CHAPITRE H
Malherbe et Racan furent de la société la plus intime de la marquise. Dans la suite^ Racan devint passionnément amoureux d'elle. Il ne fut point écouté. Il peignit^ dans une pièce de théâtre, et sa passion et Tindifférence de celle qui en était l'objet ; mais il supprima eusuite les deux premiers actes, pour ne pas donner, dit-il, à la marquise le plaisir de voir ses malheureux amours décrits par lui-même. Toutefois, il ne put s'empêcher de placer le nom A'Arthmice dans l'ouvrage : Arthenicê était Tanagraoune de Catherine, nom delà marquise. « Je voudrais, dit-il, être capable d'en faire durer la ménK)ire aussi longtemps que mon amour pour elle. »
L'anagramme du nom de Catherine avait été trouvée par Malherbe. C'est, un des griefs du temps présent contre la marquise de Rambouillet, d'avoir été appelée Arthenicê. Plusieurs écrivains, et, en dernier lieu, M. Taschereau, dans son Histoire de Molière, y trouvent une première preuve de l'affectation dont la marquise devait être le modèle. Cependant, toutes les femmes célèbres du même temps étaient connues et célébrées sous un nom particulier. Et ce temps n'est pas le seul où les poètes aient donné un nom poétique aux femmes qu'ils ont chantées ; depuis Horace jusqu'à nos jours, cet usage a été pratiqué. La Fontaine, dans le Songe de Vaux^ donne à madame Fouquet le nom de Sylvie. Quelques années après, il le donna à madame d'Hervart j « pour la chanter, disait-il, il faut bien lui don- « ner un nom du Parnasse. Comme j'y suis le « parrmn de plusieurs belles, je veux et en- « tends qu'à l'avenir mademoiselle d'Hervarl a s'appelle Sylvie dans tous les domaines que a je possède sur le double mont (i). » Boileau, Racine, MoUère, Voltaire , ont aussi donné des noms du Parnasse aux femmes qu'ils ont chantées.
Peu de gens i^orent le mérite des écrivains qui formèrent la société de Rambouillet dans la première période de son existence.
Ce fut l'ode de Malherbe sur la mort de Henri IV, qui éveilla le talent de la Fontaine. Et qui n'a entendu citer ces vers sur la mort de mademoiselle du Périer :
(I) Histoire de la Fontaine, liv. V, p. 249.
Elle était de ce monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin ; Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin i
Et qui ne sait par cœur ces autres vers de la même pièce:
La mort a des rigueurs à nulle autres pareiUes,
Le pauvre en sa cabane , où le chaume le couvre ,
Est sujet à ses lois ; Et la garde qui veille aux barrières du Louvre,
N'en défend pas nos rois!
Racan, dit Boileau, avait plus de génie que Malherbe; mais il est plus négligé et songe trop à le copier. Dans V Art poétique, il les cite tous deux comme dignes d'éloges dans deux genres différents :
Malherbe, d*un béros peut vanter les expkiCs; Racan, chanter, Philis, les bergers et les bois.
Il semble craindre, à la suite, d'avoir été injuste en bornant le talent du second au genre pastoral. Après avoir cité quelques vers du style héroïque, il dit :
Sur un ton si hardi, sans être téméraire, Racan pourrait chanter, à défaut d*un Homère.
La Fontaine a dit de Malherbe et de Racan :
Ces deux rivaux d*Horaoe, héritiers de sa l3rre. Disciples d'Apollon, nos maîtres, pour mieux dire.
Gombauld fut l'un des académiciens qui, dans la période suivante, furent chargés de revoir le jugement de l'Académie sur \eCid ; jugement dont Voltaire a confirmé la justesse et loué la décence. Vaugelas est appelé par Boileau le plus sage de nos écrivains.
Tels furent les conunencementsde l'hôtd de Rambouillet; tels furent les premiers amis, les premières sociétés de la marquise. Qui verra là la moindre preuve, même le plus léger présage de pruderie dans les mœurs, et de mauvais goût dans le langage?
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