DE LA VANITÉ DE FORTUNE
Il convient d'ajouter^ que la facilité à se ruiner tient beaucoup à la facilité de s'enrichir, et de se réenrichir encore après s'élre ruiné. Cc»nme on prodigue plus volontiers le gain du jeu que celui du travail^ de même on est nu)ins jaloux de conserver les fortunes obtenues sans talent, sans mérite, sans services, uniquement de la faveur et de la prodigalité d'un gouvernement dissipateur lui-même, que celles qu'on a obtenues de son industrie, de ses talents et de son économie.
Si on ne sent pas Tintérôt de conserver ce qui est si facilem^t acquis, on n'a pas non plus l'art de conserver ce qui est acquis sans talents, sans travail ^t sans privations.
L'argent qu^on tient de la faveur des grands^ ou de l'éminente faveur du prince, enfle d'une vanité dépensière et ostentatrioe.
C'est de ces fortunes que La Bruyère disait (1 ) : a II n'y a rien dont on voie mieux la fin qu'une grande fortune... L'occasion prochaine de la pauvreté, c'est de grandes richesses.»
Les grands, avant la révolution, possédaient toutes les grandes dignités et les grands emplois. Ces sources de revenus immenses ne leur mifBsaient pas. Il leur fallait à chaque instant des dons et des gratifications. Les dons, les gratifications étaient des aubaines dont on ne tenait pas compte : il fallait des pensions. Les pensions ne suffisaient pas encore : il fallait, de temps en temps, obtenir le payement de ses dettes.
On se rappelle le fameux livre rouge dont le dépouillement fut présenté à l'assemblée cons* tituante. Il en résulta qu'en moins de dix ans, le roi avait dépensé un milliard en pofisions et ordonnances de comptant accordées par faveur, en outre des dépenses de sa personne et de sa maison.
Au conmiencement du règne de Louis XV, l'abus des dons et pensions était déjà porté au dernier excès. Montesquieu écrivait alors : aQuand je pense à la situation des princes, toujours entourés d'hommes avides et insatiables, je ne puis que les plaindre ; surtout s'ils n'ont pas la force de résister à des demandes toujours onéreuses à ceux qui ne demandent rien. » L'auteur peint, ensuite, leur courage infatigable à demander des pensons, se fon-
(1) Ch. Yi, Des biens de fortune.
dant sur ce qu'ils a n'ont jamais manqué^ au lever du roi, de se trouver sur son passage, io^ mobiles conmie des bornes, et de se lever ax«* trémement pour regarder Sa Majesté par-dessus les épaules les plus hautes, n U parie de r»* quêtes présentées au prince par quelques peap» sonnes du beau sexe, requêtes aoù «Uesex-* posentqu-elles sont notoirement d'unentretieD fort difficile, et où quelquesHmes , très-suran^ nées> l'ont prié, branlant la tête, de considérer qu'elles ont foit l'cnmement de la cour du roi son prédécesseur, et que, si les généraux de ses armées ont rendu l'Etat redoutable par leurs faits militaires, elles n'ont pas rendu la cour moins célèbre par leurs intr^ues, etc.» L'auteur finit par supposer une loi qui, pour répondre bénignement aux requêtes des gaos de cour, ordonne à tout père de famille, à tout propriétaire, à toute personne s'ex^^çant à^les travaux mécaniques, de retrancher à leur subsistance de quoi satisfaire aux demandes des gens de cour.
J'ai dit que les grands, avant la révolution, regardaient comme un droit de faire payer leurs dettes par le roi : tel grand les a fait payer quatre et cinq fois dans sa vie. Ils ne manquaient pas de dire qu'ils s'étaient dénin<gés au service de l'État, pour faire honneur à la place qu'ils occupaient ; mais, au fond, on se fondait sur ce principe, qu'un homme de la cour, et agréable au monarque, ne devait pas être dans le besoin. Cette maxime était passée en maxime incontestable et fondamentale sous Louis Xrv et Louis XV.
Comme la facilité des grands pour s'enrichir et dépenser était extrême, parce qu'ils avaient pour ressource la faveur du roi, les hommes du commun état avaient la faveur des grands pour s'enrichir et dépenser comme ceux-ci. Les emplois de finance étaient leur proie, ils y amassaient en peu d'années des fortunes énormes ; ils les dépensaient de même en peu d'années. Us se ruinaient par le luxe aussi vite qu'ils s'enrichissaient par la rapine.
« Les Crispins se cotisent, et rassemblent dans leur famille jusqu'à six chevaux pour allonger un équipage, qui, avec un essaim de gens de livrée où ils ont fourni chacun leur part, les fait triompher au Cours ou à Vincennes (1). »
(I) Caractères, ch. vu, De la ville.