‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 165 sur 359 · INFLUENCE DE FRANÇOIS I" SUR LES MŒURS POLITIQUES · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE FRANÇOIS I" SUR LES MŒURS POLITIQUES

recherché que la plus utile profession. Ceux à qui Fambition des places était inteidite voulurent aussi paraître protégés par quelque personnage puissant à la cour. A un rang au-dessous, on voulut être protégé par ces protégés mêmes. C'était un état, c'était un honneur d'être protégé par plus puissant que soi. Un artisan semblait faire plus de cas de son protecteur que de ses pratiques; tous les esprits étaient tendus vers la cour, vers les gens de cour, vers leurs protégés, vers les protégés de leurs protégés. La cour était partout. Toute la France était la cour, on la respirait aux plus longues distances du séjour du monarque, comme autour de sa personne.

La multiplicité et le rapprochement des échelons qui séparaient les dignités et les fonctions de chaque série étaient sans doute une puissante séduction; car chacun se croyait une ambition fort raisonnable quand il se bornait à mettre le pied sur l'échelon supérieur; mais un bien autre aiguillon pressait les esprits, c'était l'incitation des femmes.

II faut se rappeler ici qu'à Fépoque où fut marquée la ligne qui devait séparer la cour du reste de la noblesse et du commun état, aucune distinction de fait, ni de droit, ne séparait la fille d'un sang noble de la fille née bourgeoise. Depuis ce temps, beaucoup de filles de maison illustre ont épousé de riches parvenus; un beaucoup plus grand nombre de seigneurs ont épousé des- bourgeoises richement dotées. On vit donc des héritières de fortunes, bien ou mal acquises, figurer à la cour sous des noms glorieux, à côté de dames nées dans un rang élevé; et l'on entendit des gens de la plus ignoble classe dire des femmes de la cour : Celle-ci est ma nièce; celle-là est ma cousine. Nous avons fait observer que les choses allèrent plus loin encore. Quand le monarque, au mépris des lois de la décence et de la religion, eut pris l'habitude de déclarer publiquement que telle femme était sa maîtresse, et l'eut placée presque sur la même ligne que la reine, il fit à sa fantaisie son choix entre les femmes nobles ou les roturières. Les riches bourgeofses pouvant devenir dames de la cour en épousant un seigneur, ce fut , comme je l'ai dit, une conséquence, que les femmes des plus basses conditions pussent devenir maîtresses du roi.

Alors, s'établit dans ropiiiiou que c'était, en

quelque sorte, un droit de la puissance souveraine, môme un devoir de sa justice, de préférer à l'épouse légitime l'étrangère douée du don de plaire plus qu'elle; et, d'un autre côté, que la gloire de plaire au monarque sauvait sa maltresse du déshonneur attaché pour les femmes à l'incontinence notoire, et même h l'adultère public.

Quand plaire fut un mérite qui couvrait à la cour toutes les origines, tous les vices, tous les désordres, plaire fut bientôt la loi suprême dans les classes aisées de la ville et de la province, dans un sexe comme dans l'autre; alors se déclara dans la société tout entière l'impo^ tante distinction des femmes agréables d'un côté, et des femmes raisonnables de Tautre; des petites-maîtresses et des mères de famille; des femmes désœuvrées et des femmes attachées à leurs enfants, à leur mari, à leur ménage, même aux affaires de la maison. La reine délaissée fut à la tête de celles-ci; la maîtresse en titre fut la patronne des femmes en possession de plaire aux maris des autres femmes, et aux jeunes désœuvrés.

Alors aussi, s'établit la mode, audacieuse rivale des lois, reine impérieuse des mœurs; et, avec la mode, le ridicule, ministre fidèle de sa puissance. La galanterie, la mode et le ridicule soumirent une grande partie de la jeunesse de notre sexe à la domination de la partie frivole de l'autre, et l'enchaînèrent graduellement, à partir de la cour jusqu'à la bourgeoisie. Ainsi se forma entre les hommes un partage semblable à celui qui s'était établi entre les femmes: celui des honunes consacrés à l'art de plaire, «t des hommes voués aux occupations sérieuses et utiles; des petits-maîtres, et des hommes modestes et laborieux.

Alors enfm, se déclara « cette républiquede fenmies, » dont a parlé Montesquieu, a qui forment un nouvel État dans l'État, qui font agir les ministres , les magistrats, les prélats, et sont le ressort de la machine politique (4)- » On vit, on sentit partout cette aristocratie féminine dont j'ai montré l'organisation dans mon Mémobe sur Louis XII, et qui joua dans la monarchie, avec un étrange privilège, celui de prendre part à tout, et de n'être engagée à

(I) Lettres persanes.

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