DE LA VANITÉ DE FORTUNE
joindre du mépris. » Il berne, •/ persifla. Ce mot de persiflage a été inventé dans le siècle dernier pour désigner, comme dit Duclos [\)y a un amas fatigant de paroles sans idées, un jargon inintelligible qui scandalise la raison, déconcerte les gens honnêtes ou timides, et rend la société insupportable. On se fait aussi, dans les sociétés prétendues de bon ton, un jeu cruel d'immoler quelqu'un, sans qu'il s'en doute, à la malignité d'une assemblée, en le rendant tout à la fois instrument et victime de la plaisanterie commune, par les choses qu'on lui suggère, et les aveux ingénus qu'on en tire (â). D
C'est par exception qu'on rencontre en France des sociétés où l'on tient pour principe que la plaisanterie qui déplaît n'est pas plaisanterie, et où l'on dit avec Pascal, répété en ceci par la Bruyère : Diseur de bons mois, mauvais caractère.
La moquerie est le fléau des honnêtes gens, et les force souvent à fuir un monde frivole, « où le ridicule déshonore plus que le déshonneur, D comme le pense le duc de la Rochefoucauld (3).
Cette mode, ai-je dit, est venue de la cour à la ville. Quelle cause Ta fait naître et la soutient à* la cour ? La Bruyère nous l'apprend.
a Les aises de la vie, dit il, l'abondance, le calme d'une grande prospérité, font que les princes ont de la joie de reste pour rire d'un nain, d'un singe, d'un imbécile, et d'un mauvais conte... Les grands de la cour ne peuvent cacher leur malignité, leur extrême pente à rire aux dépens d'autrui, et à jeter du ridicule souvent où il n'y en peut avoir. »
Marie Stuart, qui avait été élevée en France, y' avait contracté Thabitude de la moquerie. « On sait,dit Walter Scott, en cela véridique historien, que sa mort fut accélérée par une lettre qu'elle écrivit à la reine Elisabeth, et dans laquelle elle tournait en ridicule sa jalouse rivale, et la comtesse de Shrewsbury, par l'ironie la plus sanglante (4). »
(1) Sur les gens à la mode, ch. i.
(2) Ce jeu misérable s'appelle berner en français, et mystifier en jargon du prétendu beau monde de la ville.
(3) Maximes,
(4) L'Abbé, \, III, p. ».
VAUrrÉ DE POITUKB.
Montesquieu, après avoir dit (i) que la faiblesse des femmes ne leur permet pas l'orgueil, mais la vanité, ajoute : « Dans la monarchie, le luxe règne toujours avec elles, d
Le mot de luxe n'exprime pas avec assez de prédsicm cet effet de la vanité dont l'auteur veut parler, et qui est particulier à la France. Il y a deux sortes de luxe qu'il ne faut pas confondre : le luxe de commodité, le luxe d'ostentation. Le premier, est le fruit de la richesse et des lumières acquises par la propriété, de l'esprit d'égalité politique, de la sagesse qui apprend à faire un bon et agréable usage de la vie. Le second, est le fruit des inégalités sociales, des richesses répandues par le gouvernement, de la vanité née de la galanterie et de la contagion de l'exemple.
Le luxe de conamodité est celui des Anglais : il est leur confortable. Le luxe d'ostentation, la parure, les ameublements, les équipages, sont le luxe des Français. « En France, comme l'observait la Bruyère dans la société de son temps, à la fin du dix-septième siècle, on se prive d'un logement convenable pour avoir un carrosse; on se retranche le bois à son foyer, pour s'éclairer avec de la bougie; on ferme sa table à ses amis, à sa famille, pour nourrir une foule de valets inutiles et ruineux. »
« Le Français, dit Lemontey (2), est en général dissipateur et imprévoyant. C'est qu'il est entravé dans le luxe par la vanité, et dans la vanité par le besoin de plaire aux femmes, qui en sont pétries. »
L'imparévoyance du dissipateur n'empêche pas- son avidité i elle la cause, au contraire. Rousseau parle de gens que la prodigalité rend avares.
Ce mélange de cupidité et de dissipation est caractéristique du Français. Je parle toujours du Français d'avant la révolution.
J'ai dit que le luxe dissipateur était l'effet de la vanité : il l'est doublement; d'abord il vient de la vanité de paraître riche, ensuite de la vanité de tenir ses richesses d'une source intarissable et flatteuse, c'est-à-dire de la faveur.
(1) Liv. VIT, ch. VHI, Esprit des lois,
(2) Sur Louis XIV.