II. Contrat de mariage de Louis XII
Si l'on tient compte à Charles VIII du fait du mariage qui, sans le secours d'aucune stipulation, pouvait, en donnant le jour à un fils, donner par cela seul la Bretagne à la France, il est juste de reoonnaître que Louis XII fit plus , beaucoup plus, pour épouser Anne, que n'avait fait son prédécesseur pour obtenir sa main. Charles, libre de tout engagement, avait l'avantage d'une victoire. Louis XII était marié de l'autorité de Louis XI, il fallait d'abord obtenir la dissolution de ses liens; il l'obtint à force de sacrifices, dont le moindre n'était pas la condescendance à laquelle il se condamna pour Alexandre VI et son infâme bâtard. Louis XII n'avait point les armes à la main, n'avait point d'armée en Bretagne; il fallait y faire marcher des troupes, s'emparer des places fortes, y mettre garnison : et c'est ce que fit ce prince. Louis XII avait de l'inclination pour Anne, et il avait lieu de s'en croire aimé; et, cependant, il ne se reposa point, pour l'intérêt de la France et pour la possession d'Anne, sur l'inclination qu'elle a pour lui; il brave même le danger de s'aliéner le cœur de la princesse, en attaquant en elle la duchesse et le duché par la menace et par des moyens de contrainte. Il fut bien prouvé, par sa conduite, que son mariage n'était pas moins l'ouvrage de la politique que celui de l'amour. Jusqu'ici donc nul sujet de reproche contrelui; tout est même à son avantage dans la comparaison de sa conduite avec celle de Charlea VIII : tout est à son avantage, encore, dans la probabilité de l'événement d'où dépendait la réunion , c'est-à-dire la naissance d'un fils.
Mais, c'est dans les stipulations du contrat qu'on
FRANÇOIS !«'
voit, dit-on, la faiblesse d'un amant vulgaire, et la détérioration de l'ouvrage commencé par Charles VIII.
En effet, oe duché, dont Anne avait donné la pleine propriété à Charles VIU, dans le cas où elle mourrait la première sans enfants, Anne, dans la méma supposition , en donne seulement la jouissance viagère à Louis XII. Ici se représente la proposition avancée par d*Argentré : la donation faite à Charles YIII était nulle. Mais, la supposant valable, remarquons la différence qui était entre Charles YIII et Louis XII. L'avantage stipulé en faveur d'un roi malingre, à condition de survivre à une femme jeune et de brillante santé, était à peu jNrès chimérique. Ce qui était promis à Louis XII , prince jeune et vigoureux , était nH>in8 important; maia l'événeoient auquel était attachée l'exécution de la promesse était plus probable. Le conseil de la princesse avait consenti, en traitant *avec celui de Charles YIII, à l'aliénation, en cas de prédéoès d^ la princesse, comme la loterie promet des millions de fois la mise à la sortie de cinq numéros. L'immensité des promesses n'est que dérisoire quand la difficulté des conditions approche do l'impossibilité. Louis stipula le simple usuÊruit, mais avec des chances égales pour l'événement dont l'acte le faisait dépendre. Il faisait un meilleur marché que son prédécesseur; et l'événement l'a prouvé, puisque Charles VIll est mort avant Anne de Bretagne, et que cette princesse est morte avant Louis XII.
D'ailleurs , oe serait ici le cas de dire que le duché aurait été assez difficile à arracher des mains du successeur du roi , après que ce dernier en aurait joui aases longtemps pour y asseoir son autorité ou, si l'on veut, son usurpation*
Une autre clause du contrat portait qu'au n que le nom de la principauté de Bretagne ne soit et dmeure aboli, il a été accordé que le second enfant m&le , ou fille, au défaut de mâle, seront et demeureront princes dudit pays.
C'est ici que Louis parait avoir véritablement détérioré la condition stipulée par Charles VUI, à l'avantage de la couronne de France. En effet, en attribuant la principauté au puiné, dans le cas où deux fils seraient nés de son mariage, et à sa fille à défaut de mâle, il prive la couronne de l'avantage qu'elle pouvait retirer du droit de succéder de mâle en mâle par ordre de primogéniture» droit acquis à la descendance masculine de Charles VIU, non par son contrat, mais par le fait seul de son mariage. Toutefois, cet avantage n'était pas une véritable réunion à la couronne (car, la ligne Boasculine venant à manquer, le duché pouvait retourner à la maison de Bretagne) ; mak c'était du moins un acheminement à la réunion, et la stipulation de Louis XII fermait une voie ouverte par son prédécesseur. Q faut donc l'avouer, la clause était contraire aux intérêts de la France; mais
il faut ajouter, en même temps, qu'elle était heureusement infectée du même vice que la stipulation, si favorable , qu'avait imposée Charles YIII. Ce que Louis XII faisait de mal ëktit nul, comme ce que Charles YIII avait fait de bon. On peut appliquer à l'attribution du duché aux enfants puinés ce que d'Argentré a dit de la clause 4n contrat de Cha^ les Ym , qui donnait en propriété la Bretagne à oe prince survivant à la reine morte sans enfants. C'^ toient choses impossibles de droit ne de coutume, au pfifttdice des héritiers,.. Cétoienl toutes cautions de prcUiciens, aussi inutiles que malignement recherchées. En effet, les lois bretonnes, non plus que les lois françaises, ne permettaient pas de violer ainsi les droits de la primogéniture. Louis XII ne faisait donc qu'une convention illusoire; il ne détruisait donc pas l'ouvrage de son prédécesseur. Je ne crois donc pas pouvoir désavouer ce que j'ai eu l'honneur de vous dire sur ce sujet dans ma lettre ( pages 262 et suivantes).
En résumé, Charles YIII avait préparé la réunion de la Bretagne ^n épousant la duchesse de Bretagne, mais son contrat de mariage n'a rien ajouté aux conséquences naturelles du fait. Louis XII n'a ni retardé ni compromis cette réunion, conoune on l'a dit, par son contrat de mariage; et il en a continué, avancé la préparation, en épousant à son tour Anne de Bretagne. Et comme son mariage a éprouvé des difficultés que Charles YIII n*avait pas rencontrées , et qu'il lui a fallu du courage, de l'art et de la persévérance pour les surmonter, on peut dire qu'ils mieux prouvé que n'a pu le faire la conduite facile de Charles YIII, l'importance que sa politique mettait à Tincorporation de la Bretagne, et sa confiance dans l'heureux résultat d'un mariage avec la duchesse, quelles qu'en fussent les conditions.
Ceci me ramène à la thèse que j'ai mise en avant dans mon mémoire sur Louis XII, d'après l'opinion de Nardi et de Machiavel ; savoir, que Louis Xll n'avait aidé Alexandre YI, et son infâme fils, à conquérir la Romagne, que pour accomplir la promesse qu'il leur avait faite dans la vue d'obtenir la dissdution de son mariage avec Jeanne de France, et la liberté d'épouser ensuite Anne de Bretagne; de sorte que l'Italie, où tant d'historiens lui reprochent d'avoir porté la guerre, avait été la voie par où il était parvenu à la conquête de la Bretagne. Il me sembkT que le fond de cette assertion subsiste dans son entier, et c'est uniquement pour sa défense que je vous ai adressé und réclamation. Prononcez maintenant. Monsieur; c'est à vous à en fixer le sort. En m'ingérant'à combiUtre votre opinion , je n'ai pas prétendu la juger; j'ai seulement voulu soumettre votre jugement à votre révision.
Slçfiné ROBDBRER.