CHAPITRE IV
Agitations et corruption de la cour. — Causes d'accroissement pour la société de Rambouillet, entre 1610 et 1S23.
La régence de Marie de Médicis fut ce qu'elle devait être sous une reine sans esprit et sans dignité : elle fut orageuse et ignoble. L'esprit des Concini, leur dévergondage, leur msolence, leur politique, servirent de prétexte aux princes de Condé, aux princes de Vendôme, aux ducs de Mayenne, de Longueville, de Guise, de Nevers et de Bouillon, pour se soulever. Des états généraux sont convoqués sans fruit, en 161 i. En 1615, I^uis XIII, majeur, âgé de quatorze ans, épouse Anne d'Au^ triche, âgée de treize. Alors, aidé de Luynes, qui avait dressé pour lui des pies-grièches à
prendre des moineaux, et qui était devenu son favori, le jeune roi secoue l'autorité de sa mère. Accusée de honteuses faiblesses pour Concini, qu'elle avait fait maréchal d'Ancre, el]e est reléguée à Blois, en 1617; le maréchal d'Ancre est assassiné; Galigaï, sa fenome, décapitée et brûlée. L'histoire n'a pas expliqué comment Louis XIII, prince si doux, si timide, si jeune encore, a pu se laisser emporter à des partis aussi violents contre sa mère. L'Estoile nous l'apprend, sous la date du 19 mai 1610 (1) : sa mère, au début de sa ré-
(I) On lit ce qui suit dans le Journal de TEstoUe^ sous la date indiquée :
« Notre nouveau roi, Louis XIII, fut fouetté ce jour « par le commandement de la reine régente, sa mère, « pour n^avoir pas voulu prier Dieu. M. de Souvray « n'y vouloit mettre la main , jusqu'à ce que , forcé « par S. M., il fut contraint d'en exécuter le com-
• mandement. Le roi , se voyant pris : Je vois bien , « dit-il , qu'il faut que j'en passe par là, puisque la « reine le veut; mais regardez bien au moins de no « me frapper pas fort. Peu après, étant allé trouver « la reine, S. M. s'étant levée, et lui ayant fait la ré- K vérence conmie de coutume : J'aimerois mieux ,
• va dire ce prince tout brusquement, qu'on ne me « fit point tant de révérences, et qu'on ne me fit point « fouetter. • (Journal du règne de Henri IV, L IV, p. 99.)
On voit dans une lettre de Malherbe, du 17 juillet 1615, de quelles familiarités, plus que lestes, usaient avec Louis XIII , âgé de quatorze ans, les personnes qui devaient aux autres l'exemple du respect « Le « roi étant hier après dlnpr aux Tuileries, dit qu'il « boirolt volontiers du cidre. On en alla aussitôt K quérir chez le comte de Thorigny. Cependant, il « continua de jouer dans les allées. M. de Souvray '( et le prince demeurèrent à se reposer, attendant « que le cidre fût venu. On apporta deux bouteilles « et deux verres ; M. de Souvray et le prince burent « de l'une de ces bouteilles. Le roi arrivant inconti- <c nent après, demanda s'il y avoit du cidre; on lui « dit que oui, et qu'il étoit excellent // demanda <c pourquoi on avoU bu devant lui. M. de Souvray « lui dit qu'on lui avoit laissé une bouteille à la- « quelle on n'avoit point touché. II fit mine de se « contenter, puis demanda en quel verre ils avoient « bu. On le lui montra. La fortune voulut que celui « qui faisoit l'essai le fit en l'autre verre ; de sorte « que le roi, quelque montrance que fit M. de Sou- « vray, que le feu roi son père buvoit même avec les « moindres soldats, il ne voulut jamais boire. Il y « eut bien de la contestation. Enhn, il ne but point,
• et s'en plaignit à la reine. M. de Souvray fit aussi a sa plainte. I.^ conclusions furent au désavantage « du roi ; mais elles ne furent point. exécutées. »
CHAPlTtlE IV.
gence^ avait cru signaler merveilleusement son pouvoir en lui faisant donner ie fouet pour n'avoir pas voulu prier Dieu. Louis avait neuf ans^ et il était roi. Les historiens ont-ils pu croire un tel fait sans conséquence., un tel outrage sans ressentiment?
Luynes ayant succédé au maréchal d'Ancre^ se rend aussi odieux que lui. En i6i9^ le duc d'Épemon délivre de sa propre autorité Marie de Médicis : Luynes est fait connétaUe. Le fils et la mère s(mt en guerre ouverte. Ds sont rapprochés par Armand du Plessis^ évoque de Luçon. A la faveur des divisions de la cour^ les espérances des protestants se réveillent; ils se cantonnent à Montauban ; ils y sont assiégés. Au milieu du siége^ en i&3ti , Luynes meurt subitement d'une fièvre maligne^ à l'âge de quarante- trois ans. L'édit de Nantes est confirmé; les chefs des protestants sont gagnés par l'argent. Marie travaille à reprendre de l'influence^ en mettant en avant Richelieu^ qui devait être à la suite son persécuteur.
Les personnages de la cour et leurs vicissitudes n'étaient pas de nature à y rappeler les esprits sages. La vie intime de Louis XIII avec la jeune reine n'était, d'ailleurs^ pas sans nuages. Louis XIII ne s'attacha point à la reine. En i620/ il avait dix-neuf ans^ et la reine dixhuit; leur jeunesse ne les empêchait pas de vivre ensemble très-froidement. Le roi eut successivement deux passions assez vives ^ mais réputées chastes', d'âme à âme, et ne s'accordant que des jouissances toutes virginales. La première fut pour madame d'Hautefort^ la seconde pour mademoiselle de la Fayette.
Les historiens ont attribué FindifTérence de Louis XIII^ pour sa jeune et belle épouse, à Marie de Médicis et au cardinal de Richelieu^ qui s'entendaient pour empêcher le roi de donnera la reine une confiance propre à afiiaiblir leur ascendant sur lui. On rencontrerait^ je crois^ plus juste^ en attribuant la froideur du roi à l'esprit du moment et à la pusillanimité qui lui faisaient regarder avec terreur les plaisirs de Famour le plus légitime, et considérer le moindre oubli de la chasteté^ comme un commencement de l'incontinence qui avait causé tant de scandale sous le règne précédent, et en avait précipité la fin. On peut, aussi, en rapporter quelque chose à la vogue que VAslrée avait donnée aux amours exempts de tout intérêt grossier. Et
enfin, il n'est pas déraisonnable de penser que l'état d'humiliation où la première jeunesse du roi fut tenue par sa déraisonnable mère, lui rendait impossible cette confiance en lui-même et dans les autres, qui est un véhicule nécessaire de Tamour; qu'il ne voyait, dans Anoe d'Autriche, qu'une femme attachée à lui pir le devoir; qu'il avait besoin d'être relevé de celte défiance par la tendresse de personnes déôntéressées. Ne reconnalt-on pas un sentiment de faiblesse dans ces honunages inquiets et timides qu'il rend à ses maltresses, et qui seoAblent moins solliciter leur affection que leur appui? Ne démêle-t-on pas un besoin secret d'encouragement, dans cette tendresse suppliante, dont Henri lY, son p^, et Loins XIY, son fils, furent si éloignés, dans le sentimeot de leur force et de leur gloire?
Quelle que fût la cause de rindiSérence du rd pour la reine, Anne n'eût pas moins le droit de s'en trouver offensée. Elle a été soupçonnée de s'être entendue avec Gaston, frère du roi, pour le détrôner, et d'être convenue avec ce premier de l'épouser ensuite. Ces soupçons eurent des conséquences que nous verrons plus loin. Ici, il sufBtde remarquer que le trouble et le désordre étaient dans la nuison du roi comme dans l'État, et que la m»uière de vivre adoptée à l'hôtel de Rambouillet s'embellit et s'agrandit» par son contraste avec ces désordres et ces petitesses.
Entre 1610 et 16M, la société de Rambouillet reçut un accroissement d'honunes illustres : savoir, Balzac, ftgé de vingt-cinq ans; Chapelain, moins âgé d'un an que Balzac; Voiture, &gé seulement de vingt ans, en 1618. .
Vers 1615, Armand du Plessis, âgé de viugtr neuf ans, qui avait déjà paru aux états généraux de 1614 avec distinction , fut aussi introduit à l'hôtel de Ramboudlet : il y soutint, dit-oH; une thèse d'amour^ c'estrà-^lire, sans doute, qu'il y exprima une opinion contestée, et la défendit en hoomie du nuHide. U trouvait ud double avantage à la fréquentation de cette sodété, celui de satisfaire le goût irès-vif quH avait pour les jouissances de l'esprit , et de se dérober aux inquiétudes jalouses de Luynes, favori de Louis XIII, et défiant à 1'^ ^ toute espèce de mérite, comme le sont d'ordinaire les favoris.
Voltaire a dit avec justice de Balzac, que l«