CHAPITRE VI
J'attaque deè écrivains éii possession de la confiance générale. J'ai besoin de fortes preuves. Je dois courir le risque de la surabondance^ plutôt que celui de Tinsuffisance.
Je coounencerai par dire^ de mon mieux^ ce que j'entends par révolution. On n'entend ordinairement par ce mot qu'une révolte couronnée par le succès, un renversement de l'autorité suprême et son remplacement par une autre^ à la suite d'un horrible fracas et d'affreuses violences ; cela s'appelle révolution , du latin revolvere, retourner, mettre sens dessus dessous. Je l'entends autrement : j'appelle révolution le retour naturel ou forcé de la société politique vers les principes de son institution, après un écart plus ou moins long et plus ou mc»ns funeste. Ainsi, dans le sens reçu, révolution veut dire bouleversement , ou du moins renversement; et, dans le mien, retour aux pnncipes de l'étemelle justice (i).
Le I)ut de l'état social, ou l'intérêt qui unit les hommes en so<*iété, peut s'exprimer en deux mots, vivre et jouir de la vie : vivre, c'està-(Ure acquérir un grand dévelq)pement d'existence^ une grande intensité de vie ; jouir de la vie, c^est-à-dire posséder une grande abondance des choses proprés aux jouissances de la vie. En d'autres mots encore : être tout ce qu'on peut être en force, en intelligence, en savoir, et posséder tout ce qu*on peut réunir en sa possession d'objets propres à rendre l'existence agréable et sûi-e. Plus simplement enQore : pouvoir et avoir, ou même : être et avoir; car c'est, à mon sens, avec grande raison que les mots être, et avoir sont les verbes par excellence dans la langue française.
J'appelle grand développement d'existence, grande intensité de vie, la réunion de la force physique à la force morale que l'on tient de l'intelligence, du savoir, du caractère : ce sont là, sans doute, les éléments du pouvoir individuel.
Avec le pouvoir, on est sûr d'avoir ce dont
(1) L'une et Vautre acception est reçue en physique. On dit : les révolutions du globe, pour en exprimer les bouleversements^; on dit aussi : U révolution des siècles, des ans, des jours; les révolutions de la terre, de la lune, des astres, pour exprimer le retour régulier et périodique des jours, des ans. If.
on manque; avec l'avoir, on est sûr de pouvoir par les autres ce qu'on ne peut par soi-même. Pouvoir et avoir sont néanmoins deux choses distinctes, puisqu'il est de la nature humaine de vouloir les réunir toutes deux et les posséder, comme compagnes et garantes l'une de l'autre ; plutôt que de n'en posséder qu'une, comme supplément de celle qui manque.
La liberté, la propriété, l'égalité de droits, sont les conditions sans lesquelles il n'y a ni pouvoir ni avo«r, du, plus exactement, sont les mots qui expriment des situations hors desquelles les facultés humaines restent sans développement et sans action , les besoins de l'humanité sans assurance de secours, et tous ses dangçrs sans garantie.
Ces conditions sont donc les bases des premières conventions sociales : elles sont devenues des droits dès qu'elles ont été reconnues par la formation de la société : c'est pourquoi on a aussi regardé les droits comme le but de la société.
Le peuple français a été troublé dans l'exercice de ses droits, une partie même en a été privée durant le gouvernement féodal, à la fin de la seconde race et au commencement de la troisième.
Pendaitt le règne de Louis le Gros, le peu^r pie a conunencé sa propre réintégration dans Ses droits par l'affranchissement des conomunes.
Il l'a fort avancée sous les derniers Gapé* tiens, en affranchissant la royauté., dont il avait besoin contre les grands, en la tirant de son état de faible seigneurie, et des transes qui accompagnent la possession d'une seigneurie usurpée, pour l'élever et la constituer solen*nellement en royauté monarchique.
Sous les premiers Valois, le peuple a préservé sa réintégration contre les entreprises de la royauté ingrate, et l'a consommée.
 l'avènement de Louis XII au trône, elle était complète : le peuple avait non-seulement recouvré le libre exercice de ses droits, mais il avait acquis la prééminence la plus marquée sur les ordres qui les lui avaient ravis; ainsi il était revenu au point où la féodalité l'avait trouvé lorsqu'elle affronta également les droits de la couronne et les siens. Gela, je crois, peut s'appeler ime révolution.
La révolution française dont je veux parler
LOUIS Xil.
ici y la révolution du quinzième siècle^ a donc été le retour du peuple français tout entier aux conditions primitives de toute société hu* niaine^ à la propriété^ à la liberté, à l'égalité de droits.
Cette révolution n'est-elle pas le fond de celle dont on fait honneur au dix-huitièmë siècle, à Tannée i789? Cette dernière a-i-elle fi»it autre chose que ramener la nation au point où elle était en 1498? C'est ce que Ton pourra décider quand on aura vu plus particulièrement l'état de la France à la fin du quinzième siècle,