‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 149 sur 359 · DE L'OSTENTATION DE RANG ET DE NAISSANCE · texte numérisé non relu

DE L'OSTENTATION DE RANG ET DE NAISSANCE

de la comtale, que quelques-uns ne vont pas chercher fort loin^ et qu'ils font passer de leur enseigne à leur cartosse...

« Il y a des gens, dit-il ailleurs, qui n'ont pas le moyeo d'être nobles. Il y en a de tels que, s'ils eussent obtenu six mois de délai de leurs créanciers, ils étaient nobles.

« Quelques autres se couchent roturiers^ et se lèvent nobles.

a II suffit d'être né sous une ruine qui trempe dans un marécage, pour être cru noble sur sa parole.Unbongentilhonune veut passer pour un petit seigneur, et il y parvient. » De la vanité de naissance est né un défaut qui expose à tous les vices, ouvre pour ainsi dire les âmes à leur subite invasion. Ce défaut est rimitation servile des grands, l'asservissement à la mode et au ridicule.

Tous les hommes se conduisent, plus ou moins, sur des préjugés qu'ils ont reçus en naissant, et plus encore sur des traditions qui ont pris possession de leur jeunesse; en d'autres mots, sont gouvernés par des principes reçus sans examen, et surtout par des exemples suivis sans discussion.

Mais ce qui est particulier aux Français, c'est de se conduire, et de s'exprimer, et de parler, et d'agir par imitation des modèles présents et des exemples actuels, plus que par les traditions du passé et par des préjugés consacrés ; et de varier leurs actions habituelles, leur langage, aussi souvent qu'il plaît à leur modèle, aussi promptement que ces modèles l'indiquent.

Qu'on me pardonne de le dire : le Français, le premier des Européens^ le premier des hommes les plus civilisés des quatre ou cinq parties du monde, le Français (je parle du Français * désœuvré d'avant 1789) avait dans son langage des habitudes du perroquet, et dans ses actions des habitudes du singe. Il disait ce qu'il entendait dire : il faisait ce qu'il voyait faire. Il disait les mêmes choses dans les mêmes paroles qu'un autre; il grasseyait, il traînait ses paroles, il expédiait et barbouillait ce qu'il disait, suivant que ses modèles avaient l'une ou l'autre habitude. Tous étaient habillés de même ; mêmes formes , mêmes couleurs ; tous montaient à cheval de la même manière^ dansaient de la même manière, avaient la même contenance, la même tournure.

Les Anglais, en venant autrefois en France, étaient frappés de cette ressemblance affectée. Ils croyaient toujours rencontrer la même personne au théâtre, au boulevard, au bois de Boulogne. Ils trouvaient quelque chose de servile dans ce calque général de manières et de langage. Avaient-ils tort?

A quelle cause attribuer, en effet, cette parficularité caractéristique?

On peut en indiquer deux principales : la première, était l'imitation des grands, dans l'espérance d'être regardé comme de leur rang, a On se croit rapproché des grands, dit Massillon (i), en affectant quelque ressemblance avec eux.... la ville croirait dégénérer en ne copiant pas les mœurs de la cour, n

Le seconde, le désir de plaire aux fenames, qui se déterminent toujours pour le plus grand personnage, et qui exercent l'empire de la mode, aidé de l'empire du ridicule, allié de la mode.

Par ces causes, une mode nouveUe gagne, comme la commotion électrique, du centre aux extrémités : im caprice de la femme la plus élevée de la cour, ou des femmes de son service, ou d'une maîtresse avouée du prince, devient la règle de toutes les femmes d'un grand empire : et la forme que prendra le plus grand personnage de la cour, en crédit , auprès de la première des coquettes, sera la règle de tous les hommes.

(c A peine une mode a déUiiit une autre mode, dit la Bruyère (2), qu'elle est abolie par une plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit, et qui ne sera pas la dernière, n

On peut regarder comme un autre effet de la vanité de rang et de naissance l'habitude de railler, de ricaner, de se moquer, à l'exemple des grands. Bien que le Français soit le plus sociable des hommes, ce défaut le rend insupportable, et surtout aux étrangers.

« La moquerie, dit la Bruyère, est de toutes les injures celle qui se pardonne le moins. »

« Dans les pays étrangers, dit Montesquieu (3), la nation française indispose par ses bonnes qualités même, parce qu'eUe parait y

(0 PetU Carême,

(2) Ch. XI 11, De la mode.

(3) Liv. IX, ch. VII, Esprit des lois.

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