CHAPITRE VI
Effetft des mœurs galante sur les facultés morales et intellectuelles.
Je reviens sans cesse à Montesquieu, et même à des paroles déjà citées, mais dont le sens n'a pas été épuisé par une première application.
c( Le commerce de la galanterie, a-t-il dit, produit l'oisiveté, qui fait qiie les femmes corrompent avant d'être corrompues, donne du prix à tous les riens, et fait qu'on ne se con^ duit que sur les maximes du ridicule, que les femmes s'entendent si bien à établir. x>
Ces paroles d'un grand sens demandent quelques explications. Le mot d'oisiveté y est évidenunent employé pour occupation oiseuse, car la vie galante n'est rien moins qu^oisive; ' et comme l'oisiveté, proprement dite, estrér putée la mère de tous les viceSy il s'ensuivrait, du mot pris à la lettre, que la galanterie en est la souche. Or, quelque condanmable qu'elle soit, elle ne mérite pas le reproche d'engendrer tous les vices ; elle produit même plusieurs qualités qui peuvent racheter quelquesuns des défauts dont elle est le principe. , «
Nous dirons, donc, que le commerce de la galanterie enfante non l'oisiveté, qui à son tour enfante la corruption, etc., mais enfante immédiatement la corruption des honmie» par les femmes, des femmes par les hommes; donne par sa nature du prix à tous les riens ; remet aux femmes l'empire de la mode et du ridicule, sous lequel tout se range et se jboumet; et par ces moyens entretient dans les hommes cette activité oiseuse qui les éloiffO/Q et les rend incapables des occupations sérieux ses, utiles et honorables. •
Pourquoi la galanterie fait-elle que les femmes corrompent même avant d'être corrompues? Pourquoi donne-t-elle du prix à tous les riens? Quels sont ces riens auxquels elle attache de l'importance? Gonmient donne-t-elle aux femmes cet empire du ridicule^ qui étend ses lois au-dessus de toutes les lois? Et enfin comment détoume-t-elle et rend-elle incapable de toutes les occupations utiles?
Bien que ce soient là de ces choses qui y comme dit Pascal^ se sentent par les esprits fins et ne s'expliquent point^ ne craignons pas de mettre^ s'il est possible^ un peu de précision et de suite dans les idées qu'elles présentent.
C'est l'instinct des femmes de chercher les amusements et la dissipation. La délicatesse de leurs organes, les alternatives du travail de la reproduction et du repos, ne leur permettent point les occupations suivies, ne les appellent point aux sentiments profonds et aux jouissances qui en proviennent. D'un autre côté, rinstinct des jeunes hommes est de plaire aux femmes, et de se prêter à leurs inclinations ; et cet instinct se développe rapidement là où régnent les mœurs de la galanterie, et s'offrent en exemples à tous les regards.
* Ces riens, auxquels la galanterie donne tant d'importance, sont tout ce qui amuse la vanité et les sens, et préserve les loisirs prolongés de l'ennui, maladie ordinaire du désœuvrement; et la raison qui fait donner tant d'importance à ces riens, c'est qu'ils ont pour but le plus vif des plaisirs.
Le temps, qui est si court pour le travail, est d'une longueur extrême pour le désœuvrement; les amusements s'usent si vite, et il se fait, si on peut le dire, une si grande consommation des jouissances des sens et de celles de l'imagination, dans une vie inoccupée, que leur variété ne suffit plus pour la satisfaire. Bientôt elle en vient au pohit de ne pouvoir plus leur demander d'autre mérite que celui de la nouveauté.
De là, la continuelle variation des modes dans la parure, dans les manières, dans ce qu'on appelle les plaisirs, et dans les arts même qui s'y rapportent : au beau, au grand, au parfait, ne sont accordés que peu de jours d'estime et quelques heures de gloire; on passe du naturel au bizarre, du bizarre au plus bizarre encore.