DISSOLUTION DE LA COUR DE FRANÇOIS
sens qu'y attachait Tempereur, et nous allons voir qu'il le détermina lui-môme. « Pour le rea gard des dames, dit Brantôme, certes, il faut a avouer qu'avant François I'*^ elles ne (téa quentoient à la cour que peu et en petit a nombre. La reine Anne commença à faire sa « cour des dames plus grande que les autres « précédentes reines; et sans elle le roy, son « mari (Louis XII), ne s'en fust guère soucié ; a mais ledit roy François , considérant qne a tovte la décoration d'une cour estait des da- « mes y l'en voulut peupler plus de la cou- « tume ancienne.
« Je voudrois bien savoir qu'estoit-il plus a louable au roy, ou de recevoir une si hona neste troupe de dames et damoiselles en sa a cour, ou bien d'ensuivre les erres des an- « ciens roys du temps passé, qui admettoient
a tant de p. ordinairement en leur suite,
«desquelles le rotj des ribaux (1)... avoit « charge et soin de leur faire despartir quar- «tier et logis... Il me semble que tel putaa nisme desbordé et public, et tout plein de
« V ,ne pouvoitestre si (nen^ qu'un secret,
<t discret et caché lieu de nos dames, qui es- « toient nettes et très-saines, au moins aveua nés y et qui ne gastoient ni rendoient les « gentilshommes impuissants, comme celles
Ji DES BOBDELS. »
Il est indubitable que les mauvais lieux, soumis à la police du roi desribauds, mais mal défendus par la garde royale contre la maladie dont mourut François I«% n'étaient pas si bien, c'est à dire aussi sûrs, et aussi commodes, et aussi agréables pour les hommes de la cour, que le commerce des femmes de la société du roi, j)Ourvu qu'il n'en eût pas approché. Sans doute il était bien, et très-bien pour les courtisans, qu'au lieu de tolérer à la suite de la cour des femmes publiques et d'en exclure les dames, le roi flt servir les dames à l'usage des courtisans, et éloignât d'eux les femmes publiques. Mais Charles-Quint ne parlait j)as du mal que la licence des femmes de cour ferait à la cour, mais de celui qu'elles feraient longtemps à la France. Aussi ajouta-t-il, en parlant toujours à Brantôme : « S'il n'y eust eu que
(i) On nommait ainsi le capitaine de la garde du roi, composée de jeunlls hommes robustes et de haute taille.
«r ces dames de la cour gui se fussent débaua chéesy c'eust été tout un ; mais elles dona noient tel exemple aux autres de la France, « que, se façonnant sur leurs habits, leurs grâ- « ces, leurs façons, leurs danses et leurs vi^, « elles se vouloient aussi façonner à aymer et a paillarder. »
A cette judicieuse observation du monarque, Brantôme lui répond qu'il parle... «comme si, auparavant le règne du roy François, il h^y
eust eu des p par toute la France ^ aussi
bien des grandes et moyennes, que petites et communes, et aussi bien en leur pays et maisons qu'ailleurs, »
Brantôme ne se piquait pas d'être un grand moraliste ; et comme abbé de la façon de Frar- 'çois I", et comme courtisan voluptueux de ses fils, il goûtait fort la nouvelle faç^n de vivre adoptée à la cour. Il ne lui était pas donné de voir, à travers sa propre corruption, que les désordres publics des mauvais lieux, et même les dérèglements des femmes punies par la flétrissure la plus honteuse, sont loin d'être aussi contagieux et aussi pernicieux à la société que les désordres honorés des classes élevées; qu'autre chose sont les mauvaises mœurs accompagnées de la honte, et autre chose les mauvaises mœurs accréditées, entourées d'hommages qui semblent en faire un titre à la considération. Charles-Quint était meilleur juge que Brantôme, des conséquences que devaient avoir les mœurs d'une cour, dont la composition lui paraissait si dépravée.
Il n'était pas homme à ignorer, plus que Brantôme, qu'il y avait eu de tout temps en France des femmes de mauvaises mœurs. Mais il croyait, avec raison, que les mauvaises mœurs étaient bien moins générales et moins effrontées lorsqu'elles étaient accompagnées du déshonneur, que quand elles étaient publiques, et autorisées par un ordre de personnes sur qui le mépris public a peu de prise. Il savait bien, aussi, que des reines de France avaient eu des mœurs fort débordées. Mais il pensait que l'incontinence d'une reine sans cour était moins contagieuse que celle d'une reine ou d'une maîtresse avouée, qui effacerait ses désordres par ceux d'un luxe éblouissant, et en sauverait les dégoûts par l'entourage de tout ce qui peut égarer l'imagination des spectateurs et l'enivrer.
HENHl 11 ET HENRI III..
Probablement^ les mœurs des femmes furent moins généralement pures, modestes et réservées sous Isabelle de Bavière, quoiqu'elle n'eût point de maison, ni Ae filles d^ honneur, que sous Anne de Beaujeu, fille de Louis XI, régente de France durant la minorité de Charles Vlll, et sous Anne de Bretagne, femme de Louis XIl ; mais, certainpment, les mœurs des femmes reçurent une bien autre atteinte de la cour de François P', de l'exemple de sa mère, de ceux de la duchesse d'Étampes, de la comtesse de Ghâteaubriant, de la duchesse de Valentinois, que de l'exemple d'Isabelle de Bavière. Pourquoi appelait-on Isabelle: la grande g aure? Parce qu'elle marquait seule à la cour par Fincontinence. Donna-t-on un surnom méprisant aux maîtresses de François 1"? Non. Isabelle de Bavière faisait scandale ; les maltresses de François K faisaient envie. Qui ne sent la différence qui sépare l'incontinence grossière, de celle qui est unie à la galanterie; celle qui n'intéresse que les sens, de celle qui est mêlée à toutes les jouissances de ^imagination ? L'incontinence isolée est un objet de dégoût et de mépris : au lieu que, dans les mœurs galantes, elle est à couvert sous mille charmes. La première n'est que passagère, parce que la réprobation générale la poursuit : unie à la galan • terie, elle est organisée; je dis plus, elle est légitimée et protégée par le ridicule, ^ont les femmes galantes saisisisent le sceptre; elle entre dans le fond des mœurs générales : elle les constitue.
BrantAmea étendu ses narrations aux règnes des quatre successeurs de François I*'; suivons-le donc, dans les détails qu^il nous a transmis.
Il faut, d'abord, se rappeler que Catherine de Médicis, arrivée à la cour de François P' à l'âge de quinze ans, passa quinze autres années à son école et à celle de la duchesse d'Angouléme,qui donnait des maîtresses à son fils; qu'elle s'appliqua studieusement à connaître et suivre ses goûts; quelle acquit près de lui cet art de plaire y que le président Hénault appelle : art fatal, qui ne périt plus et qui ne fait plus que se perfectionner ^ quand il a une fois été inventé (i); art fatal, en effet, qui
(I) Le président Hénault met ces paroles dans la
n*est pas auti'c chose que Pesprit d'intrigue dont se compose en partie la galanterie ; qu'elle a vécu soixante et onze ans ; qu'elle n'est morte que le 5 de janvier 1589, sept mois avant l'assassinat de Henri III, douze jours après celui du duc de Guise; qu'elle fut régente tantôt de droit, tantôt de fait seulement, sous les quatre règnes qui suivirent celui de Françx)is I•^ Avec ces souvenirs, lisons Brantôme, nous reconnaîtrons que la cour voluptueuse, licencieuse et ruineuse de Henri II, et de ses trois fils, a été la continuation de celle de François I•^
« Le séjour de la cour, disait Brantôme en parlant du temps de Catherine de Médicis , m'estoit fort agréable, comme n'en ayant jamais vu ailleurs de plus beau; et pense que par le monde, depuis qu'il est fait, il n'y a eu de pareil (1). » '
« Elle aimoit la musique, dit Brantôme , et en donnoit souvent plaisir à la cour dans sa chambre, qui n'étoit nullemcfnt fermée aux honnêtes dames et honnêtes gens, voire à tous et à toutes (2) ; ne la vouloit resserrer à la mode d'Espagne, ni d'Italie, son pays, ni mesme comme nos autres reynes, Elisabeth d'Autriche et Louise de Lorraine, ont fait; disant que, tout ainsi que le roy François son beau-^ère, qu'elle honorott fort , la lui avoit dressée et laite libre, qu'elle la vouloit ainsi entretenir à la vraie Françoise, sans en rien innover, ni réformer (3), et que ainsi le roi son mari (\) Vavoit voulu. Ainsi sa chambre étoit tout le plaisir de la cour. »
« Sa compagnie et sa cour , dit plus loin Brantôme, étoit un vrai paradis du monde... Quand elle a été morte, on a dit que la cour n^étoit plus la cour... Mais quelle cour étoit-ce? Elle étoit telle, que je crois que jamais empereur du monde de jadis n'en a tenu, pour da-
bouche du connétable de Montmorency, drame de François II, acte 1*% scène i".
(1) Discours sur Catherine de Médicis, 1. 11, p. 296, édition de Bastien.
(2) C'est-à-dire, sans doute, au public.
(3) Celle demi-publicité des amusements habituels de la cour élail un moyen de popularité pour Catherine de Médicis. Brantôme dit plus haut qu'elle aimait à donner du plaisir au peuple, comme les empereurs romains.
(^4) Henri H.