AVANT LA RÉVOLUTION DE
péiieurs et pour ne point déplaire aux inférieurs^ parmi lesquels pouvait se trouver un obstacle ignoré^ ou un moyen de succès imprévu.
Il était cependant nécessaire d'ajouter à ce beau savoir-vivre quelque savoir-faire ;k cette habitude de la société^ quelque teinture des affaires ; à cette habileté dans Tart de parvenir^ une honnête capacité dans l'exercice d'un emploi. Cotte capacité se bornait à. être au niveau des affaires^ par negotiis, rien de plus; être clair dans leur exposition, fût-ce aux dépens de la profondeur; courte fût-ce aux dépens du fond de la question; éluder les questions diUTiciles à éclaircir; avoir une certaine triture; savoir discerner les affaires qui devaient suivre une marche régulière^ de celles qui devaient avoir une allure particulière; séparer la i)art des circonstances de la part des règles; connaître les modifications que demandent les choses et les personnes; savoir faire «marcher ensembl^^ sans bruit et sans scandale^ Texécution d&s lois pour les uns^ les exceptions pour les autres; observer les convenances; être homme du nK>nde dans les affaires^ et homme d'affaires dans la société : cela s'appelait la capacité.
Il le faut avouer : dans ce système, pétri de main de femmes, l'exercice de l'autorité était d'une surprenante facilité; dans aucun temps, dans aucun pays, la machine de ladministration n'eut un mouvement ^i doux et ne fit si peu de bruit. Uobéissance n'attendait pas le commandement; elle le mettait souvent en retard. Elle sauvait la rigueur ou la pudeur de certains ordres, et se serait crue coupable d'en laisser l'embarras.
Mais, plus la machine du gouvernement agissait doucement sur elle-même, plus ses coups étaient assurés sur le reste de la nation. Et parce que c'était une bonne condition dans FÉtat que d'être agent du gouvernement, c'en était une mauvaise d'être simple particulier.
Par le double enchaînement des patronages et des clientèles, des protecteurs et des protégés des deux sexes, la cour exerçait une puissance arbitraire qui s'appuyait, non sur des gardes prétoriennes, ni sur des strélitz, ni sur des janissaires, mais sur des légions de femmes voluptueuses ef galantes.
Le personnage qui était dans la série des protégés pouvait tout se permettre impunément.
« Un homme protégé, dit la Bruyère, est dans sa province tout ce qu'il lui plaît d'être, parjure, assassin; il brûle ses voisins, et il n'a pas besoin d'asile. » Par la même raison, le financier concussionnaire , dont la fille avait le tabouret, bravait le danger de la sellette.
Ici je m'arrête, saisi par la crainte secrète de m'ètre laissé aller à l'esprit satirique, et d'oublier que je me suis promis uniquement de faire une ébauche historique, imparfaite sans doute, mais non infidèle, des temps qui ont précédé la révolution. Je me hâte donc de marquer distinctement les exceptions honorables que j'ai déjà indiquées parmi ce vulgaire d'hommes jetés dans les affaires publiques, par la cupidité, la basse courtoisie et la galanterie. C'est un fait dont il est impossible de douter, que sur dix hommes qui parvenaient aux emplois par l'intrigue, il en arrivait un ou deux par le mérite ; qu'un certain nombre d'esprits solides, appliqués, capables, perçaient par l'utilité et la nécessité à travers toutes les futilités, pour diriger cet ensemble où la masse faisait fonction de machine, et surtout , pour assurer la mt^rche des hommes en place éminente: c'étaient, comme on l'a dit, des roues de cuivre qui faisaient tourner des aiguilles d'or;
Je dois dire, aussi, que ces mœurs dont j'ai essayé de donner l'idée, ont éprouvé un notable changement à la mort de Louis XV; que l'esprit public, né de l'esprit philosophique, alors la seule gloire de la France, prit son essor au commencement du règne de Louis XVI; qu'un grand nombre de Français de tous les rangs se consacrèrent, dans ce temps-là, à l'étude des intérêts réels de la société et de ses droits; qu'un nouveau cours fut ouvert à l'administration publique; qu'on fit couler, pour ainsi dire, dans un nouveau lit les affaires jusque-là abandonnées à la corruption des bureaux; que des assemblées provinciales furent instituées; et qu'enfin la France vit dans les affaires publiques une espèce d'hommes, pour ainsi dire, nouvelle, tant ils y avaient été jusque-là étrangers, et tant ils différaient de ce qu'on appelaient/65 bureaux/
Ce fut par les assemblées provinciales qui se joignirent aux états des anciennes provinces et aux parlements, que commença la révolution de 1789; leur concert fit convoquer les no-