‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 153 sur 359 · DE LA VANITÉ D AMABILITÉ · texte numérisé non relu

DE LA VANITÉ D AMABILITÉ

Duclos me parait n'avoir pas touché la véritable raison.

Ce n'est pas indéfiniment parce que la llir térature a plus de juges que les sciences^ qu'elle inspire plus de vanité : c'est parce qu'elle a^ seule entre toutes les applications de l'esprit, le droit d'intéresser le sexe; c'est parce que le plaisir qu'elle fait éprouver aux femmes est, par cela même, la cause d'un plaisir plus vif pour les hommes. Par quelle raison les tragédies héroïques ont-elles toujours eu peu de succès en France ? c'est qu'elles intéressent peu les femmes , et que les hommes sympathisent plus, en France, avec les fenmies et leurs impressions qu'avec tous les sentiments des hommes. C'est donc manifestement aux relations existantes, en France, entre les deux sexes, que la vanité du bel esprit, comme toutes les autres vanités, doit être rapportée.

La vanité du mérite personnel n'y connaît qu'un mérite et un défaut : plaire, ou ne pas plaire. La France est le seul pays de la terre où ne pas plaire soit un vice, un tort, une faute , presque un crime ; où ce soit l'équivalent d'être ou n'être pas, to be or not to be ; où la déplaisance, causée par une personne estimable, lui soit imputée comme offense, autorise à la rebuter, à l'éloigner; soit aussi puissante et aussi injuste que le sont ailleurs les antipathies prononcées, les aversions, les dégoûts; il n'y a que la France où l'on croie avoir prononcé l'arrêt d'un hiférieur, d'un subordonné, lorsqu'on dit de lui : // ne plaii pas.

a Je ne sais, dites-vous d'un air froid et dédaigneux : Philinte a du mérite, de l'esprit, de l'agrément, de l'exactitude sur son devoir, de là fidélité et de l'attachement pour son maître ; et il en est médiocrement considéré. // ne plait pas... Expliquez-vous : est-ce Philiute, ou le grand qu'il sert, que vous condamnez?» Les mœurs galantes expliquent l'empire de la déplaisance.

Les deux sexes, dans le commerce de la galanterie» sont déterminés l'un vers l'autre par le plaisir. Plaire , est donc la condition de leur intimité. Dans le commerce de la galanterie, le prix auquel chaque femme met son abandon est qu'on lui plaira. Déplaire, c'est être assuré d'un refus. Cela posé, n'est -il

pas naturel que dans la vie sociale, t>Q, pour mieux dire, dans les mœurs de la galanterie, les hommes traitent leurs inférieurs comme ib sont traités des femmes?

Disons maintenant quelque chose de V homme aimable.

o Le Français, selon Duclos, est de tous les hommes le plus sociable; c'est là son caractère propre. Biais je crains, diUii , que depuis quelque tamps on en ait abusé : on ne s'est pas contenté d'être sociable, on a voulu être aimable, et je crois qu'on a pris l'abus pour la perfection.

a L'honune qu'on appelle aujourd'hui homme aimable est fort indifTérent au bien public : ardent à plaire à toutes les sociétés où son goût et le hasard le jettent, et prêt à en sacrifier chaque particulier, il n'aime personne^ u^est aimé de qui que ce soit, plaIt à tous, et souvent est méprisé et recherché par les mêmes gens.

« Le désir immodéré d'amuser, l'engage à immoler l'absent qu'il estime le plus à la malignité de ceux dont il fait le moindre cas, mais qui l'écoutent... Tel est dans ce caractère l'assemblage de vices, de frivolités et d'inconvénients, que l'homme aimable est souvent l'homme le moins digne d'être aimé.

c(... L'ambition de parvenir à la réputation d'homme aimable devient de jour en jour une espèce de maladie épidémique. Eh! comment n'être pas flatté d'un titre qui écUpse la vertu, et fait pardonner le vice! On dit d'un homme déshonoré que l'on voit : Cela est vrai, mais

il est FORT AIMABLB.

a Un des plus funestes effets de cette manie futile y est le mépris de son état, le dédain de la profession dont on est comptable, et dans laquelle on devrait toujours chercher sa première gloire.

« Le magistrat regaitle l'étude et le travail conune des soins obscurs, qui ne conviennent qu'à des gens qui ne sont pas faits pour le monde. Il n'est pas rare de rencontrer de ces magistrats aimables qui, dans les affaires d'éclat, sont moins des juges que des solliciteurs, qui recommandent à leurs confirères les intérêts des gens connus.

a Le militaire d'une certaine classe croit que l'application au service doit être le partage des subalternes.

DE L4NTRIGUE.

« L'homme de lettres^ qui par des ouvrages travaillés aurait pu instruire son siècle^ et être compté parmi les hommes illustres , reste un homme d'esprit de société.

« L'ambition méme^ cette passion toujours si ardente et autrefois si active^ ne va plus à la fortune que par le manège et Tart de plaibb. a On dira que la société est devenue^ par le désir d'être aimable^ plus délicieuse qu'elle ne Ta jamais été : ce qu'elle a gagnée TËtat Ta perdu.

et La contagion a percé dans un ordre uniquement destiné à Tédification, et pour lequel les qualités aimables de nos jours auraient été jadis pour le moins indécentes.

« Les qualités aimables étant pour la plupart fondées sur des choses frivoles, l'estime que nous en faisons nous accoutume insensiblement à l'indifférence pour celles qui devraient nous intéresser le plus ; il semble que ce qui touche le bien public nous soit étranger. On demande d*un homme d'État^ d'un grand capitaine^ s'ils sont aimables.

a Ce qui constitue essentiellement l'homme aimable, c'est le bor, ton.

a Toute question importante, tout raisonnement suivi, tout sentiment raisonnable, sont exclus des sociétés brillantes^ et sortent du bon ton. Il y a peu de temps que cette expression est inventée; et elle est déjà triviale^ sans en être mieux éclaircie.

a Le bon ton, dans ceux qui ont le plus d'esprit, consiste à dire agréablement des riens, à ne pas se permettre le moindre propos sensé si Ton ne le fait excuser par la grâce du discours, et à voiler enfin la raison, quand on est obligé de la produû*e, avec autant de soin que la pudeur en exigeait autrefois quand il s'agissait d'exprimer quelque idée libre... La médisance même a besoin d'agrément pour plaire ; il ne suffit pas de nuire, il faut surtout amuser.

a Le bon ton devient dans les sots un jargon inintelligible pour eux-mêmes... Ce jargon, qu'on appelle persiflage^ a prévalu : amas de paroles sans idées, volubilité de propos qui font rire les fous, scandalisent la raison, déconcertent les gens honnêtes ou timides , et rendent la société insupportable. »

Ajoutez à ce mérite du bon ton celui du bon goût dans les manières, celui de Yusage,

celui du rompu dans le bel usage, celui du tact, de la finesse, de la délicatesse, de la grâce parfaite dans les choses du bel usage; toutes qualités stériles et purement négatives, qui, réunies, ne valent pas la plus petite vertu, ne s'appliquent à aucun intérêt réel, n'ont d'autre utilité que celle de ménager des yeux qui craignent la lumière ou une sensibilité mignarde, et d'épargner de petits déplaisirs, sans donner, en privant même , de beaucoup de plaisir; car le bon goût des gens du monde n'est, comme on disait de celui de Suard en littérature, que du dégoût : c'est un tact qui fait éviter ce qui blesse, et ne suffit pas pour découvrir ce qui agrée.

Est-il nécessaire de dire que ce n'est ni le bon ton, ni le bon goût que nous rejetons comme indignes d'une grande nation? c'est l'excessive, l'exclusive importance qu'on leur donne dans une civilisation corrompue.

Madame de... trouvait l'agriculture de mauvais goût: Elle sent le fumier, disait-elle. Elle trouvait la médiocrité de fortune de plus mauvais goût encore dans la société. Que la pauvreté est de mauvais goût ! dit-elle un jour en^ paillant d'une dame devenue marquise, qui, n'ayant pas de voiture, et se trouvant dans une maison fort éloignée de la sienne, l'avait priée de la jeter chez elle. On citait encore, du temps de l'empereur, un petit fat suranné, qui n'a jamais su rien dire de mieux sur la bataille de Marengo, et de pis sur la retraite de Moscou, que : Cette victoire est de bien bon ton; Cette défaite est de bien mauvais goût.

Dans ces sociétés, et dans ces temps de bon ton et de bon goût, tout ^e mesurait à ces deux qualités. Justice, raison, sagesse, probité, vertu, lumières, force, courage, c'étaient là autant de paroles hors d'usage, et auxquelles la valeur des hommes ne se mesurait plus. On n*estimait plus, on n'honorait plus, on ne vénérait plus; on s'engouait, on adorait, on encensait suivant la vogue; et quelles idoles !

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