CHAPITRE V
Faux aspect 'sous lequel le gouvernement intérieur de Louis XII a été considéré. — Notions imparfaites que les historiens en ont données.
Tous les historiens accordent à Louis XII les éloges dus aux sentiments et aux actions d'un honnête homme; mais ne leur demandez pas davantage pour un si honnête homme.
Comme l'aversion des contribuables pour les contributions est de tous les États, de tous les pays, et que le besoin d'argent est la maladie ordinaire des princes de tous les pays et de tous les temps, les historiens ne pourront se dispenser de louer à haute voix l'éconcnnie de Louis Xn, la diminution des Impôts, l'emploi de leur produit aux dépenses de l'Ëtat, sans distraction pour ses jouissances personnelles, sans distraction miême pour ses guerres d'Italie, auxquelles il subvint du revenu de ses domaines et du fruit de ses économies, sans distraction enfhi pour satisfaire l'avidité de courtisans dénués de titres. Il se trouve même des gens de cour capables de blâmer les profusions des princes et de louer Téconomie qui refuse à tout le monde, pourvu qu'elle sache faire à
propos une exception, une seule exception, mais bien juste et bien méritée.
Les historiens consentent bien aiissi à louer le Père du peuple de sa tolérance ; à lui savoir gré d'avoir mis un terme aux persécutions exercées dans le pays de Vaud contre les restes de ces malheureux albigeois, massacrés, deiMc années avant, par une croisade lasse du sang des infidèles, et d'avoir assuré la liberté de conscience durant un règne placé entre cette boucherie des albigeois et celles dont François I«*, ce roi si vanté pour l'élégance de ses mo^rs, fut le cruel spectateur (j).
Les historiens veulent bien encore louer le Père du peuple de n'avoir oncgues. fait moMrir fu>mw$ par justice soudaine, quelque délit qu^il eût perpétré y fût-ce contre lui-même ; car ils consentent à louer les princes pour le mal qu'ils ne font pas, et à célébrer en eux, comme une éclatante vertu, l'éloignement pour les grands crimes.
On le louera d'avoir fait v*^ la justice ne fut oncques tenue en si grande vigueur que sous son fègne; de s'être rendu souvent au parie> ment, pour exhorter les magistrats et ]m encourager à la rendre prompte ; d'avoir pris les précautions nécessaires pour ne mettre en place que des magistrats probes et éclairés : personne n'oserait réclamer contre d'aussi saintes occupations.
On consentira encore à louer comme généreuse la défense de le favoriser lui-même, en quelque cause qu'il ayt en aucun de ses parlements.
(1) François 1*'' marcha dans Paris à la tcte d'une procession après laquelle on exécuta plusieurs de ces malheureux sur la place de TEstrapade... On les suspendait à Textrémité d'une longue poutre, qui jouait en bascule sur un arbre debout. Un grand feu était allumé sous eux. On les y plongeait, et on les relevait pour les y replonger de nouveau... Peu de temps avant la mort de ce brUlant monarque , quelques membres du parlement de Provence, à l'aide de troupes envoyées par le roi, firent périr six mille Yau* dois, ei déduisirent trente booigs en cendres.
Le père Daniel rapporte que François l'^ dit publiquement qu'il ferait brûler son fils, s'il embrassait les opinions des reformés. Durant ces abominables exécutions, François l*^ plaisantait avec ses courtisans et couchait avec sa maltresse. (Voltaire, Traité de la tolérance, t. XXX, édition de Kehl, p. 71, et Profmkm de M des théistes, t. XXXII, p. 366.)
LOUIS XII
On le louera aussi^ mais moins^ d'avoir aboli les azyles ou franchises des églises, qui plaçaient la protection des prêtres au-dessus de la vengeance des lois.
On le louera, mais un peu moins encore, d'avoir interdit aux seigneurs de donner lettres de pardon y qui étaient lettres d'oppression contre le peuple.
Enfin on le louera à haute voix, mais on le blâmera à voix basse, de la déclaration qui, dit-on, interdit aux cours d'avoir égard à ses lettres d*évoration^ lettres de dispense et nutresy contraires aux ordonthances^ sur peine d^étre réputés réfractaires anxdites ordonnances. Cette loi, souvent citée dans les remontrances des parlemente, quoiqu'elle ne soit pas précisément conçue comme on Ta supposé, serait aujourd'hui désavouée par la plupart des magistrate qui nous en restent, et a toujours été odieuse aux hommes d'État de la cour, dont le patrimome le plus précieux était la faiblesse du prince. Enfin elle ne sera que faiblement et négligemment louée par les historiens, qui ne paraissent pas avoir soupçonné à 4uel point l'indépendance de la justice est essentielle à la justice. On consent à louer plus ou moins faiblement ces actes, parce quils paraissent à la mesure d'un bon et honnête homme, et parce qu'il y aurait de Timpudence à leur refuser quelque éloge.
Mais aucun historien ne remarquera que tous ces actes procèdent d'un même principe, ^nt unis par un lien commun, tendent à une même fin; aucun ne verra qu'ils se rapportent tous à un système, qu'ils y sont coordonnés, et qu'ils en reçoivent un grand caractère, une suprême importance, mie force imposante; aucun ne vous dira que leur ensemble constitue l'œuvre d'un grand prince, d'un grand homme d'État, d'un grand homme. Cependant cet ensemble, ce système, n'est pas moins qu'une constitution libre, représentative; tous les actes que nous a laissés Louis XII en ont été les élémente, en ont fait partie !
Et celte constitution consacrait une révolution récemment consommée en faveur du peuple français, enfin d^agé de ses oppresseurs !
Et cette révolution, opérée en France à l'époque où régna Louis XII, est précisément celle dont on a fait honneur à l'année 1789,
époque où le tiers état s'est borné à regagner le terrain qu'il avait perdu depuis 1498 !
Et la constitution qui a consacré cette révolution était identique avec celle qui nous garantit aujourd'hui nos libertés; elle en est le véritable type!
Ainsi, on peut accuser les historiens d'a\oir méconnu, les soupçonner même d'avoir voulu méconnaître la grandeur et la force de la nation française au quinzième siècle, époque de sa parfaite émancipation, de son brillant essor; d'avoir craint de s'avouer la grandeur et la force du roi qui avait reconnu l'existence de cette nation; d'avoir appréhendé, sous les successeurs de Louis XII , de blesser les prétentions de la couronne, en célébrant dignement un prince qui avait consacré dans toute leur étendue les droite du peuple : et quand on ne serait pas fondé à soupçonner les intentions ou la servilité des historiens, on ne pourndt du moms leur épargner le reproche d'être tombés dans une étrange méprise en célébrant les actes nombreux que Louis a marqués de l'empreinte de sa grande ftme , comme des bienfaite isolés et passagers, en laissant de côté cette constitution qui en était la réunion, et devait en être la solide garantie.
Mais ici l'on m'arrête; et précisément parce que l'histoire ne tient aucun compte ni de cette constitution dont je parie, ni de la révolution dont elle fut l'ouvrage, on me demande si je n'oppose point la tactique ou le rêve d'un homme de ces temps-ci, aux véridiques écrite de nos historiens. J'avoue qu'il est permis de douter de l'existence de cette constitution et du sérieux de cette révolution, quand on n'a pas recherché, étudié avec soin les monuments de notre histoire ; mais, je le déclare, ce que j'écris ici n'est point un de ces pamphlete où l'histoire est traduite en faux témoignage par l'esprit d'intrigue, en faveur de l'esprit de piûii, et je crois être bien sûr que ce n'est point un rêve. J'écris un mémoire historique, je l'écris d'après un examen approfondi de monumente n^ligés. Je l'écris enfin selon ma conscience.