LE PELOUX , LE COMTE DE BOSSU-LON- GUEVAL
LB coMTB DE Bossc. — Profitoiis du moment où les Majestés s'entretiennent ensemble, et causons.
LB PELOUX. — N'étes-vous pas aussi surpris de me voir ici que je le suis moi-même, moi^ I*aifidé de ce malheureux connétable de Bourb(»n, si bien jugé à la royale (*) par votre maître?
LB COMTE DE BOSSU. — Assurémout^ il y a lieu de s'étonner'de vous y voir^ et plus encore d'y voir l'empereur.
LB PELOUX. — Après tant de guerres et tant de querelles, et tant de ces.ofienses personnelles qui engendrent des haines plus irréconciliables que la guerre la plus envenimée !
LB COMTE DE BOSSU. — Ajoutcz douc : Après que le roi a paru croire et a fait croire que l'empoisonnement de son fils a été inspiré ou conmaandé àMontécuccoli (**) par votre maître.
LE PELOUX. — La présence de l'empereur ici est une preuve que le roi ne croyait pas à cette accusation : un père, quelle que soit sa courtoisie ou sa politique^ n'embrasse pas l'assassin de son fils conmie François P' eitibrassa l'empereur, à leur première entrevue de Chàtellerault.
LE COMTE BE BOSSU. — 11 uc croyait certainement pas davantage aux soupçons que de Lève et Gonzague voulurent rejeter sur Catherine de Médicis; car jamais le plus léger nuage
(*) Pasquier.
(**) Le nom de ce malheureux a été fort diversement écrit ; voici comment il doit s'écrire ; MontécuccoU.
n'a passé entre la princesse et lui, et n'a altéré leur amitié.
LE PELOUX. — Vous peuseriez, comte, que l'empereur^ que ses plus illustres capitaines, de Lève et Ferdinand de Gonzague^ ont été capables...
LE COMTE DE BOSSU. — Oh! poiut du tout!
LE PELOUX. — Montécuccoli aurait donc commis un crime sans intérêt! Cela est-il probable?...
LE COMTE DE BOSSU. — Nullement! Mais il n'a pas commis le crime : voilà la vérité.
LE PELOUX. — Qui donc a empoisonné le Dauphin?
LE COMTE DE BOSSU. — Pcrsounc : il n'a pas été empoisonné; il est mort d'une pleurésie.
LE PELOUX. -^ Pourquoi donc a-t-pn sii][>posé un empoisonnement^ accusé et écartelé Montécuccoli?
LE COMTE DE BOSSU. — Pour faire accuser l'empereur^ et exciter contre lui la haine publique dans un moment où il était près d'envahir la France^ et où le roi, tombé dans la désaffection de ses peuples^ se trouvait dans une situation désespérée. Ruse de guerre: voilà tout!
LE PELOUX. — Pourquoi donc vous étonniez-vous de la réception faite à l'empereur par votre maître?
LE COMTE DE BOSSU. — Je m'en étonnais comme d'une contradiction trop manifeste et trop choquante pour n'être pas remarquée quelque jour ; je m'en étonnais comme de Taveu de l'innocence de Montécuccoli (*). — Mais
(*) Les personnes (en petit nombre) qui 8*obstinent encore à regarder Montécuccoli comme coupable de Tempoisonnement du Dauphin, seront peut-être frappées de la remarque de Le Peloux et de la réponse du comte de Bossu.
LE DIAMANT DE
nous voilà; et, sans nous étonner davantage de cette réunion, occupons-nous d'en tirer parti. Si vous désiriez rester en France, c'est, api*ès tout, votre terre natale...; si vous aviez l'intention de vous rattacher au roi... après tout, c'est votre légitime souverain.** je pourrais...
LE PELOux. — Je vous remefcie. Mais vous, comte de Bossu, est-ce qu'il serait bien étrange que vous suivissiez l'empereur dans les Pays- Bas qui sont votre patrie, et que vous rentrassiez au service de ce prince dont vous êtes le vassal? Si telle était votre intention, je m'empresserais...
LE COMTE DE BOSSU. ~ Jc VOUS reuds grâces: mais un intérêt supérieur à tous les intérêts me retient à la cour de France.
LE PELOUX. — C'estrà-dire l'amour?
LE COMTE DE BOSSU. -> L'amouT? uou pas précisément, mais quelque chose qui y ressemble. Gela ne m'empêcherait pas d'être utile à l'empereur, si l'occasion s'en présentait; peut-être même serait-ce une raison... Mais parlons du moment présent. Ditesnnoi avec confiance à quels amusements vous vous plaisez, afin que je puisse vous témoigner le plaisir que j'ai à vous revoir. Que préférez-vous? le jeu, la table, la chasse, les fenames?
LE PELOUX répond à chaque mot par un signe de tête , ouï; de sorte que tout ce qui lui est proposé lui est agréable.
LE COMTE DE BOSSU. — Eh bicu ! uous arrangerons tout cela. D'abord je vous mène ce soir chez la duchesse d'Étampes : la bonne chère, le jeu, les femmes, sont là d'habitude. La duchesse vous plaira beaucoup. C'est une tête charmante, et une bonne tête. Elle connaît bien tous les avantages de sa position, et sait les mettre à profit. La duchesse vous verra avec plaisir.
Li PELOUX. — Le roi en estril toujours aussi amoureux?
LE COMTE DE BOSSU. — 11 cu cst au moius fort occupé ; mais sa santé... et la duchesse a trop d'esprit pour être dupe des vains honneurs dont elle est l'objet. Il lui faut d'autres jouissances. Elle est charmante !...
LE PELOUX. — Et il parait que c'est elle qui vous a charmé...
LE COMTE DE BOSSU , Hont. — CoHunent ! l'objet du culte royal I j'aurais l'audace d'élever mes yeux jusqu'à sa hauteur?
CHAHLES-yUINT.
LE PELOUX , sérieusement et vivement. — Mon cher comte, puisque vous vous entendez avec la duchesse d'Étampes, il n'y a rien de si facile pour vous que de servir l'empereur. {A part.) Je le tiens !
LE COMTE DE BOSSU. — Eh bien ! mon cher Le Peloux, puisque vous avez la confiance de l'empereur, il n'y a rien de si facile pour vous que de servir la duchesse d'Étampes. (^4 part.) Il est à moi !
LE PELOUX. — Entendons-nous, accordonsnous : que désire-t-elle ?
LE COMTE DE BOSSU. — VOUS savez l'inimitié qui règne entre elle et la duchesse de Valentinois, l'amie du Dauphin : elle craint le moment, fort prochain peut-être, qui , mettant le Dauphin sur le trône, donnera à l'ennemie qu'elle brave aujourd'hui les moyens de lui nuire. Pour se soustraire à ce danger, die a imaginé de faire investir du duché de Milan le jeune duc d'Orléans^ qu'elle afiectionne et dont elle captive les inclinations naissantes : elle a obtenu du roi la promesse de cette investiture pour le moment où l'empereur lui remettra cet héritage. C'est à Milan qu'elle espère trou ver une retraite paisible, après la mort du roi. Mais^ pour l'accomplissement de cette espérance, il faut obtenir de l'empereur d'effectuer la restitution promise. Vous pouvez puissamment servir la duchesse dans cette circonstance. Maintenant que désire l'empereur?
LE PELOUX. — On a fait craindre à l^empereur, depuis qu'il est en France, que le roi ne l'y retienne jusqu'à ce qu'il lui ait remis le Milanez : on lui persuade que François I** voulait lui refuser le passage ; qu'il ne Ta accordé que pour s'assurer de la restitution désirée : il sait que le connétable de Montmorency, qui a décidé le roi à permettre le voyage de l'empereur, est en butte à une cabale qui a résolu de dessiller les yeux du roi (*) ; et que la duchesse d'Étampes, sa maîtresse , est à la tête de cette cabale. L'empereur veut sans doute remettre le Milanez , mais à l'expiration du délai qu'il a fixé par le traité ; il veut sauver la honte d'un abandon contraint et anticipé; il veut pour son honneur, et encore plus pour l'honneur de votre maître, que celui-ci res-
n Historique. Voyez Tavant-propos.
SCI>NK IL
pecle les devoirs et tes droits de i'iiospitalité, la foi donnée^ la parole sur laquelle l'empereur est entré dans le royaume et est venu à la cour de France; il veut enfin que le roi et lui conservent la gloire d'une confiance généreuse et réciproque.
LE COMTE DE BOSSU. — Âvoucz quo Celle du roi aurait quelque chose de follement héroïque^ s'il n^avait pas Tintention de la mettre à profit?
LE FBLOux. — J'entends vanter ici la longanimité qui fait accorder le passage dans des États policés^ gardéSy armés^ à un prince^ ennemi ou ami^ il n'importe, qui^ après avoir demandé de les traverser^ s'y présente^ seul , sans escorte^ sans moyens de nuire^ sans intérêt à nuire, sans moyens de défense^ sans autre sûreté que la permission qui lui est donnée. Le plus généreux est celui qui risque tout en obtenant ; et il n'y a pas grand mérite à faire mie concession sans péril et sans dommage : respecter la foi donnée n'est pas même ici xoi mérite^ c'est seulement s'épargner une infamie.
LE COMTE DE BOSSU. — Nous u'aurous pas une longue discussion sur ce sujets et je sais conmie vous à quoi m'en tenir sur François I*'. Quant à l'empereur^ sa confiance a été belle^ je l'avoue, sans néanmoins être tout à fait dégagée d'un intérêt qui l'a fort aidée, le besoin de faire rentrer le peuple de Grand dans le devoir, et de se rendre à Gand par la voie la plus prompte. Sa confiance dans te roi a été soutenue d'un peu de défiance pour la mer, et au moins pour les incertitudes d'une longue navigation. Quoi qu'il en soit, j'entends le désir de l'empereur, je le trouve juste. Je suis convaincu que Ton calomnie le roi en lui prêtant le dessan qui parait inquiéter l'empereur. En tout cas, il est possible de faire entendre à la duchesse que son ascendant serait plus noMemeùt employé à détourner le roi de l'adoption d'ifik sinistre projet, qu'à l'y décider. Je la vois venir. Séparons-nous. Je vais lui annoncer votre visite.