‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 190 sur 359 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

la couvenation impose; lés matières les plus abstraites s'y présentent sous des formes sensibles et animées ; les plus conlpliquées^ avec simplicité; les plus graves et les plus sérieuses^ avec une certaine familiarité ; les plus sèches rt les plus froides, avec aménité et douceur; les plus épineuses, avec dextérité et finesse; toutes, réduites à la plus simple expression ; toutes, riches de substance, et surtout nettes de pédanterie et de doctrine.

Tout cela est nécessaire chez un peuple où les mœurs ODt admis les femmes dans la société en parfaite parité avec les hommes. Admises à partager le plaisir de la conversation, elles l'étaient par cela même à en disputer Tempire, et elles ne devaient pas rester en arrière de cette vocation ; et Tempire de la conversation, qui devait leur en assurer un plus étendu, a contribué à étendre le domaine de la conversation elle-même. Elle a embrassé en France toutes les connaissances humaines; elle a rangé sous ses lois les sciences et les savants; et dans les occasions où ceux-ci n'ont pu avoir les femmes pour interlocuteurs, ils ont voulu les avoir pour témoins de leurs discussions (i).

Les femmes vivant séparées des hommes ont leurs conversations, sans doute : c'est pour ces conversations qu'ont été inventés les mots de caquetage, de cailletage, de commérage. Les hommes formant des sociétés séparées de celles des femmes ont leurs conversations aussi : ce sont généralement des dissertations philosophiques, chez les Allemands; des discussions politiques, économiques et commerciales, chez les Anglais. La pipe, le cigare, la bière, le thé, le vin, mêlent leur excitation et leurs fumées au faible mouvement des esprits et des imagt nations. La conversation française, commune aux deux moitiés de la société, excitée^ modérée, mesurée par les femmes, est seule une conversation nationale, sociale; c'est, si on peut le dire, la conversation humaine, puisque tout y entre, et que tout le monde y prend part.

(t) On en rencontre dans les cours des sciences les plus abstraites; et, dans l'assemblée constituante, on a vu les plusbrillai^ts orateurs jaloux de Vattention d'un essaim de femmes célèbres par Vesprit, la beauté et le patriotisme, qui suivaient toutes les grandes discussions.

C'était sous Tinfluence de Hieureux besoin dont les esprits étaient alors pressés, que s'ouvrait Thôtel de Rambouillet aux gens de la cour ennemis des scandales, aux gens du monde poli de la capitale, aux gens de lettres de profession, aux esprits cultivés de toutes les classes; c'était par cet intérêt que les femmes les plus distinguées y étaient amenées et reçues avec des hommes d'élite, par une des plus belles, des plus jeunes, des plus riches et des plus respectables femmes de la cour.

Je n'ai pu découvrir quelles femmes entrèrent les premières dans la société de la jeune marquise : on apprend seulement de Segrais que les princesses la voyaient, quoiqu'elle ne fût pas duchesse. Entre les hommes célèbres qui fréquentèrent ses cercles, était Ogier de Gombauld, que Marie de Médicis recevait aussi dans les siens, et à qui elle faisait une pension de 1 ,200 écus : il était âgé de vingt-six ans. En 1600, Vaugelas et Malherbe, tous deux âgés de quarante-cinq ans, étaient aussi des habitués de rhôtel de Rambouillet. La conversation devint bientôt le principal attrait de cette société, et fut placée entre les plus vives et les plus nobles jouissances de la vie : c'était la préparation et le complément de toutes celles qui étaient réservées à l'intimité. Bientôt aussi, le talent de converser devint le but d'une émulation vive et générale : on en vint, plus tard, à mettre par écrit les conversations des sociétés particulières, on les livra à l'impression : on envoya sesconversations à ses amis et à ses connaissances (1). De la multiplicité des conversations naquit celle des correspondances épistolaires. Les lettres étaient la conversation des absents ; on en fit, on en publia d'innombrables recueils (2)... Mais il ne s'agit ici que de l'origme de la chose. Nous en verrons plus loin le développement.

(1) Mademoiselle de Scudêry, dans les péri*Hlcs suivantes, envoya deux volumes de ses conversations à madame de Sévigné. {Lettres deSévigné, édition de Monmerquc, t. VI II, p. 89.)

(2) Nous avons, outre les lettre» de madame de Sevi|^né, celles de sa fille madame de Grignan, celles de sa petite-tlIle madame de Simiane, celles de sa cousine madame do Coulanges, celles de son cousin le comte de Bussy-Habutin , celles de Voiture, celles de madame de Scudérv et do bien d'aulrcs.

Page 1