‹ Œuvres du comte P. L. Rœderer (volume 4)Chapitre 207 sur 359 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

Moeurs, ton et langage de la société de Rambouillet. — Ton et langage de la bonne compagnie, en général, peints par Corneille, dans sa comédie de MéUie. — Ton et langage de la société dissolue, à la même époque. — Distinction entre différents genres de naweté.

A l'hôtel de Rambouillet régnait une décence extrême. Aucune familiarité, aucune liberté dont la décence pût s'offenser, n'y était permise. Voiture, après avoir donné la main à

Julie pour passer d'un appartement dans un autre, voulut lui baiser le bras; elle lui témoigna sérieusement que cette hardiesse ne lui plaisait pas. Cependant, ce n'était pas une témérité bien grande, s'il est vrai que, quelques années plus tard , a madame de Sévignéy » comme le dit son cousin Bussy-Rabutin, a ne a tenait pas ses bras trop chers. » 11 ajoute à la vérité : a C'était sans doute parce qu'ils « ne sont pas beaux. Les prend et les baise « qui veut; elle se persuade qu^il n'y a point « de mal y parce qu'elle croit quon n'y a pas « de plaisir. » Toutefois il paraît que la facilité de madame de Sévigné était contraire à l'usage, puisque Bussy-Rabutin ajoute encore ce trait de satire : a // n'y a guère que Vu- « sage qui la pourrait contraindre ; mais elle « ne balance pas à le choquer^ plutôt que les « hommes [\). »

Il parait que Voiture, après avoir reçu de Julie une leçon de réserve, se crut en droit d'en donner de semblables à d'autres. Godeau, de l'Académie française, évoque de Vence, ayant adressé à Voiture un défi de vers galants en honneur de cette belle personne. Voiture lui adressa ce rondeau fanfaron :

Comme un galant et brave chevalier, Vous m'appelez en combat singulier D'amour, de vers et de prose polie ; Mais, à si peu mon cœur ne s'humilie, Je ne vous tiens que pour un écolier \ Et , f ussiez-vous brave et docte guerrier, En cas d'amour, n'aspirez au laurier.

Rien ne déplaît à la belle Julie Conune un galant

Quittez Famour, ce n'est votre métier ; Faites des vers, traduisez le Psautier.

Votre Caçon d'écrire est fort jolie ; Mais gardez- vous de faire de Iblie, Ou je saurai, ma foi, vous châtier Comme un galant.

^exception queThôtel de Rambouillet faisait, depuis le commencement du siècle, aux mœurs dissolues, se soutint, s'étendit, passa en règle, devint exemple et autorité.

Quant au langage, je ne pourrais dire que la société de Rambouillet tout entière se piquât de la même simplicité que la marquise et sa famille ; mais, s'il était un peu plus orné, il n'était

(1) Histore amoureuse des Gaules.

pas, pour cela, affeilé et précieux. Nous avons un monument authentique du langage habituel de la haute société, dans la comédie de Mélitc^ qui est le premier ouvrage de Corneille. Cet ouvrage fit dans Fart dramatique une révolution dont Molière a eu l'honneur, parce que ce fut son talent qui la signala avec éclat. « Avant Mélite^ dit Corneille dans sa préface, « on n'avait jamais vu que la comédie fît rire « sans personnages ridicules, tvls que les va- « lets bouffons, les parasites, les capitans, les « doçteui-s, etc. Celle-ci (MêlUe) a fait son efv( fet, par l'humeur enjouée de gens d'une « condition au-dessus de ceux qu'on voit dans « les comédies de Plante et de Térence. » En effet, dans cette pièce, l'auteur ne se bornait pas à produire des personnages décents, au lieu des bouffons de fantaisie : il leur donna, dit-il, un style naïf qui faisait une peinture de la conversation des honnêtes gem. Le succès de cet ouvrage, que l'auteur reconnaît être fort défectueux, <c fut, dit-il, surprenant; il <c donna lieu à l'établissement d'une nouvelle « Iroupe de comédiens, malgré le mérite de a celle qui était en possession' de s'y voir Tu- « nique. » Toutefois, cet ouvrage, qui, selon Corneille, peint si naïvement la conversation des honnèles gens, et qui, par ce mérite, obiint tant de succès, paraîtrait aujourd'hui un peu recherché. Il manque, au moins, de cette familiarité que l'usage a fait entrer, à la suite, dans la conversation, et qu'on y exige plus que jamais.

La qualification de naïf, que Corneille donne au style de ses interlocuteurs, style fort différent de celui des personnages de Molière, qui est aussi estimé naïf, m'a paru rendre nécessaires quelques observations sur la naïveté.

Molière et Corneille pouvaient se croire également naïfs. Il y a la naïveté sublime et la naïveté familière. Les naïvetés i* Agnès sont de ce dernier genre. Le fameux Qu'il mourût ! dans la bouche d'un père moins tendre que citoyen énergique, est une naïveté sublime. On peut reconnaître, encore, des différences entre la naïveté pastorale, la naïveté comique, la naïveté erotique.

N^oiis avons eu la naïveté de Boccace, celle de Brantôme, celle de Rabelais. Plus tard, nous avons eu celle de Montaigne, ensuite celle des

Page 1