un homme qu'on offense ! Mais quel est celui qui se rappelle les petits chagrins de son enfance?
MOfiTBNAG. — Le caractère du jeune duc donne lieu de craindre quil ne garde le souvenir de ceux qu'on lui pourra causer!
LE COMTE DB DAMMABTIN. — A-t-il dC l 'esprit^ OUi ou non?
TOUS LES PEÉCEPTBUBS. — BcaUCOUp.
LE COMTE DB BAMMABTIN. — Eh bicn^ s'îl
devient jamais roi^ soyez-en sûr^ Louis XII ne vengera pas les injures du duc d'Orléans. Louis XI a-t-il vengé les injures qu'il reçut^ comme Dauphin révolté , contre Charles VII .son père?
M^ GALBOTus. — Mouscigneur^ quand on s'attache à l'éducation de l'héritier présomptif, il est naturel d'espérer de lui sa fortune.
LE COMTE DE DAMMAETIN. — McSSICUrS^ il
n'y a de sage que de s'attacher au roi régnant^ toujours au roi régnant.
MONTENAc. — Gelui qui va régner à sa place mérite pourtant...
LB COMTE DB DAMMAETIN. — Qu'impOrtO !
Toujours le roi régnant! jamais que le roi régnant! quoi qu'il ordonne contre qui que ce soit, fût-ce contre celui qui va régner; car dès que celui-ci régnera^ il sentira le prix de la fidélité au roi régnant. Ne suis-je pas un bel eiemple à l'appui du principe? J'ai servi Charles Yn régnant^ contre tous ses ennemis. J'ai fait un procès^ un procès à la diable^ à Jacques Cœur^ son argentier ; j'ai prononcé la confiscation de ses biens ; je m'en suis même appliqué la plus forte partie : cela s'appelle du dévouement^ je pense ! Cependant le roi m'ayant traité d'une manière incivile, l'humeur me pousse un moment vers le Dauphin, révolté en Dauphiné; mais bientôt la raison me ramène près du roi. Le Dauphin avait conçu des projets parricides ; je l'accuse. Il revient, il me traite de calomniateur; j'offre de prouver mon dire les armes à la main. Dans ces circonstances le roi meurt; et voilà le Dauphin devenu roi sous le nom de Louis XI. Plein de ressentiment^ il me reprend ce que j'avais confisqué^ confisque ce que j'avais hérité de mes pères; mais tout cela dans le premier moment de son pouvoir. Bientôt il réfléchit : il me rappelle^ il me fait son confident; il me rend ce qu'il m'avait pris, n ne s'en tient pas là ; il me donne à juger le
comte d'Armagnac comme j'avais jugé Jacques Cœur. (Avec chaleur.) Je l'ai jugé, condamné, confisqué ; j'ai ajouté ses biens à ceux que je tenais de Jacques Cœur et de mes pères. Ce grand roi a fait plus, il m'a donné la charge de grand maître de France , c'est-à-dire de su maison, ce qui est la même chose. (Ici l'en^ thousiasme du comte s'exalte, et va toujours croissant jusçu^a la fia de son discours.) Je commande à tout le service de la bouche du roi, à tous ses maîtres d'hôtel, queux, maîtres queux, officiers du gobelet, fruitiers, échansons, panetiers; c'est un corps d'armée! J*aî été un des premiers décorés du grand collier de l'ordre de Saint-^Michel ; enfin je suis gouverneur du duc d'Orléans: cela n'est pas mal, ce me semble ! Et voilà ce que c'est que d'avoir toujours servi le roi régnant. [À MofUenac] Qu'avez-vous à répondre à cela? hem?
MONTENAC , cmbarrassé. — Monseigneur, puisqu'il faut vous le dire, j'ai l'honneur d'être gentilhonmie; l'oflBce dont il s'agit ne peut regarder qu'un garçon de la chambre.
LE COMf E DE DAMMARTIN , OVCC CmpOrte-
ment. — Comment, ventrebleu î un ordre direct du roi! un petit écuyer, un variet trouverait indigne de lui... !
M* GALEOTus. — De la mesure, messieurs, de l'aplomb!... il n'y a que ce qu'on dit qui nuise; ce qu'on ne dit pas sert souvent plus que ce qu'on pevi dire de mieux.
BBESSTLLB, bos à Montcnac fui veut encore parler, — Laissez-moi faire. (Haut.) Je pense conmie monseigneur; il n'est aucun ordre du roi dont l'exécution soit au-dessous d'un gentilhonune.
LE COMTE DE DAMMARTIN. — C'CSt bieU
penser.
BRBSsiLLE. — Je cnîîs même qu'il en est audessus de la portée d'un simple écuyer.
LB COMTE DB DAMMARTIN. — Cola pCUt
être.
BRBssiLLE. — MoD Sentiment est aussi qu'il n'appartient pas à un plébéien de mettre la main sur un prince, pas même sur le fils d'un simple gentilhomme.
LE COMTE DB DAMMARTIN. — MaltTO GalcO-
tus, vous devez approuver ce langage?
M« GALBOTUS. — Très-fort, monseigneur.
BRBSSILLE. — Je vrIs plus loin, et je dis : Ce n'est pas assez d'un simple gentilhomme pour