CHAPITRE III
quinze ans. Un écrit de Huet, le célèbre évoque d*Avranches, et un autre de Patru, nous apprennent les principales de ces causes.
Le marquis d'Urfé^ né à Marseille, était un homme de qualité^ d'origine allemande^ dont la famille habitait le Forez : il était allié de la maison de Savoie, et vivait à la cour de Turin^ où il était bien venu. Ce fut en Piémont qu'il composa VAstrée. Il était célèbre dans le monde galant par sa beauté^ ses grâces^ son esprit^ et son tendre cœur.
Ayant été fait prisonnier de guerre, durant la Ligue, il prit rang entre les amants de Marguerite de Valois, femme de Heiiri IV, qui, par cette raison, le vit de mauvais œil. Le public connaissait l'intrigue de d'Urfé, et Taversion du roi pour lui.
Le marquis dlJrfé devait en grande partie sa célébrité à sa longue et merveilleuse passion pour Diane de Châteaumorand, personne d'une admirable beauté, d'une grande fortune, tout occupée de ses charmes, et pénétrée du respect pour elle-même, au point d'avoir refusé à un neveu de s'arrêter une nuit dans un château qu'il avait sur une route où elle passait, parce qu'on y avait remplacé des viires de cristal^ du verre. Le frère aîné de d'Urfé avait épousé cette belle par arrangement de famille; et dUrfé , désespéré, s'était fait chevalier de Malte. Mais il apprit bientôt que 4e mari de Diane ne l'était et ne pouvait l'être que de nom. En effet, le mariage fut rompu pour caused'impuissance; alors, d'UrféoblintàRorae d'être relevé de ses vœux, et il épousa sa bellesœur. Il se piqua de la venger des privations que son premier mari lui avait fait éprouver; mais, de grands chiens avaient pris possession de la chambre et presque du lit de la dame ; n fallut partager avec eux. Cette société ne le rébuta pourtant point : sa femme devint eneeinte, une fois, deux fois, même trojs fois, mais n'accoucha jamais que de productions informes. Le marquis s'éloigna, et alla rêver, dans une autre ville, aux liens d'un amour exempt de désirs grossiers, et au-dessus du danger de si tristes réalités.
Ce fut cet amour idéal qu'il peignit dans VAslréCy durant sa retraite, se rappelant la période de son anK)ur où il était borné aux rêves de Tcspérance et du désir. Il sembla, comme on voit, que d'Urfé fût venu au monde
pour reproduire leâ délices <k Tamour platonique, et dégoûter des grossièretés de l'amour physique.
Cette histcHre de d'Urfé était fort répandue, comme toutes les anecdotes scandaleuses. A peine le premier volume de VAstrée parut, qu'on y reconnut, dit Patru, une pastorale al' légori^tie, un assemblaged'histoirèsdesamours de d'Urfé avec Marguerite de Valois, avec Diane de Chàteaumorand, et d'autres amours du temps. L'auteur, dit encore Patru, a mêlé ces histoires de fictions pour les rendre plus agréables, et les a, pour ainsi dire,romancées. Galatée, c'était la reine Marguerite, sœur de Henri III; Astrée, c'était mademoiselle de Chàteaumorand; Céladon, c'était d'Urfé; Calidon, c'était M. le Prince; Calîdée, madame la Princesse; Euric, c'était Henri le Grand.
a Le tome premier de VAstrée, à\i Huet(l), a fut dédié à Henri IV. Ce présent lui fut fort <t agréable, quoique l'auteur ne le lui fûtguère.» Henri IV ne connut que ce premier volume. On voit, dans l^ Mémoires de Bassompierre, que le roi s'en faisait faire la lecture pendant un accès de goutte qui le retenait au lit. C'était peu de temps avant l'assassinat qui l'enleva à la France.
Toutes ces circonstances étaient propres, sans doute, à mettre en vogue la première publication de VAstrée, sans que personne s'en mêlât.
Les publications successives de VAstrée furent reçues du public avec la même faveur que la première. « Ces ouvrages, dit Huet, furent a reçus du public avec un applaudissement a infini, et principalement de ceux qui se disd tinguaient par la politesse et par la beauté de «l'esprit.»
Rien ne nous apprend comment le premier volume du roman du marquis d'Urfé fut accueilli à l'hôtel de Rambouillet, ni si l'auteur s'introduisit dans cette société. Il est fort présumable que le premier volmne , qui était du goût de tout Paris, et du goût de Henri IV luimême, tout éloigné qu'était ce prince des amours platoniques, ne déplaisait pas non plus à l'hôtel de Rambouillet. Les gens de lettres doivent bien se persuader que la littérature de tous les temps reçoit des directions inévitables
(I) Lettres à inademoiselle de Scudéry.