‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 14 sur 359 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Suite des di'veloppements. Richesses et lumières du commun État. Ëtablipsemeiit judiciaire.

Je commencei'ai par insister sur cette vérité, que, comme l'histoire des rois ne peut se séparer de celle des autres hommes, de même celle des hommes qui composent cette grande société de la nation française ne peut se séparer de celle des choses^ qui en constituent le matériel; que là sont non-^ulement le principe et le but de toutes les actions, mais aussi le ressort qui les détennine , les moyens qui les aident ; qu'il est impossible d'expliquer les progrès de la liberté, de lapropriélé, de l'égalité^ si l'on ne connaît ceux de la richesse ; qu'on ne Qput concevoir non plus les progrès des lumières , si Fon ne connaît encore ceux de la richesse; car les lumières sont filles de la ri* chesse, et en sont les inséparables compagnes; En un mot, sans l'histoire économique de la France, il n'y a point d'histoire de France.

Veut-on connaître la marche de la révolution française, mesurer sa force « se convaincre de son irrévocabilité? il ne suffit pas de àîrei Des hommes énergiqiies l'ont faite ; la fierté, là dignité , la colère l'ont voulue : il faut pouvoir

CH.\PÏTRE Vlir.

dire aussi : La terre Fa imposée ; elle s'est refusée à nourrir des oppresseurs et des opprimés, des brigands et de lâches victimes ; elle n'a consenti à la fécondité que pour la propriété^ la liberté^ l'égalité; elle a cédé à leurs premiers efforts^ et les a comblées de ses dons; et sa profusion envers elles a assuré leur victoire , sur tous les ennemis qu'elles ont eu à combattre en tous lieux^ en tous temps. Il faut pouvoir dire : Les principes de la révolution, nonseulement vivent dans toutes lésâmes, mais ils sont en sève dans tout ce qui végète sur le sol français; ils sont enracinés dans nos sillons. Ces principes sont désonnais inhérents au ter-ritoire : ils ne peuvent pas plus s'en arracher que du cœur d^ Français. Venons donc à la preuve que nous avons à faire : établissons qu'à l'époque où régna Louis XII, la révolution n'attendait plus qu'un roi vertueux et éclairé pour recevoir une solennelle consécration.

D'abord, la plus grande partie du matériel de la société, et l'établissement public tout entier, étaient dans les mains du commun état.

U possédait les terres allodiales, il avait acquis des fiefs, il avait réellement acquis la plus grande partie des terres des seigneurs sous le litre de censitaire et autres^ à la charge de diverses rentes foncières. Sur les terres qu'il ne possédait pas, il s'était constitué des rentes hypothécaires; alors existait déjà cet ordre de choses que nous voyons aujourd'hui, d'après lequel la classe dite des propriétaires ne Test réellement pas de la quatrième partie de ces -champs, de ces bois, de ces prés qui passent pour lui appartenir, et qui sont inscrits sous leurs noms dans nos rôles de contributions, et dans les titres de propriétés qui reposent chez les notaires (i).

(1) Ce compte est facile à faire. Les produits annuels de la France sont estimés, par Lavoisier, 3 milliards 600 millions. Deux tiers restent aux fermiers pour leurs rentes, profits et salaires, et pour les frais

de culture. Sur i ,200,000,000

qui paraissent être la part du propriétaire, rimpot prélève un sixième 200,000,000

Sur quoi les créanciers, avec ou sans hypothèque, prélèvent 400,000,000

Reste 600,000,000

ou la sixième partie du produit des fonds , ce qui

Au tiers état appartenaient presque tous les capitaux d^exploitation agricole, sans lesquels point de culture; tous les capitaux des arts et métiers qui sollicitaient l'emploi des capitaux agricoles et leur accroissement, en offrant des commodités et des voluptés aux riches moyennant du pain pour les pauvres et des jouissances pour eux-mêmes; tous les capitaux du négoce intérieur et extérieur qui sollicitaient les échanges des produits des arts entre eux et avec les produits (le la terre, et concouraient aussi à exciter Tagriculture et les arts...

Mais c'est peu dire^ qu'il était propriétaire des capitaux et du fonds territorial; il l'était aussi, et Tétait sans partage, de l'industrie, du savoir, de l'expérience, de l'habitude, de la moralité, nécessaires pour mettre en valeur ces capitaux. Les hommes du tiers état avaient seuls la capacité nécessaire pour exercer l'agriculture, les arts, la navigation, le commerce. Autant vaut dire que la France leur appartenait.

Voilà le fond de la puissance du peuple français. Il était opulent, et les fortunes particulières des grands et des nobles dépendaient de l'union de ses capitaux et de son industrie avec leurs fonds territoriaux.

Cette opulence du tiers état était le produit de l'action mutuelle et continue de premières épargnes^ de premiers capitaux, sur de premiers développements de l'esprit, et d'un commencement d'industrie, sur l'accroissement des capitaux ; et ensuite de l'action mutuelle et continue de l'industrie et de la richesse d'une part, sur la liberté et la propriété de l'autre, et de la lil)erté et de la propriété unies, sur la richesse et les lumières.

Ce n'est pas tout : les facultés intellectuelles, en se développant dans le commun état par l'exercice des arts de première nécessité, se sont bientôt étendues aux professions conservatrices des intérêts les plus intimes et les plus généraux , et qu'on peut appeler les professions savantes , celles qui s'appliquent à l'entretien ou au rétablissement de la santé, à l'administration des propriétés , à la défense des droits réels et personnels, à la transmission

équi\aut à la propriété de la sixième {lartie de la superficie d'un pays en valeur et en pleine cuUuro,

LOUIS XU.

des fortunes^ à rmstruction de Tesprit, à la direction- de la conscience : le commun état fmirnissait seul des hommes à tous ces services.

Le fonds de Vétat social, et jusqu'ici nous ne voyons que cela, était donc en eux, en eux seuls. Nul dans la société qui n'eût besoin du commun état; nul besoin dans le commun état auquel il n'eût la faculté de subvenir lui-même. Vous voyez cette charrue, ces bœufe. ces chevaux, qui tracent un sillon : cela est à lui. Le blé qui verdoie sur le champ voisin, c'est son Wé, c'est lui qui Ta semé. Ces chevaux, ces bœufs, c'est lui qui les a nourris et dressés; cette charrue, c^est lui qui Ta faite; ce soc, c'est lui qui Ta forgé. Cette pièce d'étoffe, dans laquelle sera taillé l'habit que vous porterez demain, est sa propriété; la boutique où elle est étalée, la maison dont cette boutique fait partie, est sa propriété. C'est lui qui a bâti la maison; c'est lui qui a tissu 1 étoffe. Le pain que vous allez chercher dans cette boulangerie est à lui, et c'est lui qui l'a fait. Avez-vous besoin d'un médecin, d'un conseil, d'un précepteur, d'un directeur? c^est dans le commun état qu'il faut les chercher, et vous n'en trouverez que là.

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