CHAPITRE m
h'Aslrée de d'Urfé. — Période de 1610 h, 1630.
En 1610, pendant que la société de Rambouillet prenait un heureux essor, la publica* lion du premier volume d'un roman nouveau fit événement dans le monde ^ et concourut puissamment à déterminer le changement de mœurs qu'amenait le cours des choses, en dirigeant les esprits vers un nouveau genre de galanterie tout opposé à celui qui régnait en France, depuis François !•'. C'est ainsi que, de nos jours, quand le retour de Tancienne maison de France imposa l'obligation de renier, de détester tout le passé, quand ce n'était pas assez de le mettre en oubli, qu'il fallait en avoir horreur, les romans de Walter Scott, où étaient peintes des mœurs inconnues, acquirent en France une vogue inouïe, et contribuèrent augrand changement qui s'opéra, alors, dans les idées et dans la littérature. Le roman dont je veux parler, ici, était YÀntréCy du marquis d'Urfé. Le deuxième et le troisième volumes parurent un an après le premier; le quatrième parut en 1620; le cinquième, qui ne parut qu'en 1625, n'est pas de d'Urfé <1).
(1) Quand une nation se repose après une révolu- Cioo ou après de grandes dissensions, le parti victorieux s'applique, encore quelque temps après la victoire, à exercer une espèce de vengeance morale sur les opinions qui régnaient avant le combat ; il réprouve tout le système des anciennes idées, des anciens principes en morale, en littérature, en philosophie, même dans les arts. Rien n'est, bon, rien n'est innocent, rien n*est sans danger dans l'ennemi vaincu ; ni ses doctrines, ni ses habitudes morales, ni ses plaisirs iotellectuels. Chacun voit, dans quelqu'une de ces doctrines ou de ces habitudes, le principe de l'inimitié qu*il a fallu réduire à Timpuissance de nuire. Du fait seul que telle chose était du goût de l'adversaire qui a succombé, elle doit être réprouvée , sous peine d'être accusée de complicité avec les desseins funestes que la défaite a fait avorter.
Quand l'esprit dominant est de rejeter, sans examen et sans discernement, tout ce qui appartenait au parti vaincu, dans les sciences, dans les lettres, dans les arts même, l'ignorance présomptueuse, les doctrines surannées et réduites à l'absurde, les témérités mille fois réprimées des imaginations sans frein et sans guide, les extravagances les plus révoltantes, ont le champ libre, peuvent se donner carrière, faire ligue,
Ce roman est une pastorale allégorique, dans laquelle l'auteur a décrit ses propres amours dégagés de toute idée grossière, et où,, «par « plusieurs histoires et sous personnes de ber- « gei*s et d'autres, sont déduits les divere efTets a de l'honnête amilié. »
La publication de VAsirée fut, selon Boileau, l'époque où l'afféterie précieuse de langc^ge, les conversations vagues et frivoles, les longs verbiages d'amour, commencèrent à être en vogue. Cet ouvrage, dit-il, en fit faire une foule d'autres qui enchérirent sur la puérilité du sten.
Toutefois, il fallait que VA$(rée ne fût pas sans mérite pour opérer cette révoluti(»). Aussi, Boileau lui-même y reconnait-il aune narration «également vive et fleurie, des fictions, trèsa ingénieuses, des caractères aussi finement a imaginés qu'agréablement variés et bien suret vis Il fut fort en estime, même des gens
« du goût le plus exquis (1). » On peut ajouter aujourd'hui que la diction en est correcte et a peu vieilli.
Plusieurs causes ont concouru au prodigieux succès de cet ouvrage, dont la publication dura
se produire mutuellement, et se soutenir par leurs efforts combinés. Elles décident qu'elles font époque, que le feu du génie s'allume enfin en France, et qu'elles en ont recueilli les premières étincelles. Alors s'élèvent des professeurs de nouvelles théories ; des novateurs se présentent impudemment comme modèles. La jeunesse ignoran'e et curieuse, à qui Ton assure que son ignorance est plus près du savoir que les bonnes notions acquises par la génération qui la précède, se précipite dans les écoles, flattée de franchir l'espace qui la sépare de cette génération avancée, de gagner même un rang sur elle, de la laisser en arrière, empêtrée qu'est celle-ci dans les anciennes traditions. Alors les charlatans triomphent, et ils se sentent persuadés de leur puissant génie, en descendant de cette chaire professorale, où ils sont montés avec la conscience chargée des avertissements de leur nullité. Cependant, leurs élèves se multiplient; des écoles, sortent des essaims innombrables de maîtres nouveaux, dont les productions étouffent ce qui peut rester de goût et de sens dans la nation.
C'est là ce que nous avons vu en France quand ta maison de Bourbon y est rentrée. 11 fallait tout oublier des notions acquises précédemment. Le champ a été ouvert à toutes les médiocrités novatrices, qui, n'ayant pas la faculté de suivre les progrès faits, se sont placées sur des lignes abandonnées.
(I) Discours sttr les héros de roman.