MŒURS DE LA COUR
Aimer une femme^ c'est se fixer ; se faire aimer d'elle, c'est la fixer. Quelle raison un jeune roi a-t-il de se fixer, ayant à choisir entre tant de femmes? et quelle raison de se faire tant aimer d'une seule, étant toujours prêt à changer, et n'ayant jamais à craindre que sa maîtresse change? Et, d'un autre côté, quel danger n'est-ce pas pour une fenmie de s'abandonner à un amour passionné pour un roi entouré de tant de femmes, sollicité au changement par tant d*agaceries et par l'attrait de la nouveauté? Le besoin d'aimer et d'être aimé, ne compte point à la cour des rois. Le plaisir de plaire est la seule passion dont ils soient capables, et c'est aussi la seule qu'ils inspirent.
La vanité est la passion dominante des femmes. La faiblesse de leur sexe, dit Montesquieu, ne leur permet pas l'orgueil.
Que ce soit la faiblesse de leur sexe, ou le grand travail de la reproduction, qui leur interdise les hautes ambitions que nous croyons propres à l'orgueil, la vérité est qu'un roi qui veut leur plaire en est quitte pour satisfaire leur vanité par des distinctions de rang, par des fêtes, par des parures qu'elles y étalent , par les hommages qu'il leur rend, par les agréments personnels qu'il peut déployer dans ses attentions pour elles.
C'est dans ces fêtes, dans leur ivresse, dans leurs enchantements, que le luxe du prince, le luxe des femmes, le luxe de la cour, franchissent toutes les bornes, et que se contracte, pour toujours, l'habitude de tous les genres d'ostentations et de profusions.
C'est dans ces fêtes, dans leur ivresse, dans leurs enchantements, que prend naissance l'art de plaire; cet art funeste, qui ne périt plus, et qui ne fait que se perfectionner, qtutnd il a une fois été inventé (1) ; cet art de plaire qui, dans son développement et sa perfection, est si opposé au don de plaire sans art, heureux effet de douces et nobles sympathies entre les âmes affectueuses et les esprits polis; cet art de plaire, qui consiste à savoir imiter certaines qualités qui plaisent généralement, et dont on est dépourvu , et à s'approprier celles qui plaisent aux personnes qu'on a intérêt de captiver, bonnes ou mauvaises; cet art de feindre des
(1) Président Hcnault. Drame de François II, rôle de Montmoreocy.
sympathies qu'on ne ressent point, de dissimuler des antipathies dont on éSt pénétré ; de flatter les passions et les vices, de convenir à toutes les faiblesses, de corrompre et de dégrader, quand on ne se sent pas le moyen de plaire par la vertu et par l'élévation; enfin, l'art de nuire aux concurrents, et de les écarter par rîntrigue.
Du moment qu'une femme qui plaisait a été supplantée par une autre, on s'est demandé ce que la première aurait dû faire pour ne pas perdre la préférence dont elle jouissait, et ce que l'autre a fait pour l'obtenir.
Moncrif, et ensuite la Bruyère, ont réduit l'art de plaire à faire que les gens sur qui on veut l'exercer, soient contents d'eux-mêmes et de soi. C'est très-bien définir l'art de plaire à une personne^ de plaire à son égal, de plaire un jour, de plaire dans une circonstance donnée, de plaire quand rien d'ailleurs ne s'y oppose ; ce n'est pas l'art de plabe à^un roi. . Une certaine conformité de mœurs, d'esprit, de caractère avec ceux du prince, entre dans le don de lui plaire, mais n'y suffit pas. On n'est pas toujours sûr de plaire, même à un prince vertueux, avec de la vertu; à plus forte raison, à un prince vicieux, avec des vices; ni au prince spirituel, avec de l'esprit; ni au prince médiocre, par la médiocrité.
Mais il y a des qualités qui plaisent à tout le monde, et tellement qu'elles en font passer d'autres qui déplaisent. La gaieté, la grâce, la douceur, la complaisance , les empressements affectueux, sont de ce genre. La louange plaît au plus mauvais prince; le talent de louer à propos ne déplaît pas au meilleur.
Pour qui possède le don de plaire, l'art devrait être facile; cependant il demande de l'apprentissage. Pour celui qui n'a pas le don de plaire, l'art est plus difficile, parce qu'il doit commencer par apprendre ce que les premiers savent sans 1 avoir appris.
Les femmes, en étudiant l'art de plaire, apprennent à varier la beauté par la parure ; à joindre aux agréments du corps ceux de l'esrprit; à exciter les désirs des sens par leur alliance, plus ou moins étroite, avec ceux de Fimagination; à faire jouer sur l'imagination la crainte des obstacles et l'espérance des succès; enfin, à prévenir le besoin de la nouveauté, en devenant tous les jours nouvelles, en plaisant