MOEURS POLITIQUES
pable des occupations dans lesquelles le savoir, le talent, l'application^ étaient nécessaires, au lieu de grâce et de gentillesse; de là, ces jeunesses prolongées jusqu'au terme de Texistence.
Les professions utiles étaient le partage des hommes solides; il ne restait aux gens de bonnes manières que les emplois publics, dont les femmes avaient à peu près seules la distribution, et les magistratures, qui se vendaient à prix d'ai*gent. Ainsi, à l'attrait que la cour avait donné aux emplois, se joignait la nécessité résultante de réducation qu'on avait reçue des femmes.
Les emplois publics semblaient donc être la carrière ouverte par la nature aux destinées humaines; il paraissait absurde de n'y point entrer, et honteux de s'y arrêter lorsqu'on en avait une fois franchi la barrière.
De là, l'opinion qui regarda le champ des professions libres du commun état comme une terre de proscription, d'où il fallait s'échapper du moment qu'on avait acquis la force de marcher. Les pères qui s'y étaient enrichis se hâtaient d'en sortir; les plus modestes se contentaient d'en inspirer l'aversion à leurs enfants, et de leur montrer une voie opposée.
Me sera-t-il permis d'observer en passant quel dommage causait à la société cette habitude de quitter la profession paternelle, d'interrompre des recherches, de laisser sans suite des essais qui auraient pu perfectionner un art important, d'enlever des capitaux nécessaires au développement d'une industrie encore faible, en un mot de considérer un champ dont il fallait s'honorer de cultiver toute l'étendue, comme un chemin frayé qui ne pouvait servir qu'à mener plus loin, et qu*on pouvait fouler d'un pied dédaigneux?
Que la Bruyère avait raison de dire : « Il faut en France beaucoup de fermeté, et une grande étendue d'esprit, pour se passer des charges et des emplois ! Personne, presque, n'a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, et pour dire aux grands: Nous- n'augmenterons point votre cour; notre exemple diminuera peut-être le nombre de vos esclaves, vous privera du plaisir de vous faire prier, presser, solliciter, de faire attendre ou de refuser, de promettre et de ne pas donner. » Où trouver ces nobles caractères à qui il apparte-
nait, selon la Bruyère, « de rendre ridicules et odieuses les brigues, les cabales, les mauvais ofBc^, la bassesse, la flatterie, la fourberie des cours; de remettre de la dignité dans les différentes conditions des hommes, de la sérénité sur leurs visages; de réveiller dans les gens de cour eux-mêmes, avec les talents naturels, l'amour du travail ; de les exciter à l'émulation, au désir de la gloire, à l'amour de la vertu, et, au lieu de courtisans vils, inquiets, inutiles, souvent onéreux à la république, d'en faire ou de sages économes ou d'excellents pères de famille, ou des juges intègres, ou de grands capitaines, ou des orateurs ou des philosophes qui n'éprouveraient d'autres inconvénients de cette conversion, que de laisser à leurs héritiers moins de trésors que de bons exemples? »
Que les hommes destinés à la vie publique étaient loin de ce caractère généreux dont la Bruyère concevait l'idée ! Gomme à la cour les courtisans avaient apporté dans leurs relations avec le roi l'art de plaire^ qu'ils avaient appris dans leurs relations avec leurs maîtresses, de même, dans les rangs inférieurs, la jeunesse passait, de sa courtoisie envers le sexe, à la courtoisie envers des protecteurs. En retranchant de la galanterie sa mignardise, en donnant un peu plus de sérieux au respect, on se servit du fond de l'art, on en mit à profit toutes les ressources pour plaii'e aux supérieurs. Ce fut autre chose que la politesse : c'était une obséquiosité gracieuse, presque caressante, respectueuse en même temps que familière et gaie, et sachant varier à propos ses formes et ses nuances.
Un homme qui se destinait aux affaires, devait avoir passé par l'école du monde et du plaisir, avant de se présenter à l'entrée de la camère; il fallait être assez assoufdi pour ployer sans contrainte, et ployer toujours assez gaiement pour marquer qu'il y avait une différence entre ployer et ramper.
A cette école, il fallait encore avoir appris à cacher une cupidité toute sordide sous un air dégagé de tout intérêt personnel, une vanité toute puérile sous des formes modestes. On voyait des hommes à peine sortis de la jeunesse être tout calcul, et affecter l'oubli de leurpropre existence à force de dévouement et d empressements sans but apparent, également attentifs à ne rien négliger pour plaire aux su-