‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 152 sur 359 · DE LA VANITÉ DU BEL ESPRIT · texte numérisé non relu

DE LA VANITÉ DU BEL ESPRIT

La maladie du luxe atteignait par contagion les gens méine qui^ nés avec un patrimoine péniblement acquis, auraient dû trouver dans l'exemple de leurs pères un motif d'en soigner la conservation : tels étaient les manufacturiers et les gens du négoce.

« Quel est, s'écrie la Bruyère, l'égarement de certains particuliers qui> riches du négoce de leurs pères dont ils viennent de recueillir la succession, se moulent sur les princes pour leur garde-robe et leur équipage, excitant, par une dépense excessive et par un faste ridicule, les traits et la raillerie de toute une ville qu'ils croient éblouir, et se ruinent ainsi à se faire moquer de soi ! Quelques-uns même n'ont pas le triste avantage de répandre leurs folies plus loin que le quartier où ils habitent : on ne sait pas dans lile qu'André brille au Marais (i). »

Le besoin d'étaler ce patrimoine, et en même temps de se montrer dans un rang supérieur à celui où il était né, portait le plébéien à s'élever à quelque place du gouvernement.

« Celui qui n'a de partage avec ses frères que pour vivre à Faise, bon praticien , veut être ofBcier ; le simple officier se fait magistrat, et le magistrat veut [uré^der. Et ainsi de toutes les conditions, où les bonmies languissent serrés et indigents après avoir tenté au delà de leur fortune, et forcé pour ainsi dire leur de&tînée : incapables tout à la fois de ne pas vouloir être riches et de demeurer riches (â). »

Une des grandes raisons qui ont si longtemps privé l'industrie nationale des capitaux nécessaires à ses progrès, a été cette manie de porter vers les charges, vénales, et dans le luxe des hommes en charge, les produits d'une honnête et heureuse industrie. Au lieu de la faire profiter de ses propres bienfaits, on ne cessait de l'en appauvrir; au lieu de jouir d*une douce aisance, on se mettait à la presse pour paraître dans un rang dispendieux, où l'état seul, et non le bien,, réglait la dépense.

Qui le croirait? ce n'est pas ce triste emploi des fortunes subites ou patrimoniales, bi^ ou mal acquises, qui était le plus déplorable effet du luxe; c'était la dépense des fortunes qu'on n'avait pas ; c'était la dépense que

(0 La Bruyère, ch. vu, De la ville.

(2) /cf., ch. VI, Des biens de fortune.

faisaient des insolvables aux dépens de malheureux créanciers; c'était aussi de voir comment le tribut payé à la vanité était accueilli par elle : un homme qui se ruinait par le faste, était moins méprisé que le malheureux ruiné par des revers imprévus; le grand qui ne payait pas ses dettes, était moins déshonoré que le marchand qui ne pouvait acquitter que trois ou quatre cinquièmes des siennes : voilà l'effet de la vanité de fortune sur les mœurs françaises du dix-huitième siècle.

DE LA YARITÉ DU «ÂRITB PBRSOHUEL.

Parions d'abord de la vanité du bel esprit.

Duclos , dans ses Considérations sur les moeurs, chap. xii, parie de la manie du bel eS" prit comme d'une maladie de son temps : c'était le milieu du siècle passé. Il reconnaît que cette manie était un effet de la vanité.

Sans examiner jusqu'à quel point les lettres contribuent à rendre un État florissant, il établit que le goût du bel esprit est trop répandu pour l'intérêt de la société et pour l'in-« térêt de l'esprit même; que les devoirs du magistrat, du guerrier, du commerçant, en souffrent, et que les gens de lettres ne gagnent pas à la manie, ou , si Ton veut, à la mode du bel esprit. « La foule des prétendants au bel esprit fait, dit-il, qu'on distingue moins ceux qui ont des droits d'avec ceux qui n'ont que des prétentions. » Il recherche aussi, d'où vient la vanité qu'on tire du bel esprit.

(c D'abord, les hommes dont l'oisiveté forme pour ainsi dire l'état^ se font amateurs, et se portent pour arbitres du goût; ils conseillent, ils critiquent, ils protègent, ils se croient de part dans les ouvrages dont ils s'occupent: ils se font par là une pe(ite existence, une petite réputation de société : incap£d)les néanmoins de rien produire, et de soutenir l'épreuve d'un ouvrage publié.

« La vanité qu'on tire du bel esprit, plifô que de tout autre usage de l'esprit, vient d'abord de ce qu'on paraît avoir tout tiré de son propre fonds; et de ce que l'esprit ne s'apprend pas; 2<» ff de ce que le bel esprit a phis de juges que toute autre application de l'esprit : la gloire du bel esprit est sentie et publiée par le commun des hommes, d

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