‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 144 sur 359 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la vanité en général. Cet élément de la galanterie était peu connu des anciens. Opinion de Montesquieu sur son origine. Eiamen de celte opinion. Diverses espèces de vanité.

La vanité est un vice ou une infirmité caractéristique de la nation française; et comme

(1) Abrégé chronoL

(2) Esprit des lois, liv. XVI, chap. vi.

elle est féconde en autres vices, tous ceux qui en procèdent sont aussi attachés au caractère français.

La sotte vanité nous est particulière.

Les Espagnols sont vains, mais d'une autre manière; Leur orgueil parait, en un mot, Beaucoup plus fou , mais pas si sot

Les Allemands sont vains là où ils sont soumis au pouvoir absolu ; mais leur vanité est, si on peut le dire, moins vaine que la nôtre. Les Allemands libres sont graves. Les Anglais sont orgueilleux, il n'y a au-dessous* des Français, pour la vanité, que les Italiens modernes, qui sont redevenus, en tout point, les hommes de leur climat par l'oisiveté et la mollesse, comme par la vanité; n'ayant plus rien de ces fiers Romains qui avaient été élevés fort au-dessus de rinfluence du climat par de grandes et fortes institutions.

Nous avons dit que la vanité est un des éléments de la galanterie, qui, selon Montesquieu, est le mensonge de ramour. Montesquieu est, en cela, d'un sentiment opposé à celui de BufTon, qui veut que la vanité soit, avec l'amour physique, le seul élément de l'amour moral.

Montesquieu a distingué trois principes de notre liaison avec les femmes : le premier, est l'intérêt du plaisir physique; le second, se compose du charme d'aimer et .d'être aimé : c'est l*amour moral, ou simplement l'amour; le troisième, est composé aussi de l'intérêt du plaisir des sens et du désir de plaire auxfemmesy parce qu'elles sont des juges très-édairés sur une partie dfs choses qui constituent le mérite personnel^ c'est-à-dire, de la vanité. Ce désir général de plaire,^ continue l'auteur (ou cette vanité), produit la galanterie. Plus simplement, ce troisième motif de liaison est la galanterie... On peut dire, ajoute Montesquieu, que cet esprit de galanterie a été peu connu des anciens.

Deux grandes autorités, Buffon et Montesquieu, sont donc opposées sur la question de ^voir si la vanité est de l'essence de Tamour moral, ou seulement de la galanterie, qui en est l'imitation.

Mais ils s'accordent à voir la vanité dans nos mœurs : de quelque manière qu^elle y soit entrée, et quelle que soit Palliance qui Ta in-

KN GÉNÉRAL.

troduile, ce double témoignage prouve qu^elle y existe, et nous ne négligerons pas cette remarque.

Au fond, comment douter qu'elle d y soit par la galanterie et dans la galanterie; qu*elle n'y soit comme l'alliée nécessaire de la dissolution, qui est Tâme de la galanterie, et qui est incompatible avec Pamour vrai? La vanité seule peut, sans déroger, s'allier à l'incontinence : elles sont de dignes compagnes l^ne de Fautre.

La vanité est en France le vice des hommes, parce qu^elleest l'élément des femmes galantes; parce que la France est la patrie de la galanterie.

C'est la vanité qui dans la galanterie, prenant la place de. Tamour, en règle et en mesure le mensonge. C'est elle qui, tenant lieu de sympathie, détermine les choix, fixe l'ordre des préférences. C'est elle qui, prenant quelquefois le masque de la pudeur , retarde les défaites, leur donne des apparences modestes e€ spécieuses, met quelques bornes à l'incoïitinence. C^est elle qui marque, indique, fait observer la distance qui sépare la vestale de la courtisane, et place la femme galante , selon les circonstances, plus ou moins près de l'une ou de l'autre. C'est elle enfin, c'est la vanité qui introduit dans la galanterie l'art et les finesses de la coquetterie ; art que rendent nécessaire la vive émulation des femmes galantes, et leur nombreuse concurrence. Les succès dans cette carrière de la galanterie ne sont pas toujours sans difficulté, ni toujours bien assurés. Ils sont souvent disputés par des rivalités dangereuses, différés par des hésitations indélibérées, ou qui naissent de l'embarras du choix; les dédains viennent souvent à la suite de vives sollicitations, les dégoûts après les concessions : la coquetterie sait prévoir tout cela, ety apporter remède. Elle sait, à propos, faire jouer sur les désirs la crainte et l'espérance, s'emparer de l'imagination, faire d'un désir une passion. Elle sait soutenir la passion par des alternatives de faveur et de disgrâce habilement ménagées. Au pouvoir ûes attraits et des charmes ^ elle joint l'artifice des appas, qui, dit Girard , se prennent sur la toilette. La parure, l'élégance, l'éclat, la magnificence, rehaussent la beauté; le luxe l'environne d'illusions. La séduction naît d'une

foule de moyens, et va solliciter des empressements, des soins, des prévenances, dans toutes les parties de l'existence où se cache l'amour du plaisir.

L'occupation unique des femmes étant de plaire, leur vanité étant d'étendre et de conserver leurs conquêtes, l'amour^propre des hommes serait exposé à de perpétuelles humiliations, s'ils ne veillaient sans cesse sur elles, et si le désir d'étendre et d'assurer aussi leurs conquêtes n'occupait leur attention, ne leur interdisait toute négligence des moyens de plaire eux-mêmes, ne leur en suggérait sans cesse de nouveaux; en un mot, ne les faisait descendre de la hauteur de leur orgueil, pour les réduire, aussi, à tous les genres de vanités. Un homme n'a pas trop de tout son loisir et de toutes ses facultés pour mériter le titre d'homme à bonnes fortunes. Et de qui prendre conseil pour la manière de plaire aux femmes, si ce n'est d'elles-mêmes? Quel secret plus sûr avec leur sexe, que celui qui leur réussit avec le nôtre? Quel moyen plus puissant que de leur ressembler? Quelle garantie plus sûre du désir de plaire , que de suivre les exemples qu'elles donnent pour plaire ellesmêmes?

Ainsi, les hommes se mettront à leur niveau, surtout si des exemples imposants les y invitent. Le désœuvrement, l'oisiveté , ou plutôt une activité oiseuse, les séparera de tous les intérêts sérieux; tous les genres d'ostentation , tous les plaisirs, toutes les vanités, entreront dans leur système de vie. Il faudra qu'ils portent à l'imagination des femmes toutes les séductions dont elles les ont enivrés.

Voyez ce que c'est que la vanité chez les peuples qui ne connaissent pas la galanterie, et comparez-la avec celle qui nous tourmente. Théophraste a peint la sotte vanité des Grecs de son temps (1) : « C'est, dit-il, la passion inquiète de se faire valoir par les petites choses, de chercher dans les sujets les plus frivoles du nom et de la distinction. » Cette définition pourrait aussi convenir à la vanité française. Mais de qui parle Théophraste? Des hommes, des hommes seulement : la vanité des femmes ne comptait pas, n'existait pas, ne sollicitait

(1) Ch. x.\i des Caradères.

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